A2Q DU CONGO
néral à tous les islamisés : il rappelle à s'y méprendre Tépée large à deux tranchants du moyen âge et des croisades. Nous ne pensons pas qu'il faille voir dans cette ressemblance l'indice d'une imitation. C'est plutôt la simplicité de la forme qui l'a fait naturellement adopter.
Toutes ces armes sont à peine pointues : et les noirs ont raison de les façonner ainsi, car elles sont en fer non trempé et ont besoin d'offrir une certaine surface pour conserver leur solidité. Du moment que l'extrémité est tranchante, elle n'a pas besoin d'être pointue; «elle entre bien tout de même.
Les Kaba ont eu envie de viande pins tôt encore que je ne pensais. Solo vient de me dépêcher un courrier. « Il y a, me fait-il dire, un gros troupeau à côté de chez lai. Si je veux y aller, il me promet des armes et des bibelots pour me payer de ma peine. » Cela augmentera toujours d'autant les collections, et, à ce prix, je peux me laisser faire.
C'est pourquoi j'ai repris le chemin de Kiem-Kaga, toujours flanqué de mes fidèles Tounia en quête de comestibles.
Nous avons pris cette fois la route directe qui longe !Bâ-Karé ; elle le coupe à une heure du poste. Le gué est d'une fraîcheur délicieuse ; mais la haie de verdure qui ombrage la rivière n'a malheureusement pas d'épaisseur. En quittant ce bouquet ombreux, on tombe sans transition sur un immense banc de sable d'un éclat aveuglant et qui vous brûle la face. C'est le lit du Bâ- Karé aux hautes eaux. Après, nous traversons une plaine marécageuse où pullule le gros gibier.
Un peu plus loin, nous trouvons les premiers champs de mil, et nous ne quittons plus les plantations. La nuit
vient. On distingue, dans une demi-clarté, d'énormes termitières et de gros paniers ventrus en paille tressée, coiffés de petits toits pointus ; des bûches les isolent du sol et garantissent contre les termites et les rats le grain qu'on y met à sécher.
Il fait noir lorsque nous arrivons. Des chiens signalent notre approche et nous accompagnent de leurs glapissements aigus. Nous circulons au milieu de groupes de cases très espacés. Des gens, éveillés dans leur premier sommeil, nous interpellent et s'informent, sans oser se montrer; quelques-uns nous suivent, et bientôt nous nous arrêtons devant la case de Solo.
Nous sommes accueillis avec grand empressement ; mais ces braves Kaba n'ont pas Tair de se douter que la route nous a donné faim et soif. Petit à petit, tout le village se trouve sur pieds, et les gens accourus se mettent en mesure de faire tam-tam. Aussi, est-ce seulement à neuf heures que je réussis à me procurer quelques œufs relativement frais et un peu d'eau tiède. Pendant ce temps, la danse s'anime. La lune, toute barbouillée, ne s'est pas mise en frais d'éclairage. Comme toujours, on croirait assister à quelque sarabande moyenâgeuse de convulsionnaires, plutôt qu'à des ébats chorégraphiques. Mais, au début tout au moins, la danse ne paraît pas obscène. L'orchestre est .imposant : huit petits tambours en terre; un gros kodjo, haut de plus d'un mètre, donne la mesure; une kindi brode des variantes sur le thème, avec un son un peu nasillard, un peu trop frisant, mais ayant dans les notes hautes des tonalités presque cristallines d'un effet surprenant.
Le rythme est vif. La kindi jette des croches précipitées. Les assistants, groupés en cercle, accompagnent en claquant des mains. Au début, peu de femmes;
quelques fillettes ou de jeunes garçons mêlent seuls leur grâce enfantine. Le danseur s'élance au milieu du cercle, bondit, tourne, brandit un seul bras, et s'avance^ en exécutant une série de contorsions antéro-postérieures, jusqu'aux assistants qui sont en face ; il leur adresse quelques grimaces aimables, pirouette et pui.s s'en va. Je n'ai pas compris : c'est, me dit-on, uniquement pour s'amuser; inutile de chercher davantage.
Quelques hommes pourtant sautent dans le cercle en brandissant leur troumbache. On chante : « Les Blancs font rester dans les postes les Bouda qui mangeaient les hommes. » Le chant ne manque pas d'harmonie ; l'ensemble est agréable. Il est difficile, par contre, tout en restant poli, de préciser l'originalité de la danse. Les Kaba, en effet, n'ont pour tout costume que le petit tablier de peau leur abritant le bas des reins. Pour tenir caché ce que la pudeur leur recommande de ne pas montrer, il leur faut des prodiges d'adresse. Tout le talent du danseur est précisément d'y arriver. Aussi s'aide-t-il plus ou moins de ses mains ; il n'a donc qu'un seul bras de libre ; l'autre est toujours occupé par ailleurs. Je ne sais si l'on conçoit bien la chose, mais on ne peut guère soulever davantage les feuilles de vigne.
D'ailleurs, ça n'a pas d'importance, car il ne fait pas très clair, et il y a une poussière à couper au couteau. On chante quand même : « Gaye a fait la guerre à -tout le monde, même aux Blancs ; il a eu beau se sauver, le capitaine l'a rattrapé : pourquoi n'a-t-il pas tué Gaye? pourquoi ne l'a-l-il pas tué? »
Parfois, une femme exécute aussi un cavalier-seul^ avec une grâce toute masculine ; on pourrait s'y tromper, tellement ces grandes gaillardes, charpentées à coups de hache, ont un aspect homasse et disgracieux.
Mais, en y regardant de près, on les reconnaît aux volumineuses rondeurs qu'elles présentent vues de dos, •et à leurs mamelles pendantes qui flottent, dans leurs bonds, avec des envolements d'étendards. Enfin, signe caractéristique, elles n'ont besoin de rien retenir, et -elles agitent leurs deux mains libres.
Dans un coin, un bébé, qui doit bien avoir deux ans, s'essaye déjà à danser sur ses jambes branlantes, à la grande joie de sa mère, qui le surveille avec amour.
On s'excite.... « A Montoukoulé, on a tué un soldat «des Blancs. Nous autres avons dit : Pourquoi l'avoir lue ? Nous n'avons que des sagaies ; les Blancs ont des fusils : nous ne sommes pas de force avec eux. »
Les danseurs s'échauffent et s'émancipent. Maintenant, les hommes se sont mis une dizaine sur un rang, en face des femmes assises par terre. Tout le monde bat des mains. Les mâles s'agitent sur place, d'une façon très suggestive. Le geste n'offre aucune équivoque « Oh ! crient les femmes, qu'ils ont bien dansé ! »
A force de battre des mains, ils finissent par y avoir mal. Mais le remède est simple : le danseur souffle dans ses doigts, puis tend sa main dressée à son voisin, qui ■en fait autant; les paumes se touchent : chacun se 4,rouve tout à coup soulagé et tout prêt à recommencer.
On recommencerait même jusqu'à demain matin, si je ne priais qu'on cesse. Minuit : il est temps d'aller se reposer pour partir en chasse au petit jour. Mais je ne puis m'endormir : j'ai du bruit plein les oreilles, et tout autour de moi brillent avec trop d'éclat de grands feux. Mes hommes y cuisent l'antilope que je leur ai tuée en route ; ils n'ont pas encore eu l'idée de manger, ■en bons nègres qui se moquent de la faim quand ils 'dansent.
Au lever du jour, nous sommes partis en chasse. Des groupes de gens sont grimpés sur de grosses termitières pour nous regarder passer. Kiem-Kaga n'en finit pas; c'est tout en longueur, et nous marchons plus d'une heure avant de rentrer dans la brousse. Nous avons laissé le Bâ-Karé sur notre droite, mais nous rejoignons un de ses bras, le Ngaboukoto, que nous remontons. Les berges sont élevées, la végétation est assez dense, et toujours d'assez petite taille. Un marigot nous barre la route; c'est le Bandja, qui se jette dans le Nguboukoto, en formant au confluent une petite ampoule, où les hippopotames se sont remisés. Leur chasse est assez dure, car ils disposent d'uu bief étendu. A midi, une grosse femelle est déjà revenue sur l'eau, et soQ petit, que je n'ai cependant pas tiré, flotte à côté d'elle ; il n'a pas su remonter, respirer tout seul et s'est noyé. Quand on les tue de bonne heure, le matin^ les hippopotames remontent toujours beaucoup plus vite, en raison des fermentations du contenu de leur estomac.
Je suis rentré sans attendre les autres, préférant inspecter un peu le village en détails.
Les habitations sont dispersées par petits groupes d'inégale importance. Elles sont plus basses que sur la rive gauche du Chari; la forme du toit est plus écrasée et presque régulièrement conique. Les parois sont encore faites d'uu paillasson circulaire haut d'uu mètre/ appuyé sur des fourches solides, plantées à l'intérieur; une petite levée en terre en protège le pied. Les fourches soutiennent le toit, tressé tout d'une pièce avec des tiges de grandes herbes, assouplies par un rouissage ; elles sont assemblées en bandes égales, larges et plates, formant des croisillons réguliers; un rouleau de paille limite la base et fixe le départ des brins, qui
AU LAC TCHAD. i3t
sont tous réunis au sommet en un volumineux faisceau; de place en place, des rouleaux plus petits assurent la solidité de l'ouvrage. Par-dessus ce premier toit, est installée une couverture faite d'herbes plus fines, non plus en échelons courts, à la façon d'une couverture en chaume, mais laissées dans toute leur longueur; si bien que les dernières couches pendent presque jusqu'au niveau du sol.
Intérieurement, au voisinage du faîte, le toit est orné de roseaux formant une espèce de marquetterie composée de triangles alternativement renversés. Cette toiture d'herbes mal peignées donne à la constructionun aspect négligé, quoique les habitations elles-mêmes ne soient pas malpropres. La porte est rectangulaire, étroite, et de même hauteur que le « secco ». Le mobilier est rudimentaire. Le lit, cependant, est construit avec soin et assez confortable : il est formé de trois à six couches de longs roseaux, unis côte à côte, toutes les extrémités les plus grosses tournées dans le même sens, de telle façon que le chevet se trouve plus épais que les pieds ; ce sommier repose sur quatre fourches n'atteignant pas 1 mètre; il peut s'enlever à volonté,, pour être porté dehors aux heures de sieste ou de paresse ; une bille de bois en guise de traversin. Le lit est isolé par un paillasson de même taille que le mur, dont il se détache, pour faire paravent autour de la tête jusqu'au niveau des genoux. Par terre, à cet endroit, est un foyer.
Le restant de l'ameublement consiste en poteries de toutes sortes, à fond arrondi, empilées les unes sur les autres, chaque pyramide maintenue par trois piquets plantés enterre, pour en assurer la stabilité. Quelques calebasses, un mortier en bois, des pilons, des valves d'unios servant de cuillers, quelques paniers complètent.
le tout. Da côté opposé au lit, se dresse une étagère eu rondins, montée sur des pieds haut de 1^,50 ; c'est 'là qu'on serre les menus objets et les provisions.
Au plafond, est suspendue une espèce de civière en roseaux, étroite, allongée, sur laquelle on range les -objets précieux.
Un grand nombre d'habitations sont dépourvues .d'enceinte extérieure. Quand il en existe une, elle ressemble à celle en usage dans les villages Niellim ou Sara; mais elle est petite et ne limite qu'un couloir autour de la case, comme chez les Horo. On n'y trouve, en général, qu'une seule case.
Au devant des habitations sont des abris sommaires, formés de pieux assez hauts, supportant quelques grosses traverses, sur lesquelles on a entassé des tiges de mil sèches. C'est là-dessôus qu'on se met à l'ombre et qu'on prend le frais en faisant la causette ; on y travaille aussi quelquefois à confectionner les paillassons, ou bien on s'y livre à quelque menue besogne.
Au centre de plusieurs groupes de cases, on trouve .presque toujours une grande place, qui est le lieu de réunion. Un gros arbre y laisse tomber son ombre avec parcimonie ; mais on y a suppléé en édifiant un abri d'autant plus grand qu'un personnage important habite dans le voisinage. De l'autre côté de la place, sont plantés en terre de gros pieux rameux pour servir: de vestiaire ; les visiteurs y accrochent leurs armes, les boucliers en osier, suspendus au sommet, les couteaux de jet un peu partout, les sagaies en faisceaux, appuyées le 1er en Tair. Sagaies, couteaux, boucliers sont des modèles communs à toute la région.
J'ai remarqué, par contre, quelques pipes originales, • et des co; nets de chasse en cornes d'antilopes, recou-
vertes de minces feuilles de plomb. J'ai voulu faire une tentative d'achat ; malheureusement, je n'avais à donner qu'un peu de sel, et le Kaba, à qui je proposais TafTaire, a trouvé que c'était trop peu. « Écoute-moi cela, me fait-il dire par l'interprète, tu n'en trouveras pas tous les jours, des sifflets comme celui-là. » Et le bonhomme se bouche l'oreille, se comprime la tempe, fait une grimace horrible pour souffler tant qu'il peut dans la €orne appuyée au ras des lèvres, et m'envoie, avec accompagnement de salive, une grêle de noies afl'reusement discordantes d'un délicieux effet. Le Kaba s'en délecte sans doute, car il prolonge l'audition en mar- €hant à ma suite. Je m'enfuis, et je courrais encore si je ne m'étais heurté à un pieux fiché au milieu d'une place. Je regarde et constate avec stupeur que j'ai failli renverser une statue. Je croyais me trouver en présence d'une divinité redoutable. Mais, renseignements pris, on m'explique que c'est un monument commémoratif. Un Kaba s'avance : « C'est la figure de ma femme ; tout le monde l'aimait bien; elle est morte; un habile artisan a reproduit ses traits dans cette bûche qu'on a plantée sur la place, auprès de son ancien logis ; en la voyant €haque jour, chacun sent se réveiller sa douleur et ne peut retenir ses larmes. »
Je troque avec mon boy son pagne contre mon couteau, et je propose généreusement au veuf mon acquisition en échange de l'œuvre d'art. Il faut croire que le temps des sanglots avait assez duré, car, sans la moindre hésitation, il accepte. Même il vient m'aider à •déraciner le monument, que je secoue avec ardeur, €raignant qu'un réveil de douleur ne fasse échouer mes négociations. Grciinte vaine : pour un mètre de guinée, j'ai acheté du même coup et la statue et les souvenirs.
