‹ Du Congo au Lac TchadChapitre 6 sur 10 · J06 DU CONGO · texte numérisé non relu

J06 DU CONGO

très grandes, fort bien imaginées. La monture démontable est composée de deux longues perches un peu flexibles, fixées Tune à l'autre en un V très ouvert et frettées sur un très long manche. Le filet est à mailles carrées de 5 à 6 centimètres de côté. Il a la forme d'une poche très profonde, pyramidale, à trois pans, dont l'ouverture est en triangle isocèle. La base seule est fixée par des cordes aux deux montants, qui prennent chacun une dizaine de mailles. Les deux autres côtés du filet restent libres ; mais, à leur angle de jonction, près de l'ouverture, est attachée une longue ficelle qui remonte le long du manche et permet au pêcheur de tenir la poche ouverte ou de la laisser s'aplatir à son gré.

Pour se servir de cet engin, le pêcheur se met à l'avant d'une pirogue, plonge son filet perpendiculairement, presque jusqu'à toucher le fond. A l'aide de la ficelle, il maintient la poche ouverte et laisse dériver la barque au courant. Quand un poisson entre dans le filet, il lui donne une secousse, que transmet la cordelle. Le pêcheur la lâche, le" filet s'aplatit et le poisson ne peut ressortir.

Ce sont là les procédés favoris des Niellim. Mais Tounia, Kaba, Sara, Horo, en ont d'autres encore que j'examinerai à la prochaine occasion.

Rama, le boy civilisé, que j'ai ramené à Fort- Archambault, est de plus en plus désagréable. Il a fait aujourd'hui une réponse qui mérite d'être signalée^ car elle dénote bien l'état d'esprit du noir, qu'un saut trop brusque a tiré de l'ornière et qu'un coup du destin y a fait retomber. Le capitaine le faisait appeler au poste pour lui demander un renseignement: « Si le Blanc a besoin de moi, lui fit dire Rama, qu'il se dérange î »

C'est le sergent de garde qui s'est dérangé. Coût: huit jours de prison, pas volés.

Gaye est venu me demander aujourd'hui une consultation : le motif en est l'avarie traditionnelle. Une chose aussi banale ne mérite pas qu'on s'y arrête. Mais Gaye €i le cortège des gens qui l'accompagnent forment un groupe qui a deToeil.

Le frère de Gaye, Gaye M'basa, c'est-à-dire le petit, a i",76; Gaye le chef, 1^,80; les tailles de ses suivants s'étagent jusqu'aux environsde 1^,95 ; tous solides, bien plantés, presque majestueux. Les uns jouent avec une chicotte, dont la lanière est ferrée vers le bout ; d'autres portent au-dessus de la saignée du bras gauche un bracelet de cuir, d'où pend un couteau à deux tranchants. Ce sont vraimentde beaux hommes, et, chez les Niellim, on en trouve beaucoup dans ce gabarit-là. Ils sont, à mon avis, plus grands, plus forts que les Sara; j'en viens à penser que Maistre a été trompé par le contraste entre les Banda, qu'il venait de quitter, et les Sara plus ou moins authentiques, dont il abordait le territoire. Car il reste à démontrer que les Ngama de Mandjatezzé sont des Sara, ce que je ne croirai que si on me le fait voir.

Ma maison civile vient de s'augmenter de deux nouveaux numéros :une guenon et son petit qu'elle allaite. Je ne sais pas si je vais arriver à les civiliser.

J'ai donc, à la date de ce jour, pour égayer mon logis, mes deux recrues, un singe rouge qui pleure tout le temps (1), deux petits singes (2) qui font le ménage (?), une petite genette (3) qui me grimpe après les jambes

(1) Cercopithecus Patas.

(2) Cercopilliecus Pyrrhonotus.

{i) Genêt ta Poensis.

pendant que j'écris ces lignes, une tortue trionyx dans une caisse, un chat sauvage (1) qui tourne autour de son piquet, un céphalopheet un jeune guib, que j'élève tous les deux au biberon.

Il paraît que ça ne sent pas bon, dans ma case. Moi, je ne sens rien; mais, quand les camarades passent à côté de chez moi, ils se bouchent le nez. Ce doit être à cause de mes peaux qui sèchent et des os qui sont suspendus sous le toit.

