FORT-ARCHAMBAULT. — LES PAYS SARA
Jusqu'à nouvel ordre, Fort-Archambault me semble un pays de cocagne. En se privant; les camarades me donnent chaque jour des œufs à la coque et quatre litres de lait. J'y ajoute quelques lavages intestinaux, pour agmenter l'ordinaire, et je goûte les joies d'une béatitude parfaite. Repos complet.
Aujourd'hui, je me suis installé dans mon nouveau logement : c'est une case, construite par les Sénégalais avec des boules de terre glaise. Une toiture en paille, deux petites pièces, une véranda d'où je peux voir •couler paisiblement le Chari. Mon bonheur serait parfait, si je n'avais pas à déplorer les pertes de la route.
Les camarades qui travaillent commodément dans les laboratoires du Muséum se doutent à peine de ce que représentent les collections qu'on leur rapporte : on perd en route au moins deux fois autant qu'on ramasse; c'est toujours à recommencer.
Décidément, c'est gentil, Fort-Archambault : c'est propre, bien tenu ; il y a de l'ordre, ça sent le militaire. On s'en aperçoit facilement au Chari.
Le poste s'élève au bord même de la rivière, qui coule au bas d'une berge à pic, haute de 5 à 6 mètres aux basses eaux. Un fossé profond, un parapet en argile, limitent sur les trois autres faces l'enceinte du camp; un petit bastion garni d'un canon de campagne commande le front de terre.
Deux belles cases en briques, d'autres en torchis, abritent les quatre Européens. Le camp des Sénégalais s'élève à l'extérieur.
En amont, un gros village qui s'appelle Ndoia, habité par des Tounia. En aval, un autre village habité par des Niellim. Ce sont des ennemis de vieille date, que la présence des Blancs a réussi à calmer. Les Niellim avaient expulsé de Ndoïa les Tounia et s'y étaient installés. Mais, ayant eu maille à partir avec les Européens, lors de leur arrivée au Cbari, les Niellim durent s'enfuir. Les Tounia revinrent aussitôt. Puis les difticultés avec les Français ayant cessé, les Niellim revinrent à leur tour et s'installèrent de l'autre côté du poste, car les Tounia leur avaient repris la place.
Aujourd'hui, les deux tribus s'observent du coin de l'œil, se gardant des hostilités ouvertes, mais se rattrapant sur des contestations et des chicanes interminables, que le capitaine de Fort-Archambault s'efforce de débrouiller avec une patience angélique.
Sur l'autre rive, en aval, on aperçoit des groupes de cases qui sont habitées par des pêcheurs semi-nomades. Je n'ai pu arriver à savoir exactement leur nom : Horogou, Horomaï ou For? J'en donne ma langue au chat. Mais n'importe : ici au moins il y a du monde, et c'est rare ; depuis le Congo, c'est la première fois que je vois des indigènes dans le voisinage immédiat d'un poste.
Couché dans une chaise longue, je regarde dîner les camarades, en ramassant les insectes attirés par la lumière. On cause fort peu. Le calme de la nuit, en impose, quoi qu'on dise, et n'était le cri périodique du boy, qui brame « la souite » pour faire venir le marmiton, chacun pourrait en paix causer avec son âme. Échanger même des mots semble superflu; il suffit de ne pas se sentir seul.
Dans le camp des Sénégalais, brillent çà et là des feux devant les portes. Une voix nous arrive, chantant
quelque complainte bambara, dont on devine l'accompagnement monotone sur un bandjo, fait d'une vieille boîte à sardines.
Tout à l'heure, de l'autre côté du fleuve, nous avons entendu des cris déchirants qui ne voulaient plus finir; puis des rires alfolés et des plaintes couverts par des bruits de tam-tam. Nous avons fait demander ce que ce hourvari signifiait.
A son retour, le boy nous a expliqué qu'un Horo, homme ou femme, avait le mauvais œil : il était pos~ sédé par « Allah des Kerdys » et s'était changé en une bêle, pareille à la petite genelle qu'on m'a apportée cet après-midi. Or, c'est la bête qui hurle. Alors, pour guérir le malheureux, on l'a porté dans la brousse, en faisant grand bruit ; on l'a laissé par terre en mettant à côté une jarre de pipi (1). Il ne pourra revenir au village que lorsqu'il l'aura bue tout entière.
C'est un moyen de guérir l'hystérie qui ne manque pas d'élégance.