On bat le rappel sur le grand tambour chez les Niellim . C'est Gaye qui rentre de Falgé. Il a réussi son coup de main et ramené à la raison ce village qui voulait secouer son autorité de grand chef. Du poste, nous entendons les acclamations, les cris et le chant des femmes. C'est le moment d'aller voir.
Le soleil se couche. Sur la grande esplanade, les gens se sont rassemblés. Le chef est assis à sa place habituelle, au milieu des notables, à côté du petit kiosque, en face de la porte de son enclos ; c'est grand palabre.
Plus loin, un groupe s'agite. Deux hommes ont été tués dans le combat; ce sont deux simples soldats^ dont les cases sont tout au bout de la rangée de droite, là-bas, où s'est formé un gros attroupement. On y fait le tam-tam mortuaire. Les deux corps sont cependant restés dans la montagne; néanmoins l'usage veut qu'on honore les mânes dans leurs demeures.
Les portes des deux cases sont grandes ouvertes. Des femmes appellent les morts par leurs noms, en sanglotant et en poussant des cris. Derrière elles, groupés en masse compacte, hommes et femmes sont entassés, crient, se lamentent et gesticulent. Les hommes brandissent des couteaux et des bâtons ; les femmes lèvent les bras au ciel ; d'autres frappent sur des calebasses renversées, appuyées sur leur ventre. C'est un concert de lamentations, de vociférations stridentes, de plaintes, de jurements, d'imprécations terribles. Tout le monde crie, sans reprendre haleine ; et, au milieu de tous ces bruits, dominent des « la la la la la » interminables^ poussés d'une voix aiguë par les parents des défunts. De temps en temps, l'un des assistants ramasse de la poussière et s'en couvre la tête. Le tam-tam va durer comme ça toute la nuit. Les morts, qui l'entendent, s'en
réjouissent sans doute dans leur tombe. Mais les vivants ne peuvent dormir.
Le charivari a fait rage toute la nuit; ce matin, il dure encore. Gaye est toujours assis au milieu du même groupe de chefs, àl'ombre du gros figuier, et contemple la scène d'un air éteint.
Entre deux sommes, on a bu du pipi toute la nuit ; les traits sont tirés, les yeux battus. Devant la porte de leurs cases, les soldats, qui ont dansé et bu sans trêve, sont étendus, abattus parla fatigue et l'ivresse, couverts d'une couche de poussière, où la sueur a tracé des dessins tortueux.
Le décor à quelque chose de théâtral. Sur le petit côté de l'esplanade, se dresse la haute enceinte en seccos, qui entoure la demeure de Gaye. Tout auprès, s'abrite, sous un petit toit pointu, le tambour de guerre. Adroite et à gauche, les enclos des chefs, caporaux et sergents. Puis de chaque côté, limitant la place, s'alignent les cases uniformes des simples soldats ; elles n'ont pas d'enceinte, car les simples hommes d'armes sont voués au célibat, pour mieux conserver toute leur vaillance ; le village entier pourvoit à leurs besoins. Et tous sont là, étendus par terre au milieu d'un petit groupe d'amis. Les armes et les boucliers sont accrochés après lespaillottes. Les hommes somnolent, muets, ivres et las. En avant, les sergents et les caporaux, groupés pêle-mêle, silencieux aussi, regardent de loin la danse.
Tout au bout, dans un nuage de poussière, gesticule le groupe des danseurs.
Des joueurs de tambour sont accroupis parlerre. Des femmes, alignées par vingtaine sur plusieurs rangs, s'appuient de grosses calebasses sur le ventre et frappent dessus pour faire accompagnement. Derrière elles,
les hommes sont rangés en lignes parallèles par vingt ou trente aussi. Ceux des premiers rangs soufflent dans des trompes et des sifflets. Les autres brandissent en chantant des koura, des sabres ou des troumbaches. Onpourrait croire qu'ils entonnent quelque chant guerrier ; mais c'est comme toujours une histoire banale qui fait le sujet de la chanson: de ce moment, c'est un vol de mil.
Les danseurs tournent en cercle, à une allure de pas de gymnastique lent, lourd, pesant. Ils frappent du pied, le buste penché, un bras fléchi, ballant en cadence.
Parmi les femmes, certaines sont littéralement abruties. Elles marchent, inconscientes, battant leur calebasse d'un geste automatique, le regard vide, dormant debout, mais chantant encore : c'est presque du somnambulisme.
L'ensemble du groupe figure un grand éventail à branches tassées et compactes. Les tambours pris pour centre, la masse entière converge autour, sans rompre les alignements. Ceux qui décrivent les plus grands cercles accélèrent l'allure ; les autres sautent presque sur place.
La clique des femmes règle le pas. Des flots de poussière poudrent tout et donnent aux peaux des teints de grisailles.
Sur le côté, dans l'ombre des cases, un petit groupe de femmes sont assises sur des nattes. Puis, derrière elles, accroupie sur le seuil d'une paillotte vide, la sœur d'un des morts regarde, silencieuse et pleure.
Les Horo, les Touniaet les Kabaont quelques engins dépêche un peu particuliers. Aux basses eaux, ils utilisent, en outre de la sagaie ordinaire, une espèce de foène, appelée» ououfo », faitede trois branches de fer,, fixées en triangle au bout d'une perche très longue et
très légère ; chaque pointe est munie d'une encoche en hameçon. Entre les mains des Horo surtout, cet instrument donne des résultats remarquables. L'indigène jette son arme de la main droite et rattrape de la main gauche l'extrémité de la hampe, sans jamais laisser s'échapper l'instrument, s'il y a beaucoup de fond.
Quand les marais s'assèchent ou que les bras de la rivière s'isolent, les indigènes s'en vont, par bandes de cinquante ou plus, battre les flaques d'eau laissées sans communication avec le fleuve, dans lesquelles le poisson est bloqué. Hommes, femmes, enfants, tout le monde entre dans l'eau et barbotte. Les uns sont armés du panier conique à deux ouvertures ; d'autres ont des épuisettes à manche ; les hommes manient des troublettes dont la monture en arc de cercle est soutendue par une cordelle; ils les enfoncent à plat et les maintiennent sous l'eau avec leurs pieds; de temps en temps, ils les relèvent brusquement pour voir si un poisson ne s'est pas reposé dessus et laissé prendre. Quelques-uns manient à deux de la même façon de grands filets en bande rectangulaire. Mais, dans cette pêche, attraper le poisson est, au début la chose accessoire : ce qu'il faut, c'est remuer la vase. Chacun s'y applique à plaisir. Aussi bientôt l'eau n'est-elle plus qu'une dilution de boue dans laquelle le poisson ne peut plus respirer : il remonte à la surface et se laisse capturer facilement.
Pendant la baisse des eaux et le début de la crue, les riverains construisent aussi de grands barrages, que les Horo appellent tégahoum. Un tégahoum n'est, en somme, qu'une nasse immense, barrant presque tout un cours d'eau. H se compose de petites chambres circulaires, limitées par des claies, accolées deux par deux en ne laissant entre elles qu'un étroit couloir : leur con-
vexité regarde en amont du courant. En aval, elles ont une porte dont les deux battants,, tenus ouverts, vont presque jusqu'à toucher la cloison diamétralement opposée. Une seconde claie entoure les deux logettes, complètement, sauf au niveau du couloir qui les sépare ; cette enceinte a donc sa porte ouverte en amont du courant, et sa convexité vers l'aval ; de ce côté, elle ménage ^ntre elle et les logettes un espace plus ou moins grand. Le poisson qui s'introduit dans ce dédale circule toujours le long de ses parois, entre dans les logettes, et ne peut plus ressortir. Suivant la largeur du cours d'eau à barrer, on construit deux, trois, cinq couples de chambres, qu'on réunit par une claie transversale.
Les riverains utilisent encore une espèce de tramail qu'ils traînent sans que le bas du tilet touche le fond. En somme, tous ces engins sont multiples et très bien appropriés à la nature des cours d'eau. Il faut remarquer que, pour ces peuplades, la pêche n'est ni un sport, ni un plaisir : c'est, au contraire, un moyen -d'existence, quelquefois le principal. Aussi dédaignet-on toute prise qui n'est pas d'importance. C'est pourquoi les filets ont tous des mailles énormes et sont confectionnés avec des matériaux trèsforts. Malgré tout, on trouve de gros poissons assez pour les détériorer, sans compter parfois les crocodiles qui se font prendre.
Des hyènes viennent tous les soirs rôder au camp des Sénégalais, pour y dévorer les ordures et les restes. A leur approche, tout ce qu'il y a de chiens dans la brousse viennent se réfugier sur l'esplanade, s'assoient en rond et hurlent lamentablement. Il n'y a pas moyen de dormir. Je suis retourné à l'affût, et, malgré toutes mes précautions, je n'ai rien vu que des moustiques. J'avais pris soin cependant de me baigner et de mettre du linge
propre. Mais les hyènes m'ont éventé. D'ailleurs les indigènes m'ont dit de ne pas m'entêter. Il faudrait, prétendent-ils, aller à l'affût tout nu, et encore ne serais-je pas sûr de ne pas être senti par ces saies bêtes, dont l'odorat est d'une finesse exquise.
Je crois bien que c'est la dernière fois que je me laisse tenter par ces plaisirs de la chasse nocturne : on n'y attrape que des accès de fièvre.
Les Rabistes avaient composé des chansons pour leurs tam-tam les soirs de victoires. Ils les chantent encore. Ce malheureux Gaourang en fait tous les frais :
« Gaourang est une femelle ; j'aime mieux suivre les Chrétiens.
« Gaourang a encore des savates ; mais c'est grâce à Gentil, tout le monde le sait bien.
« Aïaï Seigneur, les charognards vont manger Gaourang I »
Ils en ont quelques-unes d'assez mâles :
« Les Nazaréens au sang bleu descendent la rivière : ils ont des sabres; mais nous aussi; et, parla grâce de Dieu, nous serons les plus forts. »
D'autres donnentune idée de leurs procédés persuasifs:
« Allons, seigneurs, venez avec nous; si vous ne voulez pas, vous viendrez quand même la chaîne au cou. »
Mais il en est quelques-unes qu'on chante aussi aujourd'hui, après la défaite :
« Merci, Tiandi (i); merci, capitaine, et merci, commandant; vous avez déporté Sanga à Gribinghi : mon cœur est délivré de la crainte. »
Pour varier les plaisirs, je suis allé faire une tournée dans l'ouest, chez les Sara. Au départ, nous avons pris
(1) Goi'i'uption de Gentil.
la route du Bahr el-Azreg, et nous sommes passés par Balimba. Rien de neuf.
A partir de là, nous avons suivi la rive gauche de la rivière, au travers d'une succession de villages peuplés, à peine isolés les uns des autres par des bandes de brousse épaisse. La route est de ce fait assez animée, et pas trop ennuyeuse, quoi que l'aspect de ces plaines boisées soit toujours sombre et quelque peu monotone.
De tous les villages traversés, un seul, Tando, a un cachet un peu spécial. Il est au plus épais de la brousse^ dans une région où Tabondance du gibier a pour corollaire l'abondance du fauve. Aussi, les Sara de Tando ont-ils entouré le village d'une zériba en pieux, haute de 2 mètres au moins, où na sont ménagées que deux portes étroites. Les cultures sont à l'extérieur. Quant aux cases, elles sont, comme ailleurs, petites, rondes, avec leur toiture en cloche et leur muraille en secco.
Après Tando, le terrain se découvre à mesure qu'on approche du confluent du Bahr el-Azreg. Petit à petit, les marais deviennent plus nombreux. De ce moment^ ils sont à sec, et dans presque tous on trouve les levéesen terre que font les indigènes pour venir pêcher le poisson qui monte avec la crue.
Ces fonds de mare, où l'herbe est verte, sont fréquentés par des bandes d'antilopes, depuis les grands ' Hippotragus^ les Damaliscus barbus et les Kobus aux cornes immenses, jusqu'aux Kob de BufFon, aux Léchés et aux tout petits céphalophes. On n'a que l'embarras du choix.
Un peu en amont, au confluent du Bahr el-Azreg, nous obliquons sur Manékaga, où nous retrouvons des vieilles connaissances qui nous font, comme d'habitude, un excellent accueil.
Une fois reposés, nous avons poussé jusqu'au Bahr Sara; il n'est plus en cet endroit séparé du Bahr el- Azreg que par quelques kilomètres d'une plaine alluvionnaire toute criblée de mares et de bancs sablonneux.
Lorsque les eaux sont hautes, toute cette région doit être presque totalement submergée ; les inondations des deux rivières se confondent.
Sur les bords du Bahr Sara, nous avons trouvé un village de Horo, appelé Horodjara, installé sur les bancs de sable à sec, au gué qui permet de passer le fleuve. En cet endroit, le Bahr Sara est très large, et je serais tenté de croire qu'il est bien réellement plus grand que le Chari. Son gué est même assez profond à l'endroit du chenal pour obliger un cheval à nager. De l'autre côté, c'est encore une plaine humide, toute coupée de rides, où le fleuve s'épand. Les phacochères y pullulent. La marche est assez pénible dans ces hautes herbes, pour que le sentier coupe en droite ligne afin d'aller rejoindre les terrains boisés. Un village a dû jadis s'élever à cette place, à en juger par les débris de poteries que nous trouvons à chaque pas.