En allant faire ma tournée quotidienne de chasse aux insectes et autres animalcules, je suis tombé au milieu d'un enterrement. Gomme les gens ne pouvaient pas abandonner le cadavre sur la place, ils ont bien été obUgés de continuer, et j'en ai profité pour assister à la cérémonie.

Ce fut simple et de bon goût. Le corps, ficelé dans une natte, était installé sur une civière en bois grossièrement faite, que quatre hommes portaient sur les épaules. Une dizaine de femmes suivaient, appuyant sur leur ventre nu une calotte de calebasse, qu'elles frappaient en mesure pour rythmer des vociférations incohérentes, des hurlements déchirants et des sanglots factices : à les entendre, on ne se douterait jamais que, depuis trois jours, elles font sans répit ce métier-là.

A distance et sans ordre, marchent derrière elles les hommes en armes. Ce sont des Tounia de Borondo.

Après avoir cheminé quelque peu à travers les loungans, le cortège s'est arrêté; les hommes se sont mis à l'ombre d'un arbre; les femmes se sont groupées à l'écart; on a planté là le cadavre en plein soleil; et

(1) Fells calligata.

des amis dévoués sont allés à quelques pas de là creuser la fosse. Pendant ce temps, les hommes bavardent et les femmes hurlent.

Dans le sable, la fosse se creuse vite : son ouverture circulaire n'a pas plus de 80 centimètres de diamètre; le trou s'enfonce tout droit d'un côté, progressivement cxcavé de Tautre. A i°^,50 au bas de la paroi verticale, on cesse de creuser en profondeur, pour creuser de côté. On fait ainsi en contre-bas une longue excavation horizontale à ouverture latérale, où le mort sera couché.

La fosse finie, des femmes apportent deux calebasses contenant de 1' « eau fétiche ». On en asperge le mort. Tandis qu'une femme met sur la tête le vase vide et s'en va, une autre la suit en lui soutenant la calebasse sur la tête, comme si elle était devenue pesante subitement. On crie encore un peu, puis tout le monde s'en va, laissant le mort entre les mains des quelques amis de bonne volonté, qui l'introduisent tout droit par l'ouverture ronde. Un homme, descendu dans le trou, reçoit le corps, le fait basculer en pesant un peu dessus, jusque dans la chambre horizontale, et le couche sur le côté en lui tournant la tête vers le soleil levant. On fait alors tomber la terre, et on tasse. C'est tout.

Kouno, mon petit boy, qui est moitié Boa, moitié Tounia, m'a dit en rentrant qu'à cause de moi on s'était dépêché, et qu'on avait peut-être omis une précaution habituelle. Quand le cadavre t*st couché dans la logette, on fait une cloison avec des branchages qui s'appuient sur la marche inférieure et sur l'autre paroi. On répand sur cette claie de la terre qu'on mouille et qu'on maçonne. On ne comble la fosse 'qu'après.

Mon petit bonhomme m'a dit aussi que les i^^mmes,

chez lui, étaient enterrées avec tout ce qu'elles possédaient de parures en perles, et les hommes avec tout ce qu ils avaient d'étoffes et de vêtements.

Ce mode de funérailles n'est d'ailleurs pas spécial auxTounia. Les Niellim, les Sara, les Kaba, tous dan& la région procèdent de même.

Je ne m'explique pas très bien l'origine de la mutilation que toutes les peuplades ici se font subir. Hommes et femmes s'enlèvent les incisives de la mâchoire inférieure : quelques tribus, comme les Nieliim, les Ndam ou les Boa, ne s'en arrachent que deux ; les Sara, les Tounia, les Horo, les Kaba se les font arracher toutes quatre. Arracher n'est pas le terme exact. C'est faire sauter qu'il faudrait dire : on appuie un morceau de fer au collet de la dent, pour faire ciseau, et on frappe un coup sec sur la tige. Gomme on opère chez des enfants de huit à dix ans, la dent saute presque toujours. Avec l'âge, le trou se resserre sous la poussée des dents de sagesse.

La bouche des gens, ainsi mutilée, est plutôt répugnante : on dirait une gueule de vieux chien; c'est peut-être la seule raison qui a fait adopter cette mode.