Gaoura, chef des Tounia, et son fils Borondo, sont venus me présenter leurs hommages. Ce sont deux types. Gaoura ressemble à un vieux singe, maigre, sec, long, étroit; avec des yeux futés dans une figure mobile, toute plissée par les rides. Borondo est un colosse, gros, large, épais, gras, à la face épanouie, toute bouffie d'un côté par une énorme chique. Gaoura n'a qu'une longue chemise; Borondo, une veste trop étroite qui ne joint pas sur la poitrine, et les restes d'un pantalon trop court.
Je me suis fait raconter leur histoire, qui n'est pas claire. 11 semble certain que leur pays d'origine est
(1) l^ipi, boisson forincntéo, faite avec du mil en germination.
beaucoup plus en aval, au-dessous du Bahr Sara, là où les signalent encore les vieilles cartes. Ils furent chassés par les Niellim, émigrant eux-mêmes vers Touest, sous la poussée de leurs voisins les Boa.
LesTounia se dispersèrent: le plus grand nombre se réfugièrent à Ndoïa, où prospérait alors une petite colonie, commandée par le père du chef actuel. D'autres s'en vinrent demander asile aux habitants du Bahr «l-Azreg et du Bahr Sara; leurs qualités de pécheurs émérites leur permirent bien vite de se faire apprécier, et, dès lors, ils vécurent en communauté avec leurs hôtes. Les Horo, qui leur ressemblent beaucoup et reconnaissent l'autorité de Gaoura, me paraissent être leurs très proches parents, malgré qu'ils ne parlent pas la même langue.
Les Européens appellent les Tounia, Tounia Bodo, ce qui ne signifie pas grand'chose. Bodo veut dire homme. Mais c'est plutôt la corruption de « bedoum », qui désigne en langue kaba un des points cardinaux (1).
J'ai profité d'un peu de mieux pour aller rendre leur visite à Gaoura et àBorondo, que je n'ai point rencontrés. De crainte de commettre quelque indiscrétion, je ne me suis pas attardé dans le village et ai continué ma promenade en traversant les lougans. Les tiges de mil achèvent de se dessécher sur pieds et font, au souffle du vent, un bruit incessant de marée lointaine. Tout est sec, mort ou calciné. C'est monotone et triste^ de la tristesse des chaumes.
A droite, assez loin, on aperçoit de nombreux groupes de cases, avec leurs enclos en paillassons tressés, soutenus par de grands pieux qui dépassent.
(1) On trouve également un groupe appelé Kaba Bedoum, où ce qualificatif se rapporte bien à la situation.
Au bord du fleuve, la marche est plus accidentée. La piste côtoie le sommet d'une berge, presque partout à pic. Des arbres clairsemés se cramponnent sur Tescarpement. Par-ci, par-là, des broussailles d'épines. En bas, de longs chapelets de flaques d'eau qui dort sur un grand tapis vert. Ce n'est pas le fleuve, mais un de ses bras innombrables et vagabonds, dont la sécheresse Ta amputé. Plus loin, des bancs de sable énormes, aveuglants de soleil. Plus loin encore, le Chari, paresseux et lent.
A mesure que nous avançons, nous sentons desbouffées d'une odeur qui se précise : un cadavre pourrit dans les environs. Des charognards ne tardent pas à nous le faire découvrir sur une place sablonneuse, en bas de la berge. Nous en voyons dés bandes, attablées par petits groupes sur des débris de squelettes humains. A notre approche, ils s'éloignent, très dignes, en se dandinant lourdement, avant de prendre leur vol.
Les débris sont récents ; les os suent leur graisse ; des plaques de sang caillé maculent encore un morceau de crâne. Il y a là les débris épars de trois squelettes; un seul est encore à peu près complet; il ne lui manque que la tête et la main droite. Éparpillés tout à l'entour, un bâton taché de sang, un tuyau de pipe, des côtes, les tabliers de peau qui servaient de pagnes, des morceaux de têtes, des os rompus. Les bêtes ont dû faire bombance : sur le sable, on lit des traces de grands félins et d'hyènes, les empreintes grêles de marabouts, et les écorchures des serres de rapaces. Par endroits, des piétinements confus attestent des batailles entre tous ces voraces.