Dans cette immense plaine d'épandage, le Bahr Sara peut s'étaler à l'aise, et la terre, fertilisée par lui, y conserve pendantles grosses chaleurs une verdure relativement fraîche.
Nous relevons des traces d'animaux de toutes sortes: éléphants, rhinocéros, hippopotames, girafes, buffles et antilopes. Des quantités de termitières sont plus ou moins démolies parles griffes des oryctéropes. La tsétsé y foisonne ; même en marche, on en est sans cesse harcelé.
Au bout de quelque temps, on arrive à une série de cuvettes allongées dont quelques-unes ressemblent à un lit de rivière à sec. C'est le Bâbo, le même Bàbo qui
passe à Daï. Bailleurs, ce n'est pas une rivière; j'en ai fait la preuve en le suivant pendant 5 ou 6 kilomètres: ce sont des mares qui se succèdent au fond de plis de terrain. Elles sont nettement limitées, circonscrites, et beaucoup d'entre elles sont manifestement alimentées par le Bahr Sara. Elles forment tout au plus une dérivation de la rivière, un bras fragmenté. Si, pendant les hautes eaux, ces mares communiquent et permettent aux pirogues de passer de Tune à l'autre, je n'en persiste pas moins à refuser de croire que ce Bâbo soit ici un cours d'eau.
A l'endroit où le sentier quitte cette dépression pour rentrer sous bois, nous laissons à droite une grande flaque dans laquelle s'est abrité un beau troupeau d'hippopotames. Et la piste recommence à serpenter sous les broussailles qui piquent et qui écorchent. Le terrain, comme aux bords du Chari, est largement vallonné, avec des maraisdans les creux. Puis on monte une pente légère et régulière qui nous amène le soir en haut du plateau où Moudji est perché.
Moudji est le village du Ngamisi. Ses habitants sont Sara; mais un coin du village est réservé à des Tounia émigrés qui vivent à part.
Moudji a très bon aspect : c'est un village riche. Des "Cultures très prospères s'étendent alentour. Mais il n'y a rien qui nous change des villages Sara habituels-: les €ases sont identiques, et on ne peut guère noter que le grand nombre d'entre elles, qui n'ont pas d'enceinte extérieure, ni en secco, ni en broussaille.
Comme l'eau est rare à Moudji, et que les puits sont dilficiles à creuser dans le sable, en raison de la profondeur de la nappe, il y a une multitude d'aires battues pour recueillir la pluie.
Elles ont toujours une forme circulaire, avec un bourrelet de terre tout autour ; quelques-unes ont 10 à 15 mètres de diamètre. Elles ressemblent vraiment beaucoup à des pistes pour dresser les chevaux, et la' confusion serait excusable. Mais je n'ai jamais jusqu'ici relevé dans aucune des marques de sabots; bien plus, on se demande pour quels quadrupèdes auraient été construites celles qui n'ont pas plus d'un mètre de diamètre; enfin, argument péremptoire, à Moudji,iln'jr a pas de chevaux; seul le chef possède une haridelle.
A Moudji, nous avons couché. Un orage a crevé à la tombée du soleil; éclairs, vent, pluie, toute la lyre; puis l'averse a duré jusqu'au milieu de la nuit.
Le lendemain matin, la nature en était toute ragaillardie. A la fraîcheur, la terre sentait bon ; les arbres semblaient avoir des feuilles toutes nouvelles, et le sol était couvert de tigelles filiformes qu'un peu d'eau avait suffi pour faire sortir des graines à peine enfouies.
Les Sara eux-mêmes étaient d'une gaîté folle, en écopant, avec des calebasses, l'eau qui s'était accumu-^ lée dans les cuvettes artificielles.
Des hommes s'amusaient à lancer leurs couteaux de jet. Ayant promis un prix à celui qui en enverrait un à la plus grande distance, un Sara, râblé et musclé comme un athlète malgré sa petite taille, envoya sa lame de fer à cent dix-sept pas : j'ai compté. Mais j'ai été bien plus surpris quand ces hommes m'ont expliqué que, lancée de cette façon, la troumbache leur est moins utile. Ils ne peuvent viser ; la troumbache toute plate file dans l'air en décrivant des zigzags sans précision. Ils ne l'envoient de cette façon que sur des ennemis en groupes. Mais le but principal de cette arme est d'être envoyée dans les jambes des adversaires, seules parties qui ne soient pas efficacement
protégées par le bouclier. Aussi celle arme est-elle celle qui s'emploie le plus dans Tattaque ou la défense des villages. On la jette en la faisant ricocher sur le sol. D'une façon ou de l'autre, elle doit faire des blessures aussi graves quand elle touche.
Après avoir acheté quelques bibelots, nous sommes repartis par la même route, en emmenant des gens de Moudji, à qui j'avais promis de tuer quelques hippopotames. Nous avons couché au Bâbo, pour chasser avant le lever du soleil. Puis nous avons repris sans incidents le chemin de Fort-Archambault.
Dans toute la région, il est rare de rencontrer un indigène sans une arme bizarre appelée du terme général de koura. C'est un morceau de bois courbé à angle obtus, presque droit, aplati sur ses deux faces, large de 3 à 4 centimètres. L'extrémité qu'on tient à la main est un peu arrondie et munie d'une corde pour l'attacher au poignet; l'autre bout est très souvent élargi en lame de hachette.
Lesindigènes emploient cette arme comme hachette, coupe-coupe ou casse-tête, mais surtout comme arme de jet. Son maniement n'a rien de commun avec celui du boomarang australien, malgré la ressemblance de ces deux armes ; mais la koura rappelle d'une façon surprenante laherké, le bâton à canards qu'on trouve à chaque instant figuré sur les monuments de la vieille Egypte.
Sur les bancs de sable du Ghari, j'ai trouvé ce soir des appaux bien amusants. Les Tounia et les Horo les appellent « niousi ». Ce sont des bottillons d'herbe soigneusement ficelés, ayant le volume d'un gros canard. La partie antérieure est peinte en blanc avec de la chaux
et de la cendre. Le dessus est peint en noir. La partie postérieure est coupée carrée, sauf une petite languette qui simule la queue. Dans ce mannequin, on plante un bâton qui le fixe au sol. L'extrémité supérieure du bâton, taillée grossièrement, représente avec beaucoup d'exactitude le profil du canard à bosse : la femelle elle-même est figurée.
Les indigènes alignent une vingtaine de mannequins sur un banc où ils ont vu des canards se remiser la nuit. Puis ils plantent tout autour de longs brins de paille soigneusement enduits de glu; ils en éparpillent d'autres sur le sol. A la brune, les canards^ trompés par l'aspect de ces faux congénères, s'abattent autour d'eux et s'engluent. C'est un procédé de chasse souvent assez fructueux.
A n'en pas douter, les Tounia apprécient beaucoup la chair de l'hippopotame. Depuis huit jours, Borondo ne cessait de me convier à une partie de chasse. Comme ce sont toujours ses hommes qui m'accompagnent et portent mon bagage quand je vais en route, je n'ai pu lui refuser.
Cette fois-ci, nous sommes allés sur le Bahr Sara, en passant par Balimba et Bémouli, le village du frère de Ngacoundo. Ici, les cases sont nettement différentes des cases Tounia ou Niellim. Elles sont plus petites, et si leur forme est la même, leur toiture rappelle beaucoup plus celle des cases Kaba. Elle est mal peignée, avec du chaume tout en longueur et fixé en surjets réguliers et circulaires, aux environs du pignon. Mais les murailles en secco sont plus hautes et ne touchent pas terre. La porte est plus grande, encore étroite, fermée par un prolongement du secco qui se pousse vers l'intérieur.
Dans la case, quelques bibelots, des armes et un lit rustique à colonnes. Mais ces colonnes sont seulement les quatre pieux des angles, qui ne sont pas coupés et qu'on a joints entre eux, au sommet, par une ficelle. Le sommier est à plus de 1 mètre du sol ; il faut un marchepied pour y monter.
La disposition des enclos a également changé. Ce ne sont plus des seccos, mais des zéribas en branchages qui limitent une cour carrée. On met, en général, une case sur chaque face; Tune d'elles est la cuisine. On y trouve aussi constamment le petit abri qui sert de tonnelle et de séchoir.
De Bémouli, nous avons marché vers le Bahr Sara, dont nous avons côtoyé la rive droite. Quoique la chose n'ait pas en elle-même beaucoup d'importance, je crois que Maistre avait raison de faire du Bahr Sara la branche initiale du Chari. Il a véritablement l'air plus considérable. Son lit, bien marqué, semble avoir un plus gros débit, si on en juge par la profondeur des eaux, qui y sont encore très abondantes malgré la saison sèche. Les rives sont le plus souvent taillées à pic ; de grands espaces s'étalent parfois au bas des escarpements, laissant alterner des bancs sablonneux ou des forêts de roseaux secs.
A l'horizon, sur la rive gauche, on aperçoit une ligne de moutonnements estompés qui se confondent presque avec la teinte plombée du ciel. C'est la ligne de partage des eaux, la ceinture de collines qui limitent la vallée. Elles sont peu considérables, sans doute, mais elles n'en sont pas moins une barrière infranchissable, et ce n'est pas de ce côté que le Bahr Sara pourra jamais s'offrir la fantaisie de communiquer avec le Logone.
En allant sur Manda, nous avons traversé des villages où nous avons enfin aperçu quelques chevaux. Mais
leur nombre ne devait pas être excessif; car nous avons vu des gens étêter des tiges de borgou pour leur donner un fourrage comestible.
Faute d'hippopotames, on a tué des antilopes. Nous avons même pourchassé une bande d'une centaine de jeunes hippotragus, dont l'aspect m'avait dérouté, tant il me semblait peu vraisemblable de trouver un si grand nombre de jeunes animaux, sans une seule bête âgée ayant des cornes typiques.
A Manda, nous sommes retombés dans une agglomération de Tounia et de Horo pêcheurs. Quelques Sara ont élevé un petit village à part et cultivent les lougans.
Rien de spécial : une forge construite toujours d'après le modèle habituel. Retour par un chemin plus direct qui nous a ramenés sur le Bahr el-Azreg, en aval de Balimba.
Toute la brousse est bien misérable. En bien des places même, elle a été brûlée, et il ne reste plus de plantes encore vertes que sur les sommets des énormes termitières qui bossellent partout le terrain. Le sommet en est généralement couronné par un gros arbre, garni d'un lacis de plantes grimpantes, parmi lesquelles j'ai reconnu quelques grosses lianes qui donnent un latex résino-gommeux, mais pas de caoutchouc.
Chez les Sara de la rive droite.
Puisque Chevalier etCourtet tardent au rendez-vous, sans donner signe de vie^ je vais en profiler pour aller un peu plus à l'est.
Je suis donc retourné chez Solo, à Kiem Kaga. 11 est midii C'est à peine si mon arrivée a réussi à réveiller quelques chiens et autant de nègres qui dorment à Nombre des plates-formes;
Cependant, à peine installé à ma place habituelle, j'ai reçu la visite de deux Kaba venus pour me prévenir qu'une barde d antilopes était dans le voisinage. Comme j'avais besoin de viande pour payer mes hommes, j'y suis allé. Au bout de trois quarts d'heure, n'ayant rien vu, j'ai fait demi-tour : la chaleur est vraiment trop forte. Au retour^ un des guides m'a fait traversé le Bâ-Karé sur son dos; quand j'ai quitté ses épaules, je me suis aperçu que mon pantalon était plein d'une teinture chocolat délayée. C'était sans doute de la pommade.
Malgré que je revienne bredouille, je ne regrette pas mon déplacement. En repassant, je suis en eftet tombé sur l'installation d'un perruquier en plein air.
J'ai longtemps hésité à ranger le barbier parmi les artisans. Maintenant, je suis convaincu. Nulle part plus qu'ici le coiffeur ne mérite davantage le titre d'artiste capillaire. Cependant il n'existe pas, en réalité, de perruquier spécialiste. A Kiem Kaga, comme ailleurs, est artiste qui veut: artiste lyrique, dramatique, pédicure : pas besoin de diplômes ; la simple suffisance personnelle tolère toutes les aptitudes.
Néanmoins, il y a un fossé profond entre l'amateur plus ou moins prétentieux et le professionnel, chez qui la pratique se joint à une vocation naturelle. C'est ici qu'elle est plus indispensable. Aussi, de tous les perruquiers, le noir est-il le plus digne d'admiration.
Chez nous, il faut des cuvettes, du savon, des ciseaux; que sais-je encore? des fauteuils de torture, des instruments terrifiants pour vouslaver la tête, ou vous la brosser à trois cents tours à la minute : ici, rien de pareil. A défaut d'un tesson de bouteille, une mince lame de fer carrée, triangulaire ou parallélipipédoïdale ; un peu de salive, si le client a la tête trop propre ou insuffisamment
graisseuse; enfin un peu d'inspiration artistique chez Topérateur, voilà tout.
Joignant les ongles du pouce et de Tindex, le coiffeur passe et repasse le rasoir pour assurer le tranchant. Ceci fait, il s'assied h terre tout près du patient, lui saisit solidement la lête d'une main, tandis que de l'autre il promène son instrument tangentiellement à la surface du crâne ; il gratte, gratte, regratte, jusqu'à ce que les cheveux consentent à évacuer. De temps en temps, un rapide repassage ; quelques coups d'œil pour juger de l'efï'et, et la séance continue. Pas un mot : l'artiste absorbé n'ouvre la bouche que pour inviter le client à changer de position. Ah! ce n'est pas un Kaba qui s'inquiétera de savoir s'il vous fait mal . Qu'importe que le sang coule, pourvu que l'art reste victorieux. Et puis vous êtes dispensés des petits soliloques : « Vous avez un épi... Est-ce que je fais mal à Monsieur?... Les trouvez-vous assez courts comme cela? » Lui, il n'a pas besoin de votre avis; il s'inspire seulement des dessins qu'il a dans le cœur.
