H 8 DU CONGO
ronde. On les voit tournoyer, planer, faire des culbutes, en poussant sans répit leur sifflement aigu. La puissance et la précision de leur vol émerveillent. Avec une telle adresse, ils seraient les rois des airs, s'ils étaient mieux armés. Mais leur couardise et leur bec trop faible les réduisent pour le moment à disputer les sauterelles aux guêpiers. Ceux-ci sont encore plus nombreux que les milans. On les voit par bandes, perchés sur les broussailles qu'à épargnées le feu. Patiemment, ils guettent lescriquets au passage. Puis ils filent comme des flèches, montent tout droits vers le ciel, si brillants dans leur livrée métallique, bronze et or, qu'on les prendrait pour d'énormes flammèches balancées par le vent.
Tout autour du brasier qui rampe, les indigènes montent la garde, armés de bâtons et de sagaies. A chaque instant éclatent des cris : on voitalors un groupe de grands diables tout nus, qui bondissent en gesticulant, frappent par terre, se jettent à plat ventre, tournent, sautent, courent, frappent encore et se bousculent, avec cinq ou six chiens qui se faufilent en faisant des crochets entre leurs jambes, et des bandes de moutards qui en font autant. A les entendre, on croirait pour le moins qu'ils s'égorgent. Mais tout ce remueménage estprovoqué simplement par un rat qui s'enfuit. Et Dieu sait s'il y en al De tous côtés, ça déboule, des rats, des souris, des mulots, des geneltes, des aulacodes, des xérus et des serpents. C'est une véritable hécatombe de vermine. Mais, dans un mois d'ici, il y en aura encore autant.
Ma ménagerie devient insupportable, malgré la mort de mon petit singe et la fuite clandestine de sa mère. « Rasoir » (c'est mon singe rouge), pleure plus que
jamais. « La Ferme » et « La Jambe », mes deux autres golos, démolissent brin par brin ma toiture déjà très •compromise. Quant àmesantilopes, «Canule», le céphalophe, et Crampon, le petit guib, depuis que je leur ai donné pour compagne une petite femelle de kob,« Bassinoire », elles s'acharnent a me rappeler ma terrible responsabilité de nourrice.
De ce moment, il y a de la lune : je passe des nuits épouvantables. « La Ferme » et « la Jambe », perchés sur le mur, entament des « cro cro cro » qui n'en veulent plus finir. « Rasoir » pleure à fendre l'âme. « Canule», « Crampon » et « Bassinoire » jouent à chat-coupé au pied de mon lit. Le chat, le vrai chat, la trouve mauvaise et crache tant qu'il peut en cherchant à les griflfer au passage. Ces courses désordonnées ne vont pas sans nuire à l'harmonie démon mobilier primitif.
Patatras I voilà mon photophore par terre ! Les bêtes, prise de peur, s'affolent et tournent au triple galop. Mes bibelots volent ; ma cuvette roule en bas de la table ; 1^ table la suit ; puis voici le seau qui fait la cabriole. Et, pendant qu'éveillé en sursaut je lève les bras au ciel, cette chevauchée infernale se termine par un déboulé de mes trois animaux, qui me sautent sur le lit en décrochant la moustiquaire. Ah I ce n'est pas tout rose, la maternité! Il faut que je me débarrasse des couvertures, de la moustiquaire ; je me lève en pataugeant dans l'eau, pour chercher à tâtons mon photophore en détresse, et j'allume. Une tétée à tout mon petit monde, 6t le calme renaît. Mais voici bien des fois déjà que ces alertes se renouvellent.
Du moment que j'ai chassé pour les Niellim, les Tounia n'ont pu se faire à l'idée que je ne chasserais pas pour eux. Borondo et Gaoura sont même venus me
confier leur dépit. Pour ne pas faire de jaloux, il faut que je m'exécuLe.
Nous sommes donc partis, une centaine de Tounia, Borondo et moi. Borondo est à cheval ; comme son pantalon le gêne, il le retire et s'en sert en guise de selle ; ses gros mollets nus disparaissent dans des bottes bornouanes. Au départ, ses hommes conservaient encore un peu de retenue, et d'aucuns avaient ajouté à leur costume un petit carré d'étoffe qui leur voilait les parties antérieures. Mais, une fois le Chari traversé, tout le monde lâche sa feuille de vigne ; on roule même soigneusement les petits rideaux, sans doute pour ne pas qu'ils s'abîment. Comme nous sommes partis assez tard, nous pressons l'allure. « Kabél KabéI (1) » Les bagages ne nous gênent, guère; avec leurs armes, les Tounia n'ont apporté pour mettre la viande que des filets comme ceux de nos ménagères et de grands étuis en osier qu'on prendrait pour des nasses.