Gaye M'basa est venu à six heures, comme il l'avait promis. En arrivant chez Gaye Kébir, nous n'avons trouvé que quelques captits ; mais bientôt le chef e3t sorti. Saints; poignées de main; en selle; nous voilà partis. Nous traversons le village, qui s'éveille; de tous côtés des hommes en armes nous rejoignent. Quelques cavaliers arrivent au milieu de galopades effrénées. Tout le monde s'interpelle, se bouscule, se chicane^ et se donne un mouvement indescriptible.

Gaye est en tête, juché sur un petit cheval Isabelle^

dont Tallure régulière et douce sied à merveille à un chef arabisant. Une quinzaine de cavaliers caracolent le long de la colonne. Les uns montent à poil ; pas de selle, pas d'étriers ; une corde autour des naseaux sert de bride. D'autres ont des équipements à la ouadaïenne : selles immenses, énorme pommeau crochu, troussequin plus énorme encore; leurs chevaux ont le mors arabe.

De tout le monde, je suis, comme de juste, le plus mal monté. Quant à mon boy Génaga, qui m'accompagne, il met une insistance inquiétante à se faire désarçonner, à la joie débordante du public.

Ces Niellim sont vraiment des hommes superbes. Parmi les deux ou trois cents piétons qui nous suivent, beaucoup seraient dignes de tenter un statuaire, tellement ils sont beaux, avec leurs longues sagaies sur l'épaule, ou leur étui à troumbaches qu'agrémente une peau de panthère.

Nous passons le Chari à un gué profond, au milieu des cris, des chutes et des ruades.

Notre allure est très vive. Nos petits chevaux, qui ne peuvent allonger, s'en vont d'un trot menu, sec et raccourci à vous briser les reins : un vrai trot de bourrique. Il faut danser sur sa selle pour éviter les branches et les épines et se garer des sagaies, que les hommes vous promènent à un pouce du nez. Les piétons font comme les bêtes et soulèvent dans leurs bousculades des flots de poussière à vous cimenter la langue dans la bouche.

Quant au paysage, il est toujours aussi immuable, dans son âpre monotonie: la terre sablonneuse et jaune; les termitières en cathédrales ; les herbes sèches ; la brousse brûlée ; les arbres en pas de vis, et le soleil à indiscrétion. Exception faite des bords du Bâ-Karé, ça ne change pas jusqu'au Djâ.

Nous y sommes. On longe quelque temps la berge, -et bientôtémergecurieusement de l'eau lalête de notre première victime. Le coup de fusil est salué de cris lointains : ce sont les Niellim partis la veille pour cerner le troupeau et l'empêcher de fuir. En quelques minutes, nous sommes tous réunis et la chasse commence.

Gaye m'avait demandé de venir pour aider ses hommes ; mais je m'aperçois bien vite qu'ils n'ont pas besoin de moi.

Le bief où sont cantonnés les hippopotanies est profond, mais ne va pas très loin. Le long des deux berges, les chasseurs, montés en pirogues, filent en silence et s'échelonnent si bien qu'un hippopotame ne peut venir respirer sans être à portée de sagaie. L'attente est parfois très longue, mais personne ne souffle mot. Les deux hommes qui conduisent chaque esquif se tiennent à l'arrière, prêts à pousser sur la perche. A Tavant se tient le tireur : il est campé sur les jambes, les reins cambrés, l'œil au guet; la sagaie à hauteur de l'oreille, le bras plié en arrière, tout prêt à se détendre. De son bras reste libre, il manœuvre une perche légère, avec laquelle il précise les évolutions de la barque et accélère au besoin la fuite.

Dès qu'un hippopotame paraît, un sagaie barbelée s'envole et vient se ficher dans son cuir épais. Comme la hampe est immense, l'hippopotame a beau plonger, il en sort toujours un morceau qui le trahit dans sa fuite. Les pirogues le suivent implacablement, et, chaque fois qu'il se montre, une grêle de sagaies l'obligent à disparaître.

Les fers énormes lui font des blessures profondes, dont aucune n'est mortelle, mais par où il perd son sang. Trahi par sa masse et la hampe qui dépasse, il reçoit des coups même entre deux eaux. Impossible de

reprendre haleine. Il s'épuise. La colère et la douleur lui font perdre prudence. Furieux, il fonce sur les pirogues, qui bondissent sur Teau. D'un coup de museau,, il fait voltiger en Tair hommes et barques, surpris dansleur fuite vers la berge. Mais, pour une chavirée, dix autres n'ont pas manqué Toccasion de piquer. C'est une véritable corrida nautique. L'hippopotame en fureur devient encore plus monstrueux. 11 bondit dans Teau et secoue dans des mouvements d'une puissance inouïe les faisceaux de « piani-ma » qui lui font des banderilles. Sous son effort, les hampes cassent, les fers se tordent; Teau jaillit de tous côtés et bouillonneen écume ensanglantée.