C'est ainsi qu'il rasera tout, sauf un petit pentagone irrégulier près de l'oreille; ou dessinera un triangle équilatéral au niveau de la suture lambdoïde; parfois un cercle solitaire orne le sinciput; une couronne enserre la tête; une touffe arborescente ombrage le vertex, ou des arabesques marient un peu partout leurs contours capricieux. Ça me rappelle le collège et le tableau noir où le « père Truffe » nous démontrait la solution de rébus géométriques.
Quel dommage que les gens dont les cheveux font le service en campagne ne songent pas à introduire cette mode en Europe! Du coup, plus de calvitie disgracieuse; on ne pourrait distinguer les chauves involontaires des chauves fashionables.
loO DU CONGO
Quel dommage aussi que cet excellent Courtet, qui nous opère quelquefois, n'ait pas lui aussi la vocation artistique. Enfin je m'en console in petto, en espérant que les échelles qu'il me taille me permettront tut ou tard d'atteindre les plus hauts grades.
A mes passages précédents, je n'avais pas bien remarqué le nombre considérable de fétichesprotecteurs des cases. Il y a là une collection de choses les plus disparates : bottes de paille, queues d'aulacodes, rapaces dépouillés, fagots de bois, morceaux d'armes; mais principalement de petits piquets peints de bandes circulaires de couleurs alternées. Presque toujours, on trouve près de la porte un alignement de petits pieux rouges et de fourches rouges et noires; puis un petit échafaudage de baguettes en supportant d'autres horizontales, ou bien des bottillons de gousou (1) ou de mil. La couleur rouge est souvent obtenue, paraît-il, avec du sang de poulet; mais on la rafraîchit de temps en temps avec une teinture faite d'une espèce d'ocre.
Les poulets ici foisonnent; pour les protéger contre la gent fouinarde, on leur fabrique de petits paniers pointus, où l'on ménage une porte et qu'on juche sur quatre hauts piquets.
J'ai pris de tout cela quelques croquis, ce qui m'a valu du succès. J'ai dû même exhiber tout mon album. Au milieu des exclamations et des éclats de rire, j'avais sur le dos cinquante curieux qui, pour mieux voir les dessins, m'ont imprimé dessus force empreintes digitales.
A la tombée du soleil, je suis reparti chercher delà viande pour payer mon écot et les porteurs. Cette générosité m'a valu le tam-tam traditionnel, ce qui ne m'a
(1) Grande herbe tranchante qui pousse dans la brousse.
AU LAC TCHAD. loi
pas empêché de me coucher. De mon lit j'assiste à la fête. Je vois même mes boys qui s'en mêlent. Tout cela va pour sôr se terminer dans les petits coins. Quant à moi, j ai les yeux pleins de sable, au propre et au figuré...
Je ne sais plus à quelle heure je me suis endormi. Au petit jour, on plie bagage ; mais, comme d'habitude, on perd une heure à courir après les trois porteurs dont j'ai besoin. Ces pauvres diables n'y mettent pas de mauvaise volonté; mais chacun cherche à esquiver la corvée : les hommes sont subitement devenus introuvables. A six heures, enfin, nous avons pu démarrer. Des bandes de pintades picorent dans les lougans. Puis les cultures s'éclaircissent, et nous prenons la brousse. Mais, de même qu'autour de tous les villages de la région, nous trouvons encore longtemps d'anciens défrichements; la végétation s'eff'orce de les cacher, comme des plaies honteuses qu'elle dissimule, sans pouvoir les faire disparaître. Nos gens nous disent que jadis Kiem Kaga s'élevait ici; mais les Boa le détruisirent, et les Kaba poussèrent vers l'ouest en chassant les Horo, qui étaient alors sur le Bâ-Karé, où j'ai retrouvé les traces de leurs villages.
Le long du sentier, nous venons même de dépasser un fétiche consacré à la mémoire d'un grand chef Kaba qui fut enterré dans le voisinage. Aujourd'hui les voyageurs y accrochent tout ce qui leur tombe sous la main, pour amadouer ses mânes.
Plus loin, nous entrons dans la vraie brousse, toujours la même ; la brousse de Krébédjé, la brousse du Gribinghi, la brousse de Fort-Archambault. Pas de vie, sauf quelques oisillons et des rapaces; pas d'eau. Nous sommes au sommet d'un plateau ; et, d'une
clairière, nous apercevons un instant en face la ligne bleutée des collines de Mara, que nous ne tardons pas à voir disparaître, dès que nous commençons à redescendre.
Dans le bas, nous débouchons dans une grande plaine découverte, coupée par un rideau de brousse que nous traversons bientôt. Nous sommes dans le fond d'une dépression. La terre y est humide; pendant les pluies, ce ne doit être qu'un immense marais où vient du poisson ; car nous trouvons à chaque pas des remblais de terre que les Noirs élèvent pour pêcher à la traîne ou à la troublette.
Il n'existe pourtant aucun fleuve dans le voisinage, sauf un marigot sans issues, où se réfugie le poisson pendant la saison sèche. C'est d'ailleurs du poisson de vase, l'épidosirène, autant que je puis le deviner d'après la description qui m'en est faite. Aux eaux hautes, il s'aventure de flaque en flaque jusqu'ici.
Encore quelques taillis, et nous sommes a Marakoa ou Marakoéio. Le village est assez coquet. Les cases sont disséminées dans une immense clairière, tout en longueur, avec des arbres de belle venue. J'accepte l'hospitalité du chef, c'est-à-dire, comme d'habitude, une petite place à l'ombre en dehors de son logis.
Au pied de l'arbre qui m'abrite est un vieux mortier rempli de cailloux, d'osselets, d'épiphyses d'os de girafes, si vieux qu'on les dirait sub-fossiles, de mâchefer, et de grosses graines appelées kouma, soigneusement percées de deux trous. Le tout s'appelle oûri et sert à consulter le Destin, au moyen d'une longue baguette, par le canal du chef, seul déposilaire des arcanes secrets.
Ce ne sont d'ailleurs pas les seules choses mystérieuses. A coté s'élève une paillotle entourée d'un
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mauvais secco. En regardant par-dessus, j'aperçois six jeunes hommes couverts de colliers, de bijoux et de peinturlurages. Ils sont accroupis, le menton reposant sur l'extrémilé d'un gros morceau de bois dont l'autre bout s'appuie sur le soi : ce pieu mobile porte tout en bas une petite branche divergente sur laquelle ces solitaires laissent poser paresseusement le genou. C'est un siège d'un modèle spécial et portatif : quand on se déplace, on se l'accroche sur le cou. Mais j'ai commis, je crois, une grosse indiscrétion, car le vieux chef accourt me dire que ces Kaba font iondo. C'est la cérémonie d'initiation indispensable pour que les jeunes garçons deviennent des hommes et puissent se marici*. Ils doivent se mettre ainsi en communication avec les Esprits bienfaisants des ancêtres, faute de quoi les mauvais Esprits les mangeraient la nuit. Pendant les huit ou dix jours que dure l'épreuve, ils doivent rcsler seuls et silencieux. Personne ne doit leur causer ni les voir, surtout les femmes. Un griot leur apporte matin et soir à manger, et les conduit de temps en temps en groupe satisfaire aux besoins de nature. Quand les reclus passent, les hommes s'écartent et les femmes se cachent.
J'allais faire un beau coup. Le vieux chef n'est qu'à moitié content. Mais je rachèterai ma bévue avec quelques quartiers d'antilope : il y en a des bandes dans la plaine.
Pour l'instant, je continue ma promenade. J'effarouche un peu partout des groupes pittoresques : vieux loqueteux fumant leurs pipes; femmes en train de se raser mutuellement les cheveux. Quelques unes, très jeunes, ne sont pas mal; mais elles portent, enfilée dans la lèvre supérieure, une tige de paille qui leur saille sous le nez, d'un très drôle d'effet. Le costume
est toujours pareil; même pas un pain à cacheter.
Je me suis découvert un confrère : je l'ai surpris en train d'opérer. Par terre il avait dessiné une espèce de cadran en forme de jeu d'oie; de place en place, il y avaitdes raies ; ailleurs de petits ronds. Il avait répandu suivant les tours de spire des kouma par deux ou trois, ou bien des cailloux polis. Lui-même est assis juste à la place de Toie, trônant sur un morceau de natte, à côté d'un tas de kouma qu'il brouille comme des dominos. Il en pousse brusquement une poignée au hasard et compte. Suivant le nombre, il en place une ou deux dans des huit horizontaux. On garde les mêmes et on recommence.
Pendant ce temps, les clients très philosophes attendent que l'ange Gabriel veuille descendre. C'est le moment, car l'opérateur s'arme d'une longue baguette et commence à vaticiner. Comme je n'avais pas ri et que j'étais bien sage, mon confrère m'a fait cadeau d'une poule toute noire : je lui ai donné un couteau, et nous nous sommes quittés les meilleurs amis.
Dans la construction des cases, les Kaba d'ici mettent un peu de recherche. J'ai aperçu des seccos extérieurs grossièrement peints de bandes en croisillons noirs et rouges. Les portes extérieures ont une armature en bois. Quant aux portes des cases, elles sont assez joliment ornées d'un encadrement en paille bien tressée, qui dessine des chambranles et un fronton en arc de cercle.
Après un tour de chasse, repas, palabre, tam-tam, et on se couche.
Cette nuit, des chiens sont venus me voler les peaux d'antilopes préparées que j'avais mises à sécher sur des branches. Pour les attraper, ils ont du sauter verticalement à près de 2 mètres. Ça fait toujours plaisir.
En route pour Simmé. L'étape n'est pas agréable : par moments, je me croirais encore à Madagascar, en Androy. On enfonce jusqu'aux chevilles dans un sable impalpable; on s accroche partout ; on ne voit pas à deux pas devant soi. La nature acependant son charme, malgré la végétation biscornue, monotone, misérable comme le haillon qui souligne une nudité. Au milieu de cette indigence, il vous vient en cette saison des parfums capiteux. Presque tous les arbres ont des senteurs aromatiques, et les odeurs les plus suaves s'échappent comme à dessein des fleurs les plus laides.
Nous avons traversé une grande clairière conquise sur la forêt, où les gens de Simmé viennent cultiver du mil. Ce n'est pas bon signe de rencontrer les cultures en plein bois ; il faut qu'ailleurs on n'ait guère de place.
Arrivés à l'ancien Simmé, nous retrouvons encore un blockhaus qu'occupèrent nos troupes. Aujourd'hui les herbes s'en sont emparé. Tout est désert : quelques chiens squelettiques et farouches rôdent autour des cases en ruines. Pas d'eau. On passe.
Quelque temps après, nous débouchons à l'improviste au milieu d'un groupe de cases quenous n'aurions jamais soupçonnées. Cependant, nous devons être signalés depuis longtemps, car nous arrivons juste pour voir s'enfuir les derniers hommes armés de pied en cap : grands boucliers, sagaies, couteaux et même des espèces de turbans faits de peaux de pythons entortillées.
Après quelques pourparlers à distance avec des gens que nous ne voyons pas, tout le monde se rassure, et on finit par nous donner de l'eau. C'est tout ce qu'il nous faut.
Au sortir de ce hameau, nous passons à côté d'un puits creusé à 10 mètres dans le sable sans coff*rage.
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L'orifice est barré avec trois poutres, où les cordes des calebasses ont tracé de profonds sillons.
Le restant de la route s'écoule péniblement, sans autre rencontre que celle d'un traquenard à fauves, où une écuelle pleine d'eau sert d'amorce. Ce détail peint le pays.
Après sept heures de marche, nous voici àSimmé, patrie de Nagé, chef des Kaba Simmé Kinda.
L'accueil est moins sympathique, plutôt frais. La chaleur de midi y est peut-être pour quelque chose, mais il me semble surtout que le naturel des gens a changé. Nous ne sommes plus en pays peu couvert, mais en plein bois. Tous ces hommes sont des chasseurs, des forestiers; ils ont l'habitude de la solitude, des horizons bornés et du silence ; ils ne sont pas expansifs; étant toujours sur le qui-vive, ils sont devenus défiants.
Même le profil des cases se tasse comme pour mieux se cacher. C'est cependant toujours le même modèle ; seulementlacouverlure en chaume s'imbrique en étages successifs au lieu d'être en chaume pendant.
Peu à peu, la place où je suis installé s'anime. Personne ne s'inquiète plus de moi. J'en suis d'ailleurs enchanté, car je puis à loisir examiner les gens qui se livrentà leurs occupations habituelles. Là-bas, un vieillard, vêtu des débris d'un boulon et coiffé d'un bonnet napolitain, ajuste la monture en bois d'un grand filet, qu'un autre vieillard répare adroitement sans outils, avec ses mains toutes déformées, sans doute depuis l'enfance. Plus loin, un bonhomme raccommode une calebasse. Pas de petite caisse suspendue à l'épaule ; pas de petits cornets comme nos raccommodeurs de faïence et de porcelaine. Comme eux cependant, il opère en plein air, à l'ombre d'un arbre. Un secco sert
ir.
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à la fuis de natte et d'établi. Pour tout attirail, une ficelle en fibres d'hibiscus ou de haricots, un peu de cire et un poinçon en fer.