A enjuger d'après lesdentssuperbes, blanches comme des dents de chien, ces hommes devaient être dans la force de Tâge, lorsque le vieux Gaoura les fit tuer il y
à cinq jours. Le Tounia qui nous accompagne nous affirme que c'étaient trois sorciers. Les pauvres diables furent accusés d'avoir le mauvais œil ; je ne sais au juste pourquoi; eux-mêmes ne le surent pas davantage : il y a là-dessous une histoire de femme enceinte.
Personne ne porta plainte ; le poste ne sut rien. De tels drames sont choses banales; et d'ici longtemps nous ne pourrons les empêcher. La lutte est impossible tant que la brute domine à ce point dans l'homme.
D'ailleurs, en rentrant, j'ai eu l'occasion de constater une seconde fois combien les noirs d'ici font peu de différence entre la justice et la brutalité. J'ai croisé tout un cortège de Tounia, en tête desquels marchaient deux solides gaillards qui traînaient par les bras une vieille femme ; par derrière, deux autres individus vigoureux brandissaient de longues lanières de peau d'hippopotame et cinglaient à tour de bras, sans répit, le dos et les reins de la malheureuse. Elle se tordait sous la douleur et poussait des hurlements rythmés par les coups de chicottes. Son dos n'était qu'une plaie. Plus la pauvresse hurlait, plus la bande se moquait d'elle, en criant de frapper plus fort. Borondo lui-même stimulait le zèle des exécuteurs. Gaoura, juché à poils sur un roussin, suivait la file. A ma vue, on s'arrête; Gaoura descend de cheval, et Borondo me fait un salut militaire à rendre Polin rêveur ; puis il m'explique l'affaire. Cette femme est une captive de case qui s'était sauvée chez les Niellim de Gaye. Après palabres contradictoires, le capitaine l'a fait restituer ; et la petite correction dont on la gratifie est seulement destinée à lui graver dans la mémoire le souvenir de son escapade. Gaoura opine du bonnet avec satisfaction.
Rien à faire ; il faut laisser passer la justice de ces
hommes. On se quitte, et, tandis que je m'éloigne, j'entends hurler la vieille qu'on rosse de plus belle.
Fort- Archambault est un lieu de déportation, où nous avons mis en surveillance quelques débris de bandes Rabistes. Il y a là un fils de Babekir, le meilleur et le plus brav^ des généraux de Rabah. Avec lui, sont un Djellabi, Feky Hamett, qui servait desécrétaire à Rabah, et un Kaba Simmé, Abdour Djal, chef de Baïrak. Il y a aussi un vieux Karé, quelques chefaillons et un certain nombre de soldats, qui servent aujourd'hui comme miliciens auxiliaires. Ce sont d'excellents soldats, à ce qu'en disent les camarades; ils rendent ici de grands services, car c'est grâce à eux qu'on peut faire tous les travaux.
Les indigènes ne les aiment guère et les redoutent surtout à cause de leur réputation et des souvenirs que les Rabistes ont laissés dans le pays. Mais (^ tels maîtres, tels serviteurs », et,, aujourd'hui qu'ils sont avec nous, ils ont appris à changer leurs méthodes.
Rien qu'à voir leur village, on devine que les Niellim sont déjà plus policés que leurs voisins. Mais Gaye, leur chef, n'hésite jamais, paraît-il, à faire sauter une tête, et même plusieurs au besoin. Mahomet est passé par là ; il y a déjà de l'ordre. Chacun ne va plus s'installer à sa guise. On se groupe plus étroitement, et l'aspect général y gagne.
Ce qui frappe le plus, c'est le soin des gens pour s'isoler chez eux. Comme ils vivent beaucoup plus les uns sur les autres que chez les Banda, ils ont imaginé d'entourer leurs cases, non seulement d'un paravent circulaire, mais la plupart des habitations sont ellesmêmes placées dans une cour fermée par un secco
tressé, haut souvent de 2 mètres. Les cases sont rondes, jolies et bien faites. Elles ont au minimum 3 mètres au pignon, autantde diamètre, une muraille en secco de 1^^,30 de haut, une toiture en paille, dont la coupe affecte une forme ogivale.
Pour les construire, on commence par le toit. On tresse d'abord une forme en rubans de grosse paille, qu'on renforce intérieurement avec deux ou trois rouleaux d'herbe en cercles concentriques. Par-dessus cette première carcasse, on établit une armature en tiges très légères d'une sorte de jute que les indigènes appellent « dji ». Cette membrure sert à fixer le chaume, bien imbriqué, qui s'appelle ((tiani». Du pignon jusqu'au tiers delà pente, on tresse souvent le chaume, de façon à faire un chapeau bien étanche, appelé « bit ».