Une jeune Kaba nous guide à travers la brousse. Nous coupons une série d'ondulations très molles, séparées par des fonds encore humides, ou garnis de chapelets de mares; leur direction générale semble parallèle à celle du Chari, qui y vient sans doute quand il déborde. Les antilopes foisonnent; j'aperçois même une bubale : c'est la première. Çà et là, des traces anciennes d'éléphants. Plus loin, nous longeons un grand lagon, sous les herbes duquel fourmille le gibier d'eau. C'est un diverticule du Bakaré, que nous finissons par rejoindre assez loin de son embouchure. La chasse commence; mais les Tounia me laissent faire tout seul. Bien plus, ils me gênent, car ils veulent voir ; et, tandisque je m'applique à me dissimuler, eux autres crient
(i) Marchez, marchez.
et gesticulent derrière moi, en haut de la berge.
Vers midi, plusieurs hippopotames avaient leur compte, et je suis allé jusqu'au Kiemkaga pour mereposer. iVIais c'est peine inutile : les Tounia m'ont suivi, et, comme ils sont en bons termes avec les Kaba de Solo, tout le village est là pour se faire conter les péripéties de la chasse. On boit beaucoup de pipi, et les têtes s'échauffent. Solo, le chef, me déclare qu'il est très friand d'hippopotame , mais qu'il n'en mange pas souvent.
Gomme je suis persuadé que Borondo ne lui offrira même pas une côtelette, malgré qu'il me le promette, Solo ne tardera sûrement pas à venir à son tour m'inviter pour mon fusil.
iMais, pour aujourd'hui, cela suffît : je me sauve.
M. Fourneau est arrivé du Dar Rouna, avec Bruel et Kieffer. Ils m'ont donné des nouvelles de Chevalier et de Courtet, qui |ne devraient pas tarder à rentrer. Cependant ils ne peuvent me fîxer aucune date, même approximative.
Ils sont revenus par le Bangoran, où ils ont rencontré des éléphants assez nombreux.
Pour le reste, je crois que M. Fourneau s'est inquiété sérieusement d'empêcher Snoussi de continuer la traite. Je crains bien que tous ses efforts ne restent stériles, avec ce personnage que nous voulons toujours traiter comme un potentat et qui n'est autre chose qu'un vulgaire mercanti.
Mais il se moquera de nous tant et tant que nous finirons bien un jour par nous en apercevoir.
Feky Hamet m'a donné en arabe la série des étapes de la vie de Rabah. En voici la traduction (1), autant
(1) Cette traduction m'a été conimuniciuéo par M. G. Demom-
qu'on a pu identifier les noms de localités, dont l'orthographe arabe est parfois assez obscure. Il y a certainement quelques lacunes et des erreurs; mais on peut donner assez de créance à ces notes, car le père de Feky Hamet a été un des premiers compagnons de Rabah, que son fils a continué à suivre:
« Aunom de Dieu clément miséricordieux. Sortie vénérable de Rabah hors du pays. D'abord sa résidence fut à Dem Mafîwa, pendant une année; une année à Wa- €higoua ; et une saison à Dem Chakka; au Darfour, une année ; à Dem Er Rif, une année. 11 s'installe à Dem Goundaune année ; guerre avec Bananàn; à Dem Karé, une année ; à Dar Kouka, une année. Il s'installe à Dem Masounâ, une année ; à Dem Boukka, une année; guerre avec le Ouadaï ; à Dem Bahr Bala, une saison ; à Dem Kaga Chech, une saison; à Dem M'Bangdaï, une année ; à Dar Korbol, une année. Il s'installa à N'dam, où il fut une saison. Il marche sur Saroua ; guerre avec Gaourang. Il s'installe à Bousso, une saison ; à Banlama, guerre avec Gaourang. Il réside à Mandjafa, trois mois. Ensuite ils se mettent en marche de Mandjafa, et ils s'installent à Logone. De Logone, ils s'installent à Djilba. De Djilba, ils s'installent à Hamdjé; guerre avec Mohamed Taher. Ils partent de Hamdjé et s'installent à Ngala. De Ngala, ils s'installent à Am Habio. Guerre avec Hachem. Ils partent de Am Habio, ils s'installent à Dikoa et y resteat une saison. Hs s'en vont. Guerre avec Char. Ils s'installent à Gadjebo. De Gadjebo ils s'en vont : guerre avec Abou Kantour. L'Émir revient : il s'installe à Dikoa et y reste sept saisons. 11 part. Il s'installe à El Gamadj : Fadel Allah fait la guerre avec
bynes, Je distingué secrétaire de l'École des langues orientales, qui a bien voulu la faire publier avec des commentaires dans la Revue de liiiguistùjite, en janvier 1905.
Hayatou. Rabah part : il revient à Dikoa. Il s'installe à Gawa. De Gawa, il s'établit à Kodégé ; de Kodégé, il s'établit à Klessem ; de Klessem, il s'établit à Modobo ; de Modobo, il s'établit à Bougouman; de Bougouman, il s'établit à Mandjafa; de Mandjafa, il s'établit à Andjia; de Andjia, il s'établit à Baléndjéré; de Baléndjéré, il s'établit à Banlama; de Banlama, il s'établit à Mondo ; de Mondo, il s'établit à Logone ; de Logone, il s'établit à Bousso ; de Bousso, il s'établit à Saroua; de Saroua, il s'établit à Miltou; de Miltou, il s'établit à Damter ; de Damter, il s'établit à Kouno ; de Kouno, il s'établit dans la Montagne. Combat avec Gaourang et les Chrétiens (1). Il revient s'établir à Kouno. Combat avec le Commissaire (2). Après le combat avec le Commissaire, il revient et s'établit à Dikoa, où il passe un mois. Fadel Allah s'en va à Goulfeï : combat de Çoun. De Goulfeï, il revient; il s'installe à Logone. De Logone, il va à Kousri : combat avec les Chrétiens; il revient s'établir à Logone. Rabah arrive de Dikoa et campe à Kousri; combat de Kousri; Rabah est tué à Kousri.