La fente de lacalebasse est mastiquée extérieurement avec un peu de cire molle, pétrie dans les doigts. Puis l'ouvrier perce avec son poinçon, de chaque côté de la fêlure, de petits trous régulièrement espacés. Alors il roule avec la paume de la main, sur la cuisse, sa ficelle dont il effile le bout ; il la passe en surjet croisé d'un trou dans l'autre et tire. Reste à nouer un point de crochet, en soulevant le point précédent avec le poinçon. Mais, comme l'extrémité du fil est molle, ce n'est qu'après bien des tentatives qu'il réussit à la passer, sans desserrer la couture.
Tout cela ne s'effectue pas naturellement sans une grosse dépense de salive, pour mouiller le bout de la ficelle, et sans de nombreuses poses que justifie cette fatigante besogne.
Mais les ouvriers les plus aflairés sont les tanneurs. Les Kaba de Simmé paraissent des mégissiers émérites. Je leur vois d'ailleurs entre les mains des peaux de toutes sortes, principalement de genettes, de civettes et de crossarcus, ce qui m'explique cette odeur particulière qu'on sent en approchant d'eux. Les uns font des reprises à des tabliers; un autre épile une peau qu'il a mise à tremper ; un autre découpe au couteau, dans du cuir vert, des cordons très réguliers. Deux hommes âgés, assis face à face, assouplissent une peau fraîchement tannée : ils la tiennent chacun par un bout et la malaxent chacun leur tour avec une composition dont l'huile de karité forme la base fondamentale. De temps en temps, ils la battent à coups de poings, tout en surveillant d'autres peaux qu'ils ont mises à ramollir dans du sable humide.
Presque tous ces gens ont des maladies d'yeux récentes ou anciennes. Comme ceux de Mara et de Solo, ces Kaba ont les incisives inférieures arrachées, les supérieures façonnées en hache, et des lignes de mouchetures en V sur la face et sur le front. La taille est restée grande, mais le type s'est allégé ; il est devenu plus anguleux et plus dur. Les membres sont plus secs, plus noueux, moins gros. Ce sont des hommes sculptés dans le bois, et non plus dans la terre féconde.
Quant aux femmes, qui pilent du mil, elles sont toujours épaisses, ensellées, avec un postérieur des plus proéminents. D'ailleurs, toujours aussi laides, et les fétus de paille qu'elles s'introduisent dans les lèvres n'ajoutent rien à leurs charmes. Comme vêtements, elles ont des colliers, des bracelets, des pendants d'oreilles en perles, dont plusieurs ornent parfois les ourlets. Les marmots sont toujours les mêmes marmots, toujours drôles, souvent jolis; c'est dommage qu'ils enlaidissent si vite.
En flânant, j'ai aperçu, dans le feuillage d'un gros arbre, quelque chose qui ressemblait à une ruche; mais, renseignements pris, c'est un lit qu'un jeune homme du village destine à sa fiancée; comme il a dû s'absenter, il a accroché son ouvrage en lieu sûr. Dans le village même, j'ai remarqué des sépultures. Ce sont des tombes d'hommes, car celles des femmes ne sont pas marquées. Au nombre des pieux qui ornent ces tombeaux, on peut juger de la qualité du mort; un pieu au sommet arrondi, limité par un col, figure vaguement son effigie. Tout autour sont rangés d'autres pieux plus petits et des fourches qui symbolisent ses femmes, ses enfants, ses richesses.
La nuit qui tombe a amené un peu de fraîcheur. Les travailleurs ont lâché leurs besognes. Le vieux pêcheur
napolitain a achevé de monter son filet, qui ressemble à une grande troublette sans manche.
Derrière moi, les jeunes garçons de ce quartier du village mangent tous ensemble, assis devant des marmites où ils puisent avec leurs doigts. A mesure que l'ombre s'épaissit, le nombre des curieux augmente, des femmes arrivent; le tam-tam commence. Gomme orchestre, un grand tambour dont la peau est soigneusement enduite de cire, et une kondi; le vieux qui joue de ce balafon s'accompagne en chantant d'une voix chevrotante, mais juste et presque chaude. Les hommes s'abstiennent ; seules les femmes, les filles et les jeunes garçons prennent part à la danse. Au fond, c'est toujours pareil : « En avant. Pas de gymnastique. Marche ! — Changez de pied! Demi-tour à droite! Marquez le pas! Élévation des bras sans flexion !... Rentrez le derrière, n° 2!... Autant! — Halte! Repos! »
Il n'y a pas de lune. Un petit feu éclaire tout juste la surface du sol. Si bien qu'à sa lueur rampante je n'aperçois distinctement que les plantes grisâtres des pieds se levant en cadence et remuant la poussière par tombereaux.
Ce matin encore, pas de porteurs. C'est la rente. Nous partons tout de même pour Matangoadé, où nous verrons enfin, paraît-il, de vraies femmes Sara.
La brousse que nous traversons mériterait presque le nom de forêt, si les arbres avaient plus de taille. Heureusement pour nous, les peuplades d'ici ont un esprit pacifique, car nous aurions du mal pour les réduire, dans un tel pays.
J'ai aperçu quelques affleurements de latérite rouge en gros blocs, et beaucoup de fosses à gros gibier. A mi-route, nous sommes passés sur les emplacements
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de villages détruits. On y retrouve des tombes et beaucoup de grosses jarres pointues en terre cuite, qui servaient à emmagasiner de Teau et les grains. Ce sont encore les traces de l'invasion des Boa.
Jusqu'à Matangoadé, rien de bien remarquable, sauf des cultures opulentes dès qu'on entre dans la zone habitée.
Le village où nous arrivons n'a pas grosse importance, à en juger par les cases que nous apercevons. Mais, comme à Simmé, le pays trop couvert a obligé les gens à se serrer par petits groupes, eux-mêmes éparpillés dans la brousse.
Ici, il n'y a guère plus de quinze habitations, construites à l'ombre de gros arbres. L'architecture s'est modifiée. Les cases sont surbaissées, globuleuses, presque hémisphériques, avec un toit fait d'une longue bande de chaume enroulée en spirale. Les murailles sont plus hautes; la porte permet presque d'entrer sans se courber; un auvent circulaire la protège, et une porte en tabatière la ferme comme à Mara. L'usage du secco extérieur n'est pas général, car il y a peu de monde, et les gens ont de la place.
Nous sommes d'autant mieux accueillis que personne ici n'a jamais vu de Blanc. J'ai bientôt autour de moi tous les habitants du groupe, et même ceux des autres. On regarde, on touche du doigt; on tripote avec curiosité tous mes bibelots, éperons, sacoche, moletières, chaussures. Mais beaucoup plus que moi on admire mes fusils.
Il y a ici une grande variété de types : quelques hommes ont le nez presque droit, des lèvres minces, des profils rappelant davantage la physionomie européenne ; d'autres ont des faciès d'anlhropoïdes. Le plus grand nombre a bien un air de famille avec les
gens de Simmé et de Mara, quoique le crâne paraisse plus allongé et moins large ; les hommes de haute taille sont moins nombreux qu'à Kiem Kaga.
En questionnant mes boys, les gens ont appris que j'étais médecin et m'amènent aussitôt quatre blessés. Tout en les pansant, je m'informe. Ce sont des hommes de Su, plus au nord, à l'ouest du lac Hiro. Ils ont été blessés en se défendant, il y a quelques jours à peine, contre les Bazingers de notre bon ami et fidèle allié Snousi, sultan de Dar Roufia et se sont réfugiés ici, après la ruine de leur village. D'ailleurs, me disent-ils, les pillards ne sont pas loin, et il ne sera pas surprenant que je les rencontre, si je remonte vers le Bâ-Di, comme j'en manifeste l'intention.
Pendant cette conversation, j'ai vu passer une de ces femmes dont on m'avait parlé, et qui se distendent les lèvres d'une manière invraisemblable.
A Matangoadé, habité par des Kaba, on n'en trouve que quelques-unes. Mais, à Koho, chez les Sara, c'est la grande mode.
J'ai demandé qu'on m'amène celles qui sont ici. C'est invraisemblable! Ces ornements s'appellent « soundou ». Pour s'en faire une idée, il faut se représenter une femme adulte portant, enchâssés dans la lèvre inférieure, un disque de bois large comme une assiette à dessert, et, dans la supérieure, un autre disque comme une soucoupe de tasse à café. Normalement, le poids entraîne ces appendices ; il les fait pendre sur le devant du menton et du cou. Aussi la femme penchet-elle un peu la tête pour s'éviter des pressions douloureuses sur les mâchoires. Au repos, elle appuie ces ornements sur son genou fléchi. Je n'ai pas pu savoir d'une façon positive si ces malheureuses s'en débarrassent pour dormir. En tout cas, je les ai vues boire et
manger sans les oter. Pour s'introduire les aliments dans la bouche, elles sont obligées de soulever le soundou supérieur, et la mastication s'accompagne d'un bruit très drôle de castagnettes. Pour boire, c'est plus simple : la femme relève son soundou inférieur jusqu'à l'amener à une obliquité suffisante, puis verse dessus le liquide, qui coule jusque dans la cavité buccale. Ces dames ne dédaignent même pas de fumer la pipe, qu'elles s'introduisent sur le côté, à la place des commissures. Car celles-ci n'existent plus guère qu'à l'état de souvenirs. Le poids des disques, à force de tirailler les tissus, donne au bas de la face une forme pyramidale par suite de l'aplatissement des joues et des arcades mâchelières. Au-dessous des arcs zygomatiques, existe une dépression, surtout accusée chez les plus maigres. Le sillon naso-jugàl est un fossé profond. La voix prend une résonance spéciale : on dirait une voix de ventriloque : plus de labiales, plus d'explosives; la parole n'est plus qu'un gargouillement de voyelles pâteuses et nasillées. C'est la perfection dans le grotesque. Mais ça frise aussi le malpropre, à cause de l'écoulement constant de la salive, qui ne trouve plus d'obstacle et découle du soundou.
Si la femme enlève ses appendices, elle devient hideuse. A la place des lèvres, pendent deux longs anneaux de chairs violacées, bourrelets irréguliers dont la surface interne est épidermisée. La bouche n'est plus qu'un trou entre les maxillaires édentés par l'usure, aplatis parla pression, et n'offrant presque plus traces de gencives. Au fond, on aperçoit la langue pelotonnée et massive dans sa position naturelle de repos. La femme elle-même en a honte.
Cette mode aurait tendance à se perdre, et les jeunes femmes l'abandonneraient. Mais, dans le principe, me
dit-on, un homme se respectant n aurait pas mangé de cuisine préparée par une femme sans soundou. Impossible de savoir pourquoi.
A Mantagoadé, les Kaba me disent que les Rouna et les Arabes, lorsqu'ils viennent razzier périodiquement le pays, attachent par les lèvres les femmes qu'ils capturent pour les empêcher de se sauver. Puis, si elles sont jeunes, ils pratiquent un avivement des parties charnues, pour que la marchandise ne soit pas invendable. C'est possible, en somme, car cette grande plasticité des lèvres est probablement la cause de la déformation. Dès que la dilatation volontaire a atteint une certaine dimension, le poids des disques suffit pour élargir l'orifice, qui s'agrandit progressivement. La femme se trouve amenée de la sorte à porter des soundous de plus en plus grands, pour qu'ils puissent se maintenir en place. C'est un véritable cercle vicieux. De la pièce de cent sous, on passe à la soucoupe, puis à l'assiette, et les Dendjé en arriveraient certainement au plat, si la bonne nature ne mettait un jour ou l'autre un terme à de pareilles excentricités.
Avec des perles rouges, j'achète comme souvenirs quelques séries de disques dont ces dames ne se servent plus ; ils sont en bois de ficus, très légers. La vue des perles excite des convoitises, et, si j'en avais les moyens, je trouverais toutes sortes de choses à échanger.
Pour éviter qu'on me dévalise, je suis obligé de m'en aller promener, pendant que j'envoie un homme à Koho prévenir que j'arrive, sans quoi je risquerais de trouver le village vide.
En quittant Matangoadé, je m'aperçois que mon escorte s'est augmentée d'un certain nombre de Kaba
Simmé, armés en guerre. Ils prétendent qu'ils vont à Koho e.t font route avec moi. Ce n'est pas clair.
Koho n'est pas loin. Au bout d'une demi-heure, nous commençons à circuler dans des broussailles assez claires, qui alternent avec des défrichements cultivés. Nous apercevons les premiers groupes de cases. Elles se distinguent nettement de celles de la région du Chari. Elles ont une forme hémisphérique et sont construites avec une armature en grands bambous, dont nous avons rencontré çà et là quelques touffes. Un petit bourrelet de terre protège Tintérieur. Sur la charpente, on applique des paillassons en herbes et, par-dessus, on roule, en commençant par le bas, une immense bande formée de bottillons de paille accolés, chaque tour de spire étant à demi recouvert par le tour suivant. Aux endroits où cette toiture n'est pas étanche, on ajoute des paillassons comme ceux que fabriquent chez nous les maraîchers. \
De ce moment, c'eçt la saison sèche, et beaucoup de cases sont en réparation; la toiture est roulée et mise à l'abri des termites sur de gros pieux fourchus.
Quelquefois un secco circulaire protège le bas de la case et simule une muraille. Les portes sont protégées par un auvent; un secco, haut de 2 mètres, entoure une petite cour dont la case forme le fond. Dans cette cour, une plate-forme, — abri sous lequel on fait la cuisine.
Les cultures ont belle apparence ; sur des aires un peu partout, nous trouvons du mil à battre, et, dans les cours, j'ai pu voir de dessus mon cheval de grandes jarres pleines de grains. ^
Par contre, nous n'avons aperçu presque personne, sauf des hommes qui pilaient du mil. Ils étaient attifés comme des femmes, avec des bouquets de feuilles
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•fraîches par devant et par derrière. C'était anormal de voir des hommes se livrer à cette occupation dans un tel costume. Mais on m'a expliqué que ce mil était destiné à la confection d'un pipi spécial. Les femmes né peuvent participer à sa fabrication, car, en le pilant, elles s'introduiraient quelque part quelque chose qui les rendrait très malades ? ? ? C'est pour cela que les hommes les remplacent, en se vêtissant comme elles, de façon à tromper le mauvais œil: ce n'est pas flatteur pour lui.