La toiture achevée, on plante en terre un cercle de fourches dépassant le sol de i°',30 environ, sur la place même où va s'élever l'habitation. On soulève alors le toit tout d'une pièce, et on l'installe sur les fourches, où il tiendra par son propre poids.
11 ne reste qu'à tresser, en guise de muraille, un paillasson grossier qui fera tout le tour en laissant une porte large de 50 à 60 centimètres. Un store appelé « farfar » la fermera.
Cette case est protégée contre les regards indiscrets par une clôture qui ménage autour d'elle un petit couloir dont l'entrée ne coïncide pas avec celle de la case : c'est le «sara». Si la famille a besoin de plusieurs cases, un sara les englobera toutes, en circonscrivant une grande cour intérieure; on trouvera là des cases à captifs, une case à cuisine, ainsi que les « daôlô » , paniers à mil en paille tressée, de forme quadrangulaire arrondie, recouvertsd'un toit conique en paille appelé « oûli ».Ces greniers sont montés sur de grossières plates-formes
carrées en rondins, élevées sur des pieux de 50 centimètres à 2 mètres.
Ce nom de sara m'étonne, car c'est ainsi qu'on désigne généralement tous les gens, sans exception, qui habitent ces régions depuis le Logone à l'ouest jusqu'aux frontières ouaddaiennes.
Comme à Thabitude, le mobilier n'est pas riche. En général, on ne trouve qu'un lit, placé au milieu de la case, dont il occupe presque tout le diamètre. Il se compose simplement de baguettes de bois sur un cadre perché à plus d'un mètre du sol. Pour monter dessus, il faut un marchepied, escabeau mobile, ou fourche plantée en terre. Sous le lit même, un foyer.
Dans l'endroit où Ton fait la cuisine, des marmites de terre à fonds arrondis, des écuelles également en terre, des trépieds en bois fixés dans le sol, de gros chenets en argile pour remplacer les pierres trop rares dans le pays. Même chez les plus pauvres, on trouve une jarre énorme pour la confection du pipi, et une autre plus petite pour y mettre le synonyme ; mais on laisse celle-ci à l'extérieur; on l'enterre presque jusqu'au goulot, et on perce le fond : c'est le « toulou-sala »y autrement dit un urinoir pour dames.
Je ne parle pas des calebasses, des paniers et des débris de toutes sortes de choses; il y a des « ngier » en paille, petites passoires à pipi en forme de bonnets de coton ; des « labri », paniers à mettre le poisson, qui ressemblent aux nôtres; des espèces de nasses appelées « niâr », des houes, des mortiers, des pilons, des filets. On trouve aussi des victuailles et des condiments : de l'huile de karité, des chapelets de tomates sèches, des grains de dier, espèce d'hibiscus, de l'amoâni, sorte de levure tirée du mil, qui sert à fabriquer le pipi; de l'écorce d'un arbre appelé hoûna; elle se met dans la
^oupe quand on l'a débarrassée de son épiderme. Je suis obligé de m'arrêter, car j'en aurais jusqu'à demain si je voulais continuer mes inventaires.
Dans nos campagnes, la forge est pour les hommes ce que la fontaine est pour les femmes : c'est un petit club pour les gens sans fortune. Ici, c'est exactement la même chose. En général, les forgerons sont, il faut le ^reconnaître, affables et accueillants.
Peut-être celui d'ici a-t-il l'esprit un peu bizarre : il aime à changer de domicile, et sa mémoire fond à la flamme du feu.Ainsi je lui donnai, il y a quelques jours, ma dernière culotte blanche en paiement d'arriéré et en avance de solde. Ébloui par tant de munificence, il me promit de ne plus travailler que pour moi seul; mais depuis je ne l'ai plus revu, ni lui, ni le fer que je lui avais confié. Au demeurant, un bien brave homme. Je suis allé le relancer à sa place habituelle. Chaque jour il s'installe sous le petit toit pointu qui lui sert d'abri. Il allume son feu, prépare ses outils, coiffe ses rsoufflets et fait un somme en attendant qu'un oisif ou un client vienne lui tenir compagnie. Alors on se secoue et on se met à la besogne.