Mais, à mesure qu'il s'épuise, les pirogues, revenues à la charge, s'enhardissent. Un chasseur enfin lui plante lagoumna(i). En se débattant, l'hippopotame a libéré le harpon, dont la corde se déroule, maintenue sur l'eau par un flotteur. Une équipe s'en saisit, et, dès ce^ moment, l'animal entraîne son ennemi à la remorque. Le combat devient passionnant. L'hippopotame charge avec la fureur du désespoir : les pirogues culbutent; des hommes tombent à l'eau; tout le monde crie; la bête, les barques, les gens, tout tourbillonne. Il jaillit de l'écume, de la vase et du sang.

Mais lentement le monstre se laisse acculer dans unendroit peu profond. On jette à la berge la corde du harpon. Vingt, trente, cinquante hommes halent dessus. Chaque fois que la béte perd pied, elle est attirée de quelques centimètres; mais parfois, à son tour, elle entraîne toute la grappe. D'autres fois, elle s'élance résolument sur la berge. Alors, sauve qui peut, et nous dûmes à trois reprises mettre un ternie à ces contre-attaques.

(1) Ilarpon à for mobile.

Mais, quoi qu'elle fasse, il lui faut mourir. Gênée dans ses mouvements, elle est criblée de coups. C'est la fin, l'agonie; et bientôt apparaît son flanc rosé tout lacéré d'entailles fraîches et sanglantes, ballonné comme une énorme vessie. Une clameur retentit; on soufQe un peu ; on prend de nouvelles armes que des ouvriers viennent de réparer sur place, et la chasse recommence.

En six heures, onze bêtes furent ainsi abattues; <îomme tout le monde restait pour boucaner la viande, Gaye et moi sommes rentrés seuls au logis.

Mon boy Génaga m'est revenu aujourd'hui avec la figure pleine de sang caillé et de cendres. J'ai cru d'abord qu'il s'était battu, ce qui lui arrive quelquefois, en raison de ses équipées nocturnes.

Mais il m'a avoué s'être fait simplement ajouter quelques cicatrices en plus de celles qu'il porte depuis le jeune âge.

Comme nous sommes en pays Sara, il a trouvé la mode agréable et seyante : il s'est fait ajouter deux petites hachures sur chaque pommette au-dessous des yeux.

Il est heureux qu'il ne se soit pas fait taillader le front de cicatrices en V partant de la racine du nez €omme les Sara, ou balafrer les joues de longues cicatrices comme les Horo ou les Niellim.

A son âge, il en aurait peut-être été incommodé, et son service en aurait souffert.

En tout cas, cette manie de l'imitation ne lui est pas particulière : voici plusieurs fois que je vois le même fait se renouveler.

Il ne fortifie pas la confiance, déjà très limitée, que je conservais dans la signification des tatouages de races. Ils sont sans doute des indices assez souvent utiles;

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mais il ne faut pas trop s'y fier. Le désir de suivre la mode, rimitation, ainsi que le traitement médical de nombreuses affections, contribuent à les falsifier outre mesure.

Le tisserand de chez Gaye est devenu mon ami; je vais parfois le regarder travailler. Le tisserand, c'est l'ouvrier d'art. On a pour lui la considération due à tous ceux qui se font payer très cher. D'ailleurs, le barème de l'estime publique est, ici comme partout, l'estimation personnelle. L'homme et le métier sont sérieux.

Deux barres de bois, « les tiéri », munies d'encoches en crémaillère, forment un angle sans sommet, incliné et ouvert vers le siège. L'ouvrier est assis entre les deux branches. Sur ce plan incliné, une tige mobile, soigneusement polie, est fixée transversalement dans un cran d'autant plus éloigné que le tisserand a les bras plus longs.