Bientôt nous arrivons devant le groupe de cases qu'habite le chef de Koho. Djé, c'est son nom, me fait un accueil très correct, presque cérémonieux. 11 a déjà vu les Blancs, me dit-il, et a même été voir le capitaine à Fort-Archambault. A peine descendu de cheval, on m'apporte de tous les côtés des marmites pleines de bouillie et de sauce verte. Djé me conduit pour sa part un cabri; mais, comme je n'en ai pas vu beaucoup dans son village, je le remercie et le lui rend, ce qui lui fait un sensible plaisir.
Il a bien l'air un peu étonné que je ne lui fasse pas de cadeau; mais j'ai pour cela deux motifs: le premier, c'est que je n'yi rien; le second, c'est que je trouve cette pratique détestable, puisque la coutume du pays veut qu'on honore son hôte en lui offrant à manger. Donner un cadeau en échange, c'est exposer à mourir de faim le camarade qui passera plus tard en service, sans pouvoir promener un bazar avec lui. Donc, pas de cadeau dans les endroits qu'on visite pour la première fois.
D'ailleurs, le chef en prend vite son parti.
Beaucoup d'hommes par ici portent sur les joues le tatouage distinctif des esclaves de Rabah, ou d'autres marques qui sont celles de Snoussi ou des Ouadaïens. Ce
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sont des esclaves fugitifs; mais cela prouve que le pays est un terrain fréquenté de chasse à Thomme.
Beaucoup de femmes ont les lèvres en cymbales. Elles ont des parures en cauris et s'en font même de petites calottes dans les cheveux. Un grand nombre d'entre elles portent aussi des bouquets de feuilles fraîches pour se vêtir, comme les Banda. Quant aux hommes, ils ont toujours le tablier de peau, mais ils le mettent par devant.
Ce soir, pas de tam-tam. Quelle chance ! On va pouvoir dormir.
Je reste à Koho ce matin ; il y a beaucoup à faire. La disposition intérieure des cases n'est plus la même. Un gi'and secco transversal coupe Thabitation en deux : dans la partie antérieure, rien que des jarres, des marmites et des bibelots; dans le nombre, les calebasses à tirer Feau sont intéressantes; elles sont aplaties en forme de saucier, munies de quatre ficelles qui vont s'attacher aux branches d'un V en bois renversé; son sommet est muni d'une longue corde, car les puits sont, très profonds. I
Dans la chambre postérieure, un grand cadre en bois court d'un bout à l'autre, à 30 centimètres du sol. Sur lui, sont posés deux lits, formés de plusieurs couches de bambous accolés* Les lits sont presque côteàcôte, à50 centimètres d'intervalle. Entre lesdeUx, un foyer qu'aère un trou fait dans le secco. Le lit de la femme est complètement caché. Celui de l'homme est à moitié visible de la porte*
J'ai réussi à mensurer quelques individus. Ils sont en moyenne plus petits que les gens de Fort-Archambault et ont la tête beaucoup plus étroite. On retrouve ici beaucoup de types plus affinés, au milieu de la
grande majorité qui sont encore très nettement prognathes. Djé me dit que cette tribu fait partie des Sara Dendjé. A Tentendre, eux seuls sont des Sara ; il n'en connaît pas d'autres que ceux de la région : Sara Dendjé, Sara Ngaké, Sara Ngoudjou, Sara Ngindja. Je lui parle de ceux du Logone et du Ghari; mais c'est parfaitement inutile. Eux seuls sont des Sara; s'il y en a d'autres, ce sont des menteurs. Et il dit fort bien Sara, et non Zara, comme je les ai entendus désignés par quelques Européens que cette confusion déroute. Le fait est qu'on y perd son latin. Évidemment, les gens d'ici ne ressemblent en rien à ceux de Balimba, par exemple. L'identité du nom ne serait-elle qu'une simple coïncidence? Il y a trop peu de distance pour que cette hypothèse soit vraisemblable. Ce que je démêle de plus positif jusqu'ici, c'est que le dialecte Dendjé est presque identique à celui des Ndokoa du Bangoran et du Gribinghi, et les mensurations que je recueille me paraissent singulièrement fortifier cette analogie.
Mais, c'est égal, l'ethnographie de toutes ces peuplades est embrouillée comme un écheveau de fil. Je doute même qu'on arrive jamais à en connaître le dernier mot.
Faute de mieux, je veux essayer de voir le plus possible, pour multiplier les éléments d'appréciation. Je vais aller à Dendjéboa, qui n'est pas très loin*
La route est bonne, le pays moins couvert, mais il fait terriblement chaud* Les Kaba de Simmé me suivent toujours; j'ai fini par savoir que c'était dans l'espoir de me faire chasser pour avoir de la viande.
Nous atteignons bientôt un hameau de quelques cases: c'est Ouftabili, le premier groupe de Dendjéboa; puis nous arrivons à l'Alimango, espèce de marigot à
sec, sur les rives duquel s'élève le village. L'agglomération est plus forte qu'à Koho, mais j aurai de la peine à apprendre quelque chose, car je ne sais pour quelle cause on a beaucoup bu, le chef surtout, elles notables. De toutes parts, je suis assailli par des gens qui braillent à me casser la tête ; la confusion est invraisemblable. Je donne des bourrades de tous les côtés pour pouvoir déguerpir, en laissant aux boys le soin d'expliquer que je reviendrai quand le brouhaha sera calmé. Je vais faire un tour.
Le village ne diffère guère de Koho; cependant nous sommes retournés vers l'ouest. Il faut noter que l'on trouve ici beaucoup moins de femmes à soundou, tandis qu'elles ont au contraire les lèvres percées à la mode Kaba. Comme chez les Kaba aussi, les portes sont à tabatière.
Quelques hommes ont un grand tablier de peau jeté sur la cuisse gauche, et qui leur couvre insuffisamment le côté face et son envers. Mais tous ces gaillards sont dans un tel état d'ébriété que je me demande si ce n'est pas un accident de leur toilette. De place en place, j'ai remarqué sur le sol de petites aires circulaires, battues et nettoyées, autour desquelles s'élève un petit bourrelet de terre ; il y en a d'un mètre de diamètre, d'autres plus grandes : ce sont les cuvettes pour recueillir Teau de pluie.
De retour près de mes gens, je réussis à comprendre que personne ne veut m'accompagner vers Sô directement, de crainte de rencontrer des bandes Snoussistes.
Me voici donc obligé de passer à l'ouest par Kinda* Je demande trois porteurs : c'est un « sauve qui peut » général. Nous finissons par attraper trois hommes, qui, loin de se fâcher, se tordent de rire, une fois pris. Au moment de partir, tous les fuyards sont revenus, et, au
milieu de Thilarité générale, blaguent les trois porteurs qui se sont laissé prendre. Ils ont vraiment un heureux caractère, et au fond ce sont de bons diables.
De Dendjéboa à Kinda, rien de remarquable, sauf un grand banc de roches ferrugineuses rougeâtres, de direction nord-sud, semblable à celui de la route de Simmé.
A Kinda, accueil plutôt très froid ; nous sommes revenus chez les Kaba forestiers. A peine descendu de cheval, je suis pris comme arbitre entre les deux chefs du village : l'un se prétend dépossédé par l'autre et réclame. Ces affaires-là ne me regardent pas, et je les renvoie, en leur disant d'aller porter le litige à Fort- Archambault. Voyant que leur petite histoire n'a pas produit l'efTet qu'ils en attendaient, les deux loustics finissent par me confesser en souriant qu'ils s'entendent très bien ensemble, mais qu'ils espéraient de cetîe façon éviter de me fournir des vivres. Ce n'était déjà pas si bête. Bref les choses s'arrangent, et, comme la nuit est arrivée, je m'installe en prenant quelques précautions, par prudence. Je sens très bien que les gens restent défiants, malgré ce que leur disent les Kaba Simmé qui m'accompagnent.
Néanmoins, un tam-tam s'organise ; mais personne ne danse, sauf deux petits garçons, et un gaillard superbe qui vient faire un pas assez réussi. Il n'y a d'amusant qu'une vieille, àlaquelle le tam-tam rappelle ses jeunes années. Je la vois se trémousser toute seule dans un coin, la pipe aux dents, agitant au-dessus de sa tête une calebasse comme un tambour de basque. Elle a l'air d'un squelette habillé de sa peau devenue trop large.
J'allais oublier de noter qu'ici presque tous les hommes sont vêtus, comme à Dendjéboa, d'un grand
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tablier en peau d*antilope, jeté sur la hanche, et qui les couvre insuffisamment des deux côtés. C'est bien une mode, et non pas un accident.
Le départ, par extraordinaire, s'est très bien opéré : le chef ici a de l'autorité, mais je suis persuadé qu'il n'a pas pour les Blancs une sympathie excessive.
Au bout de vingt minutes de route, nous débouchons dans une plaine immense, dont l'herbe est encore verte.
Je ne me serais jamais douté qu'on puisse trouver rassemblé autant de gros gibier dans un même endroit. A notre vue, toutes ces bêtes se sauvent au galop, et je reste planté là, sans tirer, aussi surpris qu'un jeune chasseur qui voit s'envoler sa première compagnie de perdreaux. De petits céphalophes s'enfuient par couples ; un gros rhinocéros disparaît dans les herbes ; deux troupes de buffles s'éloignent au galop ; des girafes décampent en tendant le cou; des bardes de kobs, de damaliscus, et des bubales s'en vont au petit trot, pour s'arrêter quelques mètres plus loin. Je tire sur les bubales, qui ne sont pas à plus de 100 mètres; coup sur coup, j'en abats cinq. Aux coups de fusil, tout Kinda est arrivé; c'est une véritable boucherie. Mais, une foismes hommes servis, nous repartons, car l'étape est longue et la route mauvaise. On a, en effet, de la peine à marcher, tellement la terre est criblée d'empreintes profondes que les éléphants et les gros animaux ont laissées à la saison des pluies. A l'hivernage, celte plaine ne doit être qu'un immense marais; des flaques d'eau y subsistent encore. En son milieu, elle est coupée par un fossé d'écoulement représenté par le lit du Bâ-Di, où nous sommes arrivés. Les berges ont jusqu'à 2 et 3 mètreS) ce qui n'empêche pas la rivière de
déborder aux hautes eaux. La largeur n^excède pas 20 mètres. Sur le sable, dans le bas, coule un petit filet d'eau qui réunit les unes aux autres des flaques et des cuvettes plus ou moins profondes. L'eau coule vers l'ouest et s'en va au Ghari; les gens du pays qui m'accompagnent sont tous d'accord. Son embouchure est portée sur certaines cartes avec le nom de Ko, ou rivière de Sô, car ce village s'élève sur ses rives.
Sur sa carte. Gentil l'a désigné sous le nom de Bahr Salamat ; et il pourrait fort bien avoir raison. Les renseignements que j'obtiens sont en effet assez vagues. Des gens de Kinda prétendent que le Bâ-Di vient directement du lac Hiro ; d'autres me disent, au contraire, que le Bahr Salamat continue le Bâ-di. Peut-être faut-il simplement se représenter alors le lac Hiro comme une vaste ampoule, servant de réservoir à un cours d'eau, dont nous trouvons ici le prolongement : aux hautes eaux, le Hiro s'emplit, et, à la saison sèche, son tropplein retourne à la rivière (1).
En tout cas, rien, absolument rien, n'autorise ces hypothèses toutes gratuites, qui font communiquer le Bâ-Di avec le Bâ-Karé. Ce sont là des suppositions sans bases, dont on ne pourra tenir compte que le jour où les fleuves sauront gravir des pentes ou grimper à la corde lisse.
Le Bâ-Di passé, nous marchons encore quelque temps danslaplaine, qui se reboise pelit à petit. C'est une succession de clairièresplusoumoinsverles et debouquets de brousse plus ou moins épais, dominés çà et là par quelques palmiers doum. De distance en distance, nous
(1) La reconnaissance complùle du lU-Di aélé opôive ])ai' noire camarade le lieulenanl Gauckler, qui en a, le premier, suivi lout le cours en pirogue, et démontré la continuilé du Hà-l)i el du lîalir Salamat juscju'à la région de Djindi, où seul jus({u'ici il est allé.
apercevons des dépressions, où Therbe verte atteste la présence encore récente de Teau ; des bandes d'antilopes, à peine effarouchées, y paissent tranquillement. Comme toujours, nous passons au travers des cultures qui indiquent la proximité des lieux habités ; nous traversons enfin un marigot assez encaissé, le Minatoutou, qui se jette au sud dans le Bâ-Di, et nous tombons au milieu des cases du chef de Balabidja.
Nous sommes arrivés. On accourt à notre rencontre, les mains pleines de poulets. Petit palabre traditionnel : <c Merci, ça va bien ; dis-leur que je suis content d'être avec eux... Labia,labia, labia! » C'est le terme employé partout ici pour se dire bonjour. Il provient de l'arabe « el afia » ; c'est devenu « lafia », puis « labia » pour les nègres. En disant « labia », on tend sa main droite ouverte àl'interlocuteur, qui la serre doucement entre ses deux mains ouvertes également.
Nous sommes encore chez des Kaba, les Kaba Bala. Les cases sont hémisphériques, mais un contrefort en terre battu, haut de 80 centimètres, forme une muraille en dedans de la charpente, qui reste visible à l'extérieur ; la porte est taillée dans toute sa hauteur et protégée par un auvent. Près de chaque case se dresse un mât où sont pendues des peaux qui sèchent. Elles témoignent de l'abondance du gibier.