Quelqu'un prend par la pointe les cornets de peau des soufflets, les pince du bout des doigts, les élève et les abaisse à petits coups précipités. La braise crépite ei flambe ; le fer rougit. Armé d'une longue pince (sabrh) d'un modèle quasi européen, le forgeron saisit la pièce à forger, la porte sur la kora (enclume), où il la martèle. Les marteaux ne ressemblent pas à ceux de •chez nous : ils s'appellent « tialêh » et n'ont ni tête, ni manche. Depuis le Congo, ce sont partout les mêmes. Il y en a deux tailles de formes presque identiques, à cela près que l'un peut servir de poinçon et l'autre de
ciseau. Mais tous deux consistent également en une grosse barre de fer ronde, longue d'une vingtaine de centimètres, avec une extrémité aplatie et mâchée par les coups, tandis que l'autre bout s'amincit en pointe ou s'étale en tranchant émoussé. L'usage les a rendus luisants et polis. C'est lourd, glissant, mal commode ; mais ça peut servir à tout: chasse-clou, poinçon, ciseau, marteau, enclume, coin, levier, etc.; c'est un véritable outil universel. Aussi l'usage s'en perpétue-t-il. Et puis le forgeron tient à ses marteaux : ils ont un joli son quand ils dansent sur l'enclume, et son oreille aime leurs chansons.
Elles ont attiré le client. L'un vient emmancher une hache à lame étroite comme un ciseau à froid. Un autre apporte à réparer un couteau à deux tranchants, tout plat, allongé en feuille de laurier. Celui-ci donne unwménédjai», enferbrut, simulantunetroumbache(i) et servant de monnaie. Un autre apporte de précieuses ferrailles pour fabriquer des hameçons qu'un pêcheur en Seine prendrait pour des ancres de fortune ; il les loge dans une coupelle en forme de bénitier ménagée dans l'argile du soufflet.
Le soufflet est ici, comme chez nous, le meuble principal de la forge : on l'appelle « doubbou » . Deux marm i tes en terre, prises dans un bloc d'argile, en forment le corps ; les « loûri », cônes allongés en peau souple, les coiffent, maintenus par des ficelles et servent à faire du vent. Deux grandes cornes de kob, les « hou », font office de tuyères et disparaissent ài leur extrémité dans le « man ngourgou », entonnoir d'argile qui les protège contre le feu.
Chacun peut manœuvrer l'instrument; mais ne sait
(1) Cout(3au do jet.
iOO DU CONGO
pas souffler qui veut. Un bon souffleur souffle avec art, ^t sous sa main le soufflet chante une chanson. C'est un petit tam-tam qui accompagne le chant du marteau. Le souffleur Técoute, son bruit le charme et le fait s'assoupir. Le forgeron sifflote en regardant venir son œuvre. Un visiteur de bonne volonté polit courageusement un couteau avec un morceau de mâchefer, chantonne et frotte en mesure. Un autre rêvasse en époussetant distraitement Tenclume avec le morceau de bois effiloché qui sert de balai. Quelques-uns causent ; •d'autres sommeillent. Les autres contemplent sans rien faire, heureux de leur oisiveté : c'est si bon de regarder ies autres travailler.
Le Bahr el-Azreg.
La route du Bahr el-Àzreg s'amorce directement derrière le poste. Elle se faufile à travers les tiges de mil moissonné. On marche ainsi à travers les cultures, sans voir autre chose que de rares arbres noueux, découpant leur maigre silhouette au feuillage vert sombre et poudreux. Le sentier serpente, coupant et recoupant d'innombrables pistes, au milieu desquelles il faut l'œil exercé de l'indigène pour s'y reconnaître.
En regardant au loin, le plus loin que la vue peut s'étendre, on retrouve encore cette même illusion qui nous poursuit depuis TOubanghi : on croit toujour avoir •devant soi un bois dont la lisière s'éloigne à mesure qu'on avance. Mais par ici, les arbres sont plus rares -encore, beaucoup ayant été coupés à un mètre du pied.