Fadel Allah quitte Logone et s'établit à Dikoa. De Dikoa, il campe au Gamerghou ; combat avec les Chrétiens, du Gamerghou; il campe à Ichchégné; combat avec les Chrétiens. D'Ichchégué, il campe à Dar Djébril; de Dar Djébril, il campe à Kilba; là un mois. De Kilba, il campe à Chibak; combat avec les gens de Chibak. De Chibak, il campe à Marghi ; de Marghi, il campe à Bourgouma; de Bourgouma, il campe à Maïdougouri ; de Maïdougouri, il campe à Dikoa; de Dikoa, il campe à Ngala ; combat avec Guerbaïe. Il laisse Guerbaïe et revient camper à Bourgouma ; de Bourgouma, il campe à Konézi. De Konézi, combat avec les Chrétiens de
(1) Combat do Togbao contre Brctonnet.
(2) Lu couimissairc du GouvernenieiiL Goïilil.
Berkedj.ll s'en va ; il campe àBellaraba; de Bellaraba, il campe sur le fleuve où est Ma'allemzi.De Ma' allem zi, il campe à Kouni ; guerre avec Kouni; là quatre mois. Il part de Kouni et s'installe à Bourgouma; il retourne à Dikoa et y campe un mois; guerre avec les Chrétiens. Fadel Allah commence à mourir; il campe à Goudjba; de Goudjba, combat avec les Chrétiens. Fadel Allah est tué; la miséricorde soit sur lui! Mohamed Niébé sort dans le pays Kirdi : combat. »
Cette énumération est sèche et fastidieuse; mais c'est de l'histoire, et, malgré les inexactitudes possibles^ le dire d'un individu qui parle de ces choses, en- témoin oculaire, a peut-être plus de valeur que celui d'Européens qui font des suppositions.
Nulle part autour de Fort-Archambault les indigènes n'emploient plus l'arc. Il leur serait d'ailleurs peu utile, car le pays est plat et la végétation toujours basse. On ne trouve guère l'arc, en effet, que chez les tribus habitant la montagne, ou des régions forestières. La flèche est excellente pour le tir vertical sur des buts haut placés, qu'il est matériellement impossible d'atteindre avec la sagaie.
Pour le tir en longueur, la sagaie, qui porte aussi loin, avec autant de précision, a des effets beaucoup plus redoutables.
Aussi l'armement des guerriers ici est-il partout identique. Il y a deux sortes de boucliers; l'un très petit est presque une arme de parade : il est souvent garni de houppes en crin; l'autre, en bois tressé, très étroit^ est assez grand pour protéger presque entièrement un homme. Sa partie supérieure est incurvée en dedans, et porte une languette allongée pour protéger un peu le milieu de la face.
Le reste de réquipement se compose de sagaies immenses, avec une hampe longue de 3 mèlres et un fer affectant trois formes principales : il est en feuille de laurier volumineux, mais sans pointe ; ou bien en forme d'as de pique et plus petit; ou bien simplement triangulaire : les barbelures fortes et peu nombreuses^ sont sur la hampe. Pas de talon pour faire contrepoids: la longueur du manche suffit à assurer l'équilibre.
Les couteaux de jet sont beaucoup plus simples que sur le Congo ou TOubanghi. Ils ont tous la forme d'une crosse très ouverte, avec une branche adventice horizontale vers le milieu de la hauteur, dans la concavité ;. ils rappellent assez bien la forme d'un /italique.
Rarement les indigènes sortent sans en emporter aw moins un. Quand ils s'arment en guerre, ils passent plusieurs de ces troumbaches dans la poignée de leur bouclier. Beaucoup les introduisent dans une gaine en cuir, dont un prolongement entoure comme une gouttière les petites lames horizontales. C'est cette partie qui repose sur la peau quand l'homme porte la gaine sur l'épaule ; la partie de l'étui qui renferme les poignées passe au-devant de l'aisselle ; c'est très bien équilibrer. Les cavaliers cependant auraient de la peine à conserver les armes dans cette position sans les tenir à la main ; aussi ajoutent-ils à l'étui une grande peau flottante, qui retombe derrière l'épaule et fait contrepoids.
Des couteaux complètent le fourniment : ils sont enfermés dans une gaine, munie d'un bracelet qu'on se passe à la saignée du bras. Ce sont des couteaux en fer k deux tranchants, assez jolis de forme, avec une courte poignée parfois en bois, mais le plus souvent garnie de lacets en cuir joliment tressés.
Le sabre est spécial aux Niellim, aux Barma, en gé-