Au milieu du type Kaba habituel, beaucoup de gens ont aussi le type affiné que nous avons déjà trouvé dans les villages voisins : lèvres minces, nez parfois un peu busqué vers la pointe, les yeux un peu bridés, les pommettes fortes et le visage ovale. Les hommes sont généralement maigres, et cette maigreur leur fait paraître les jambes 1res longues, quoique, en réalité, elles ne soient nullement disproportionnées avec le reste du corps. Comme costume, le tablier de peau sur le cùlé, comme
à Kinda, ou bien antérieur, oudoiible, comme àSimmé.
Les femmes ont les oreilles percées, ornées de plusieurs pendeloques, et des fétus de paille dans les lèvres.
On a rimpression qu'on se rapproche du contact arabe : la politesse indigène revêt un certain cérémonial, et pas mal d'hommes parmi les notables sont vêtus du boubou ou du large pantalon flottant.
Les armes, le mobilier, les ustensiles n'ont rien de spécial.
Dans le village, et très éparpillés, sont réfugiés beaucoup d'habitants de Sô. Plusieurs sont blessés. J'obtiens par eux quelques renseignements sur les faits et gestes des bandes snoussisles.
C'est Hadem, le propre fils de Snoussi, qui dirige le mouvement avec l'assistance de vieux chefs expérimentés. Ces détails ne sont pas inutiles, car il faut remarquer que ce brave et bon Snoussi est notre allié, notre protégé, qu'il a auprès de lui un résident de France, et qu'il sait fort bien que nous ne voulons plus entendre parler d'esclaves, de traite, ni de razzia. Mais Snoussi se moque de nous : c'est de toute évidence. Bref, ses bandes sont venues à So, qu'elles ont brûlé, sans remporter toutefois un très gros butin humain ; car les hommes se sont défendus, et beaucoup de monde a pu prendre la fuite. Hadem aurait même perdu quelques hommes et des fusils.
Pendant que je palabre, j'entends dans une case voisine crier avec insistance : « Naçara! » Naçara veut dire chrétien, et, commeje demandepourquoi quelqu'un crie de la sorle, le chef m'explique qu'il a baptisé son fils Naçara, parce qu'il est né lorsque Coumsère Thiandi(l)
(1) Comniissaiie Gentil.
est passé pour la première fois sur la grande rivière. Et, comme il attend bientôt un nouveau rejeton, il le baptisera Dokter, me dit-il, en souvenir de mon passage. Cette délicate attention mérite bien un caleçon, que je lui offre séance tenante. D'ailleurs, il est très gentil, le chef ; il s'appelle Méliboa : un joli nom pour un nègre.
La nuit tombe, il fait presque frais; étendu sur mon Ht, j'écoute le chant d'un hibou, en pensant à autre chose et en chassant les moustiques.
0 Melibœe^ Deus nohis hœc otia fecit!
Allons bon, qu'est-ce que c'est que cela? Voilà Djé, le chef de Koho, qui arrive tout en nage. Il vient me chercher. Hadem approche de son village, que tout le monde a dû quitter. Les Snoussistes ont une fois de plus employé la même tactique qui réussit toujours : ils arrivent : tout le monde se sauve ; ils font alors semblant de s'en retourner : tout le monde revient; brusquement ils font demi-tour et tombent sur ces pauvres bougres, qui les croyaient déjà partis.
Du coup Méliboa ne veut plus que je m'en aille. D'un autre côté, je n'ai ni des instructions, ni des moyens qui me permettent d aller à la rencontre d'Hadem. Je n'ai pas le choix des solutions. Un courrier file pour rendre compte à Fort-Archambault.
Djé va repartir et tâchera, cette nuit, de savoir où sont les bazinguers. Il va prévenir les gens des environs, et, au petit jour, j'irai à Koho afin d'essayer de pincer un ou deux Snoussistes pour faire dire à Hadem qu'il ait à décamper au plus vite.
Quelle malchance! Il est écrit que je n'irai pas à Sô, dont je ne suis plus qu'à deux pas.
Méliboa m'a prévenu qu'ici il y a beaucoup de panthères, et qu'une vient rôder autour de ses cases toutes
AU LAC TCHAD. 17o
les nuits; je fais doubler les entraves du cheval et donne Tordre d'entretenir les feux.
Pendant que je fais ce petit tour, les hommes me signalent une grande lueur à l'horizon ; ce n'est pas loin ; mais est-ce la brousse qui flambe, ou un village qui brûle?
Au réveil, ce matin, des Sara de Borobé, envoyés par Djé, viennent nous prévenir que Tincendie d'hier soir avait été allumé par les Snoussistes, et que les gens de Borobé ont évacué leur village, en prévision d'une attaque ; des hommes seuls y sont restés.
Nous partons, et retrouvons dans la plaine le Bâ-Di, que nous ne tardons pas à traverser. Bientôt, nous apercevons de longues files de femmes qui s'éloignent vers l'ouest, chargées de tout ce quelles ont pu emporter et traînant les enfants à leur suite. C'est l'exode des Sara.
Aux abords de Borobé, nous sommes signalés par des hommes cachés dans la brousse, et que nous voyons se dresser sur les flancs de la colonne, à mesure que nous avançons.
A Borobé, plus personne qu'une centaine d'hommes armés. Le chef n'est pas là. Djé a mal compris et a cru que je retournerais à Koho par la route suivie hier. Lui et le chef d'ici m'attendent à Dendjéboa; je les envoie prévenir.
Pendant ce temps, nous repartons dans la direction des villages qui ont flambé.
Les gens sont persuadés que je marche à la rencontre d'Hadem pour lui donner la chasse. A ces noirs pusillanimes, il suffit de la présence d'un Européen et de quelques hommes armés de fusils quelconques pour donner confiance. Tous veulent me suivre; j'en ai deux cents derrière moi. J'ai toutes les peines du monde à
les faire arrêter et suis même obligé de menacer de m'en retourner. Leur voisinage est toujours dangereux ; car, faute de Snoussistes à combattre, tous ces pillards n'hésiteraient pas à saccager partout ce que les Bazinguers ont peut-être épargné.
Nous passons à Kimâna, qui est intact. Je n'y vois qu'une très vieille femme munie d'un énorme soundou complètement évidé en anneau.
Plus loin, nous arrivons à Boû, qui a été brûlé il y a quelques jours. Le village était construit sur les deux revers d'un ravin, entre des plis de terrain qui font partie du seuil limitantnettement la vallée du Bâ-Di.
Nous ne trouvons que des ruines. Personne... Au moment où nous partons, nous sommes accostés par un individu qui se dit le fils du chef; son père a été tué. Lui et quelques hommes ont pu se sauver dans la brousse; tout le reste a été capturé. Il nous conduit à Mandjoua, qui a été brûlé hier soir.
Des Sara errent parmi les ruines; le chef est avec eux. La veille, il était venu à Koho pour me voir, en emmenant comme d'habitude pas mal d'hommes en armes. C'est ce qui a sauvé ses gens. Il est reparti le lendemain, c'est-à-dire hier; et, comme il allait arriver à Mandjoua, il est tombé sur les Snoussistes, qui s'en approchaient. On fut aussi surpris des deux côtés. Il s'en est suivi une échaufourée confuse, qui me paraît plutôt avoir été une débandade complète, malgré, les vantardises du vieux chef. Toujours est-il que les coups de fusils des Bazinguers donnèrent l'alarme au village, qui prit la fuite.
Les gens de Snoussi se contentèrent alors de piller et de brûler tout. Il ne reste rien; même les jarres sont cassées en miettes.
Au sortir de là, nous passons à côté d'un grand
^uits creusé en plein sable, à plus de 30 mètres. Mais les pillards Tont mis hors d'usage en jetant au fond du sable et les madriers de Torifice.
Ah ! les gens de Snoussi savent travailler ! Tout cela est de la besogne proprement faite.
Vers le crépuscule, nous sommes arrivés à Hindia, qui a échappé au pillage; mais le village est abandonné. Aussi, pour ce soir, on se serre la ceinture.
^' Djé est arrivé au milieu de la nuit. Les Snoussistes ont dû apprendre qu'un Blanc était dans le voisinage; ils ont déménagé leurs campements et s'en vont vers le nord. Ce n'est plus la peine que je reste. J'essaie de persuader à Djé que ces histoires n'arriveraient plus si, au lieu de rester ignorés dans leur brousse, les Dendjé venaient demander la protection du capitaine à Fort- Archambault. « C'est si loin ! répond-il », et il a peutêtre raison. Au fond, je crois que ce qui serait le plus sûr serait de donner à Snoussi un dernier avertissement. Et, si ce traitant éhonté veul, malgré tout, continuer la traite, il n'y a qu'à le supprimer.
Chevalier est peut-être arrivé maintenant; il est temps que je rentre. Nous filons directement sur Simmé.
Au hameau de Tohé, nous quittons les territoires Sara. Toujours des cultures.
Gourdidi : une seule case habitée par un misanthrope qui n'a plus qu'une jambe, un œil, et pas de femme. Baha, c'est son nom, chasse, cultive et vit tout seul. On l'appelle; Baha n'est pas là, et je ne veux point l'attendre. Plus loin, nous traversons Kingar, sans nous arrêter.
A Dendjéboa, nous changeons de porteurs, non sans difficultés, pour ne pas perdre les bonnes habitudes.
D'ailleurs il fait très chaud, et les hommes peinent beaucoup.
Arrivés à un trou d'eau sale, ils se battent pour boire; il faut que j'intervienne pour remettre un peu d'ordre et faire faire la distribution ; sans cela les plus forts boiraient tout et ne laisseraient que la bourbe. Pendant qu'ils boivent, je remarque à côté du trou un petit arbre qui porte dans ses branches une plateforme : c'est pour attendre à l'affût les bêtes qui viennent boire la nuit.
Une fois rafraîchis, les hommes marchent bon pas, et nous arrivons à Tarkaba, où nous faisons une courte halte.
Il y a là tout un atelier de fabricant de pipes. Sur la foi du qualificatif qui me fut souvent attribué au régiment, j'avais toujours cru qu'il fallait un moule pour faire une pipe.
J'ai dû venir jusqu'ici pour me convaincre du contraire.
Quoique le métier m'ait paru demander une certaine adresse, il ne nécessite pas l'emploi d'outils très perfectionnés. Chacun pourrait s'en procurer à sa guise pour son usage personnel.
Pour faire une pipe, il suffit, en effet, d'un mandrin qu'on cueille au premier arbre venu. Quelques longs éclats de roseaux tiennent lieu d'ébauchoirs, après qu'on a pris la précaution d'en tailler et d'en polir l'extrémité en amande.
J'allais oublier la matière première : c'est de la terre que nous appellerons terre de pipe, si vous le voulez bien. C'est une glaise gris sombre quand elle est sèche. Mouillée d'huile, elle devient noire et garde cette teinte après la cuisson.
On en pétrit une boule. Quand elle ^ la consistance
voulue, on en coiffe le mandrin, sur lequel on la moule à Taide du pouce, pour former le fourneau. Le surplus sert à modeler le tuyau, qui est alors figuré par un cylindre plein, presque aussi gros que le fourneau luimême.
Ceci fait, l'ouvrier dégage son mandrin et travaille à Tébauchoir.
Pour éviter que la terre ne colle et que l'ouvrage ne soit constamment à refaire, il trempe ses outils et ses doigts dans une valve d'unio, pleine d'huile de karité, légèrement teintée avec de Focre rouge. A petits coups, il polit alors le fourneau, Fenjolive, égalise sa gueule et donne l'angle voulu au tuyau. Évider ce dernier est la besogne délicate ; mais, avec un ébauchoir plus fin, le trou se creuse tout de même, d'autant plus facilement que la cavité doit être de taille à recevoir un petit mirliton.
Après le dernier coup de pouce, la pipe va sécher doucement à l'ombre sous des feuilles vertes^ où elle attend la cuisson avec ses compagnes.
Les formes ne sont pas très variées et se ramènent à deux modèles : la « goudo mani » à fourneau arrondi, pansu, mastoc ; et la « goudo sili », mince, anguleuse, élancée, tellement haute qu'on craint toujours que le fumeur ne se brûle l'œil ou s'enflamme la chevelure, s'il n'avait pas pris soin de la raser.
Dans ce pays-ci, l'étiquette est assez tolérante et l'usage de la pipe des plus répandus. Sauf la chique^ on ne connaît d'ailleurs pas encore d'autre moyen d'utiliser le tabac. Aussi, hommes et femmes ne se font-ils pas faute d'en user sans vergogne, ce qui ajoute à leur élégance naturelle. L'automédon classique et sa pipe traditionnelle ne sont rien a coté des pauvres vieilles d'ici, lorscjue, vêtues d'un pain à cacheter et
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coiffées d'une calebasse, elles lézardent à Tombre, la pipe aux gencives, et suivent d'un œil atone la fumée qui fait des ronds.
Nous sommes arrivés le soir à Simmé, qui m'a paru d'un séjour bien plus agréable qu'à mon premier passage. La nuit, la pluie nous a quelque peu dérangés ; c'est assez rare au mois d'avril.
De Simmé à Mara, la route m'a semblé bien plus longue, et je n'aurais rien à noter si ces maudits Kaba ne m'avaient pas encore gâché deux superbes dépouilles toutes tannées de damaliscus; ils n'ont rien trouvé de mieux que de se les partager, se figurant sans doute que je n'y attachais aucun prix, puisque je leur en avais déjà donné de pareilles.
Le lendemain, vers midi, nous avons touché Kiem Kaga ; mais nous avons continué pour arriver à Fort- Archambault le soir même. Chevalier et Courtet ne sont pas encore arrivés : il était bien inutile de me presser.