Aux abords du Bahr el-Azreg, on retrouve un peu de verdure. Le sentier, après un coude brusque, suit d'assez loin le cours d'eau qui s'endort et s'étale dans
cette plaine sans rides: pas de courant; une nappe immobile, transparente, de ce bleu sombre, un peu trouble et laiteux, que prennent les mares d'eau profonde. Un tapis de lentilles et de nénuphars le recouvre, au long des berges basses, garnies d'une forêt pressée de joncs et de hautes herbes. Ce n'est, en somme, qu'une succession de cuvettes, de flaques, communiquant entre elles par des couloirs plus ou moins étroits. Partout des diverticules, des lagons, des mares à sec, découpent les rives et témoignent des incursions de la rivière aux hautes eaux. Si, à cette époque, le Bahr el-Azreg ne débouchait violemment son confluent envasé, il mériterait plutôt le nom de marais que celui de rivière. Sa rive gauche est d'ailleurs un parfait marécage. Quant à celle que nous suivons, elle est plutôt sèche et aride» sauf Tétroite bande qui longe l'eau. Mais, dès que Ton arrive aux terrains que ne peuvent atteindre les crues, on entre sur le domaine des termites. Les termitières en pyramides sont rares. Ce ne sont que des types élancés, couronnés de clochetons, de lanternes, de campanilles, et surtout de chapeaux de champignons. Le caprice des constructeurs, le hasard^ les accidents, tout a contribué à en varier infiniment les formes. Le coup d'œil est étrange : on croirait parcourir un antique cimetière, semé de colonnes mortuaires renversées ou branlantes, tout hérissé destelles et de monuments en ruines que les herbes cherchent à cacher.
Naturellement, pas de cultures : l'homme cède la place à ces redoutables terrassiers. Nous ne retrouvons les loungans qu'après avoir traversé la rivière au bac.
Nous sommes alors à Balimba, le village de Ngakoundo. Les gens y sont encore assez farouches et nous évitent soigneusement. Nous apercevons des files de femmes, portant sur la tête des paniers ou des calées
basses. Elles sont complètement nues, n'ayant pour la plupart qu'une petite ficelle protectrice des principes. Elles sont en général grandes, grasses, taillées en force, avec des seins piriformes pendants, un gros ventre, des reins cambrés et des fesses énormes. Elles ont la tête complètement rasée et s'arrachent les qua très incisives de la mâchoire inférieure. Quelques-unes ont le corps orné de tatouages. En somme, ce sont peut-être de belles femelles, mais ce sont pour sûr de vilaines femmes.
Le sexe fort est beaucoup mieux. Quoique je n'aie pas encore vu quelqu'un de ces fameux colosses dont parle Maistre, ils sont bien pris, de belle taille, très hauts sur jambes, et ne manquent pas de galbe. Quant à la physionomie, autant que j'en puis juger, ils ont encore le gros nez, les grosses lèvres, les grosses pommettes, et assez de prognathisme pour que je n'hésite pas à les croire bien véritablement des nègres. Comme vêtement, le tablier postérieur en peau commun à toutes les tribus de la région. Nous en avons aperçu quelques-uns qui cheminaient crânement, portant sur l'épaule d'immenses sagaies, et leurs couteaux de jet en crosse, assemblés dans un étui en peau.
Mais le plus grand nombre sont assis à l'ombre, devant les cases, au milieu de poules, de cabris, de marmots tous nus, pleins de santé, qui s'ébattent dans la poussière.
Cette région est en effet très peuplée. Partout s'élèvent sans ordre des groupes de cases plus ou moins nombreuses. Beaucoup sont identiques à celles des villages de Fort-Archambault. Elles sont d'ailleurs habitées par des Tounia, comme me l'avait raconté Gaoura. Mais ici, comme il y a de la place, les enclos sont moins tassés qu'à Ndoïa. Puis des plantes grimpantes, des courges, des citrouilles rampent et égaient un peu l'uniformité des seccos. Le nombre des paniers à grains
témoigne aussi de la prospérité agricole. Quelques groupes de cases sont flanqués d'une espèce de mirador, qui sert à surveiller la récolte, et du haut duquel les gens font du charivari pour chasser les bandes de moineaux pillards. Les inévitables petits kiosques à palabre se dressent aussi sur quelques places, à Tombre de gros karités.
Beaucoup d'autres cases ont moins belle apparence^ Elles sont, pour la plupart, placées dans des cultures, sans être protégées par l'enceinte en secco. Ces cases ont un chaume mal peigné, qui nuit à leur aspect général. Elles sont habitées par les vrais Sara.
Je crois bien que cette question des Sara ne sera pas facile à éclaircir. Depuis que je suis ici, tous les indigènes avec lesquels j'ai causé m'ont donné à leur sujet les renseignements les plus contradictoires.