Cette traverse supporte les pièces principales du métier. Au milieu, se réfléchit en anse une petite courroie de cuir, qui tient suspendue les sama; ces rectangles à jour ont leurs petits côtés en bois horizontaux, unis par des fils de colon parallèles, qui répartissent également la trame pour Tentre-croiser par leur déplacement en hauteur. Ce déplacement alternatif s'obtient au moyen des « logoum », pédales très primitives, formées d'une longue baguette attachée à une corde. Chaque sama reçoit de deux en deux la moitié des fils de la trame. Celle-ci porte le nom de niéré. Elle est formée de l'assemblage en une bande, large de 5 centimètres,.de fils étendus sur 10 à 20 mètres de long. L'extrémité la plus éloignée est fixée à une vieille marmite chargée de cailloux; c'est une sorte de chariot. Il . est assez pesant pour assurer l'extension continue de la

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bande, assez léger pour que le tisserand puisse faire venir la trame à mesure qu'elle se remplit.

De la marmite, la trame, en effet, va passer sur une mince baguette, fixée entre les branches d'une fourche, au sommet de l'angle formé par les « tiéri».Delà, elle se réfléchit, entre-croise ses fils avec ceux des« sama», et arrive au peigne appelé « podiar ». C'est un cadre en bois, rectangulaire, suspendu à la traverse qui porte déjà les sama. « Podiar» est, à proprement parler, le nom du peigne seul, c'est-à-dire de l'assemblage de minces lamelles de bois perpendiculaires au bord inférieur^ épais morceau de bois qui leste lappareil et guide la navette dans sa course. Elle ressemble à la navette de chez nous, s'appelle koar et contient le dourour, petite bobine sur laquelle est enroulé le coton.

Le tisserand lance la navette contre le « podiar » ; la fait passer entre les fils que disjoignent les « sama »; la reçoit de Tautre coté, tandis que la main qui l'a lancée attire le peigne d'un léger balancement, et presse ainsi le dernier fil laissé par la navette contre les précédents. Le poids ramène le « podiar » en arrière. Un coup de pédale déplace les « sama » et croise la trame en sens inverse ; la navette repasse ; un coup de peigne, un coup de pédale, et la navette revient.

Toc, toctoc, toc ; la « koar » saute d'une main dans l'autre. Le peigne se balance avec le tic tac monotone de tous ces chocs répétés ; tenues entre les orteils, les ((logoum»montentetdescendent d'un mouvement régulier. Fil à fil, l'étotfe s'allonge, si bien que de temps en temps l'ouvrier doit s'arrêter pour l'enrouler sur deux baguettes suspendues sous ses jambes, au cadre du métier. Ce n'est pas très absorbant, mais il doit cependant falloir une certaine habitude pour aller vite sans rompre trop souvent ces fils volumineux, mais peu sohdes.

Est-ce la chaleur? Forage qui monte? Est-ce déférence? Je l'ignore. Le fait est que Ton cause très peu. En revanche, on dort beaucoup. Seulsquelques hommes luttent avec un demi-succès contre le sommeil. Assis le dos contre un arbre, un bon vieux garnit des bobines sur lesquelles semblent déteindre ses doigts. Dans une tache de soleil, un second fabrique du fil ; son coton est pelotonné sur une longue baguette qu'il tient de la main gauche ; de l'autre, il fait virer un fuseau lesté d'une rotule ; à mesure que le fil se tord, le fileur étire de nouveaux brins de coton. Plus loin, un autre tresse un «secco ))de grosse paille, à côté d'une femme qui dort, étalée par terre sur le dos : elle est si longue, si plate, si peu accidentée qu'on la prendrait volontiers pour son. ombre.

Le vent a rabattu sur le poste la fumée, qui rentre^ partout. Il n'y a plus moyen de rester dans la case; et, tant qu'àpasser àl'étatde jambon, il vaut encore mieux essayer de voir quelque chose.

De l'autre côté de la rivière, les gens ont mis le feu k la brousse, autant pour nettoyer la berge que pour garnir leur garde-manger. Comme tous les jours vers midi, le vent souffle en bouffées qui promènent les flammes avec une rapidité terrifiante. D'une berge à l'autre, on entend crépiter les tiges d'herbe; et Tincendie ronfle avec tant de violence qu'on jurerait écouter le tonnerre. De temps en temps, craquent en salves les détonations sèches de morceaux de bois qui éclatent. Des tourbillons de fumée noire et épaisse s'élèvent, avec des poussées de flammes qui montent brusquement et font voltiger des feuilles incandescentes.

Tous les charognards sont accourus à deux lieues à la

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