Jusqu'à présent, on peut tout juste retenir que ceux d'ici sont des noirs vigoureux, prolifiques et d'un naturel assez doux. Ils cultivent en quantité le mil, le millet, les arachides, élèvent quelques chevaux, mais n'ont aucune industrie. Leur pays nourrit son monde: il en nourrirait bien davantage ; mais tout cela n'est pas suffisant pour en faire un grenier d'abondance.
Le vêtement des indigènes de la région mérite une mention spéciale, à cause de son originalité. Au rebours de ce qui se passe partout, la pudeur, ici, se place par derrière. Aff'aire de sentiment!
Toujours est-il que le costume des hommes consiste en un simple tablier de peau, qui couvre la partie la plus charnue de leur personne. C'est tantôt une peau de chien, tantôt de cynocéphale, de chat sauvage ou de genette, le plus souvent de cabri, en raison de son ampleur et de sa souplesse.
L'àrrière-irain de la peau est coupé horizontalement; les pattes postérieures conservées servent de ceinture. Les pattes de devant restent libres, en guise d'ornement. La tête a été complètement enlevée, peau comprise, sauf deux languettes latérales de 10 centimètres de long, prélevées sur les côtés du cou. Pour se vêtir, l'homme s'attache à la ceinture le tablier qui lui pend dans le dos. Puis il écarte les cuisses, rabat en arrière ses organes génitaux elles recouvre avec le tablier qu'il attire en avant en le moulant sur le périnée. Les deux languettes latérales sont introduites de chaque côté entre la peau des organes et les cuisses, pour coller à la sueur et empêcher le glissement des surfaces cutanées. Ceci fait, l'homme serre les jambes, et voici la morale satisfaite. A leur vue, les premières fois, on en est tout interloqué, et on hésite sur le sexe. Eux n'en paraissent pas autrement gênés, même en marche. Ils en sont bien réduits à se dandiner comme un malheureux tourmenté par un pressant besoin; parfois ils exécutent quelques mouvements d'une gigue discrète pour remettre les choses en place; mais l'habitude, contractée dès l'enfance, leur a fait une seconde nature.
Cependant, quand ils ne se croient pas obligés de conserver les convenances, ils se déboutonnent et laissent flotter leur habit. On dirait alors, à les voir, des gens vêtus d'un frac dont ils n'auraient conservé que les pans.
Certains voyageurs croient que ce vêtement a été imposé par l'humidité naturelle du sol ; d'autres, qu'il sert de selle aux Sara. Mais, sans compter que très peu ont une monture, il est permis de ne pas accepter ces explications, lorsqu'on les a vus relever soigneusement leur tablier pour monter à cheval, même pour s'asseoir ^ terre, sans crainte des rhumes de cerveau, dans ce
pays où Teau, pendant six mois de l'année, est une denrée plutôt rare.
Pour les riverains du Chari, la pêche est Toccupation principale. L'abondance du poisson, la facilité de le prendre pendant la saison des eaux basses, ont permis aux indigènes de perfectionner singulièrement leurs procédés.
De tous les engins, le moins apprécié est l'hameçon, qui ne permet pas d'un seul coup des captures multiples. De plus, en raison de la taille des poissons qu'on peut attraper, l'hameçon et la ligne risquent toujours de ne pas être assez solides. Ici, sauf pour s'amuser, il faut utiliser des cordes grosses presque comme le petit doigt, et des hameçons en fer forgé, longs de 7 à 8 centimètres, sans tenir compte de la courbure. Encore sont-ils souvent coupés net par les hydrocyons.
La sagaie est moins incertaine, lorsqu'elle est entre les mains d'un pêcheur adroit et patient. Le modèle en est à peu près identique chez toutes les peuplades: son fer est long, mince, carré, barbelé suivant les angles. Elle ne peut malheureusement être utilisée que dans les endroits peu profonds ou pour les gros poissons de surface.
Les femmes se servent plus volontiers d'un panier sans fond, en osier, de forme conique tronquée, dont la grande ouverture a 50 centimètres de diamètre et la petite 15 environ. Elles s'en vont en ligne dans les mares, ou sur des bancs de sable, coiffent vivement avec leur panier le poisson qui s'enfuit et l'attrapent à la main en passant le bras par Touverture supérieure.
Les filets sont plus sérieux et beaucoup plus employés. Il y en a de toutes sortes : à côté de vulgaires troublettes, très analogues aux nôtres-, on en trouve de