Au retour, j'ai constaté des vides dans ma petite ménagerie. Mes dernières antilopes sont mortes. « Rasoir » s'est sauvée. Je n'ai plus que mon chat, ma genette, ce brave (( La Ferme» et l'inimitable « La Jambe», qui m'ont accueilli avec des démonstrations d'amitié. Je leur ai donné du miel, dont ils m'ont copieusement repassé une part sur mes habits et mes papiers.
Ce n'est vraiment pas la peine qu'on se donne tant de mal pour élever des animaux, lorsqu'il faut s'absenter. Les boys n'y font pas attention et ne les soignent plus guère lorsqu'on n'est plus là pour les surveiller.
Après tout, c'était peut-être la meilleure solution.
car je n'aurais certainement pas pu emmener tout mon petit monde en France, et peut-être en aurais-je eu plus de regrets.
Fort-Archambault.
J'ai cru que j'avais une hallucination, ou qu'un rêve m'avait transporté d'un coup d'aile jusqu'en mon ancien logis d'étudiant. Il me semblait encore entendre les bruits de la rue, dont chacun m'était devenu familier : c'est la pompe qui déboule en hurlant « au feu »... Le chèvrier basque qui passe en roulant ses trilles... Ça, c'est la corne du tramway à vapeur s'essoufflant à gravir la rue... Ahl voilà le marchand de robinets!... Mais non, ce sont tout bonnement les Tounia de Borondo qui viennent nous régaler d'une aubade extraordinaire.
Ils ont sorti tout ce que le village possède de cornes, de trompes et de sifflets. Et ils soufflent! s'ils n'étaient si noirs, on les verrait rougir.
Il est trois heures ; le soleil ruisselle; le moment est bien choisi. Ils se sont rassemblés à l'ombre éparpillée d'un petit arbre dont chaque feuille fait bande à part. Les instruments à vent entourent la batterie, composée de trois marmites en terre, rondes, pansues, avec une peau tendue sur leur large ouverture. Le tambour du milieu est le soliste* Il exécute sa partie avec art et y met même du sentiment : à chaque mesure, il appuie son coude gauche sur le bord du tambour et laisse tomber l'avant-bras sur la peau qui résonne deux fois sourdement. Il se balance avec grâce et se penche amoroso.
Il faut croire que l'influence de la musique sur la croissance des cheveux est univeiselle, car il a dëu^t
petites nattes de 3 à 4 centimètres, soigneusement graissées, sur le sommet de Tocciput ; et, dans ce pays, ça se remarque.
Après quelques accords, on a pris le ton. Beaucoup de danseurs se sont enroulé autour du front une large bande d'étoffe qui leur fait un gibus sans bords ni plafond. Ils se sont alignés dos à dos sur un double rang qui partage le cercle. Deux danseurs évoluent de chaque côté, faisant voltiger par-dessus les têtes un émouchôir en crins de cheval, qu'ils rattrapent tour à tour.
En fait de danse, c'est toujours de la danse de Saint- Guy-
Le piétinement général soulève une telle poussière que la place n'est pas tenable*
Quelques femmes enhardies se sont jointes aux dan-* seurs; elles se sont alignées face aux hommes, qui leur ont fait front. Les deux groupes esquissent l'invariable avant-deux suggestif. Cette figure s'exécute avec des mouvements des hanches et du bassin ; et chaque visà-vis se jette tour à tour l'émouchoir (sans calembour)- Tout le monde chante à tue-tête. Quand on faiblit, un virtuose s'avance et ranime le zèle des choristes en lançant un nouveau refrain. Un de ces premiers sujets a un répertoire très riche ou une verve féconde : c'est presque toujours lui qui fait les frais des variations. Je le reconnais à son air convaincu et à son geste toujours le même : comme le marchand de quatre-saisons qui crie, chez nous, la salade nouvelle, il penche la tête, s'appuie la main sur la joue, se comprime la tempe et se bouche l'oreille, sans doute pour ne pas s'entendre : « Pois verts au boisseau 1 Pois verts! »
Décidément, on remue trop de poussière et de souvenirs. Je rentre. Il fait trop chaud, et c'est trop toujours la même chose.
Il vient de se passer dans la région un petit fait qui n'est rien en lui-même, mais qui est très significatif.
Des gens de Merkia et de Kandégué viennent de demander au capitaine Tautorisation de s'établir sous la protection du po^.ie. Les Niellim leur offrent Thospitalité, car ce sont leurs parents : ce sont en effet des Boa Hialda et des Boa Mana. Ils déclarent ne plus pouvoir vivre dans leur pays; ils y sont réduits à une famine perpétuelle, par suite des razzias qu'opèrent journellement chez eux les Arabes du Ouadaï, et leur propre sultan, Korbol^ qui doit maintenant nous payer l'impôt, mais ne veut rien perdre. Aussi se refait-il chez ses voisins, qui préfèrent de beaucoup nos façons de faire aux siennes.
Faire du filet est un de ces passe-temps innocents qui ne fatiguent pas le: méninges. Le noir, du moins, doit en juger ainsi.
A cette époque de l'année, les eaux sont basses, les journées chaudes ; la pêche est tellement abondante qu'il est inutile d'y aller tous les jours. Aussi les Horos, grands pêcheurs devant l'Éternel, en profitent-ils pour préparer leurs filets.
Les bancs immenses que le fleuve a découverts leur font de superbes ateliers; des abris improvisés remplacent l'ombre absente, et un courant d'air entretient une suffisante fraîcheur.
La besogne se fait en commun. D'un côté, quelques hommes décortiquent, en les brisant, de longues baguettes de Lé, espèce de jute, dont l'épiderme une fois roui se détache tout d'une pièce. L'écorce est rassemblée en gros écheveauxdont d'autres travailleurs s'emparent. Ils les mettent à tremper dans une marmite pleine d'eau. Au bout de peu de temps, les fibres humides sont devenues souples et résistantes; elles sont à point pour faire la corde.
Pas besoin de rouet. Un brin est vivement roulé sur la cuisse avec le plat de la main ; un autre, puis d'autres encore, subissent le même sort. Tous sont à mesure retordus les uns sur les autres et serrés simplement au pouce. Le nombre des torons importe peu: le tout est de tordre une corde grosse comme le petit doigt, et peut-être n'arriverait-on pas à meilleur résultat avec des outils plus perfectionnés.
Les cordesachevées sont mises à sécher, en attendant que leur tour arrive d'aller faire des mailles réglementaires. Il n'est garde-pêche si farouche sur la consigne qui ne désarmerait en voyant le gabarit d'un tramail du pays. Quinze ou vingt centimètres carrés doivent approcher de la moyenne, ce qui renseigne suffisamment sur la taille des plus petites captures.
Dans de telles conditions, inutile, bien entendu, de mandrin et de navette. Le mandrin, c'est les quatre doigts et le pouce; la navette, c'est le paquet de corde tout entier. Cependant l'ouvrier l'agence d'une manière ad hoc.W a lové la corde en trois ou quatre lais d'un mètre de long, dont il a fortement empilé un des bouts, pour le rendre rigide et s'en servir comme d'un passelacet. Le reste pend en longs tours et forme un gros écheveau flottant.
Un solide piquet, enfoncé dans le sable, tient la maille initiale. L'homme s'assied en face, jambes allongées. De la main gauche, il apprête la maille à l'écart de ses doigts. De la main droite, il lance en avant, d'un grand geste, sa navette tout entière, puis en reprend le bout aminci et le tire à lui, en l'enfilant dans la dernière maille achevée. Pour serrer le nœud sans fatigue, il laisse aller le buste en arrière et tire de tout son poids à petits coups.
Maille à maille, ça finit par faire une bande large
d'un mètre, longue de cinquante. A mesure que le filet s'allonge, l'homme appelle un garçonnet, qui arrache le piquet et le replante plus loin. Si bien qu'un jour durant un Horo peut rester assis par terre, en occupant ses doigts, sans penser à rien : un rêve. C'est presque l'idéal pour un nègre, mais il vaudrait encore mieux ne rien faire du tout.
Malheureusement il faut vivre, et, comme pêcher se fait en commun, chacun doit prendre une part de la peine.
Pour compléter mes notions sur les Kaba, je suis retourné visiter Kodebiri. Voisins immédiats des Sara à l'ouest, ces Kaba ont l'air d'être encore de sang moins pur que leurs parents orientaux. On trouve en effet chez eux beaucoup plus de gens à la tête très large. Pour le reste, rien ne les distingue d'une façon spéciale.
Ils se connaissent sous le nom de Kaba Banda Djoko. Ce détail mérite qu'on s'y arrête. Ils ont en effet pris ce nom le jour où ils se sont établis sur leur territoire actuel, dont ils ont expulsé des Banda Djoko qui l'occupaient précédemment.
Or ces Banda étaient des Ngaos. Il est assez curieux de retrouver ici, sous sa forme primitive, cette désignation de Banda Djoko que le cheikh Mohamed el Tounsi attribuait aux peuplades limitrophes du Ouadaï au sud.
Ces Kaba Banda Djoko font partie d'un groupe qui comprend les villages assis en face sur la rive droite. Ce groupe tout entier s'appelle Kaba Biri.
Or Nachtigall signale des Biri-Biri parmi les populations fétichistes, limitrophes du Ouadaï dans le sudouest. Ce sont des points à retenir.
Comme à Kodebiri on me signalait la venue des éléphants à l'abreuvoir, je suis encore une fois pnrti î\ leur
recherche. De quatre heures du matin à onze heures, sans arrêt, j'ai couru sur leurs traces, les entendant parfois barir juste devant nous, sans pouvoir les atteindre. Rar €omtre, nous avons trouvé des traces fraîches de buffles et de girafes, fait lever une bande d'au moins cent jeunes marabouts, et, pour la première fois, aperçu ces cynhyènes que je n'ai pu tirer. Au dire des indigènes, ils rôdent par bandes dans la région, mais suivent le gibier qu'ils chassent en troupes, sans jamais se cantonner quelque part. Nous les avons levés au gîte; ils étaient couchés en rond comme des chiens, côte à côle, dans une espèce de cuvette qu'ils avaient creusée sous l'abri d'un arbre presque déraciné, très penché sur le sol. En se sauvant, ils aboyaient, mais nous n'avons pas tardé à perdre leurs traces.
Pour nous reposer, nous sommes revenus chez les Kaba de M'bambar et, comme j'avais tué pour eux et mes traqueurs quelques antilopes, il y a eu le tam-tam traditionnel en plein midi. Rien de bien intéressant.
J'en ai profité pour m'occuper des instruments de musique.
La koundi, espèce de balafon qui est partout en usage, a généralement|onze ou treize lamelles. La sixième note en partant de gauche s'appelle « delé » et est marquée d'une grosse encoche. Elle donne la note la plus élevée. A droite et à gauche, les touches s'échelonnent en donnant des tons de plus en plus graves et tous différents, quoique souvent l'écart ne dépasse pas un demiton. Ces touches sont fixées sur la monture de l'instrument, mais restent mobiles sur leurs coussinets, de façon à vibrer librement. Sous le clavier pend une série de calebasses en forme de concombres, de dimensions variables suivant la note. L'ouverture de ces calebasses est garnie de cire ; quelques-unes portent, en outre,
une ouverture accessoire sur laquelle est tendue une toile d'araignée comme la membrane d'un mirliton.
Quant au grand tambour, haut de 1 mètre et plus, qu'on appelle kodjo, il est fait d'un tronc d'arbre creusé d'un bout à l'autre. Ses deux ouvertures sont fermées par une peau tendue au moyen de lanières qui se fixent sur des chevilles rayonnantes. Ces lanières vont en dernier lieu s'attacher à une poignée ménagée dans le bois, un peu au-dessous de la face supérieure. Une autre poignée analogue se trouve presque en bas du tambour ; une longue courroie de cuir va de Tune à Tautre. Le joueur de kodjo, fléchissant un peu les jambes, se fait passer cette bandoulière sur la hanche gauche, puis en diagonale sur les fesses, puis sur la cuisse droite. Use redresse alors, et le tambour, légèrement soulevé, a tendance à basculer en avant; mais il est retenu par sa petite base, qui butte contre les jambes de l'instrumentiste. Ce dispositif a l'avantage de permettre une plus grande sonorité. Après avoir soigneusement enduit la peau de cire pétrie, légèrement chauffée, l'artiste, qui a ses deux mains libres, frappe alternativement le centre ou la périphérie de la peau, suivant le son qu'il veut obtenir. Vraiment, on est surpris d'entendre la variété de tons qu'il arrive à faire rendre à cet instrument primitif et peu harmonieux.
En rentrant, j'ai trouvé des girafes h trois quarts d'heure du poste, mais il était trop tard pour les suivre.
Horo et Tounia donnent cet après-midi un grand coup de filet. Pour la circonstance, ils ont barré complètement le Chari, au gué, en aval du four à briques. Puis les hommes ont mis à l'eau, en face du village de Gaoura, un immense tramail, long de 300 mètres et
large de 2. De gros paquets de « doû » servent de flotteurs. Le bas du filet n'est pas lesté, car il ne doit pas toucher le fond, sur lequel il s'accrocherait. Pour empêcher que la traction ne fasse trop s'enfoncer le filet au milieu, on Ta accroché de place en place au b'ordage de pirogues qui restent en travers du courant. Des hommes s'attellent aux extrémités du filet, qui arrive presque sur les berges, et le halage commence au milieu d'un concert de vociférations.
Dans chaque pirogue qui fait flotteur, cinq ou six Tounia debout battent l'eau pour effrayer le poisson qui serait tenté de passer sous le filet.
Malgré que celui-ci ne soit pas lesté, il s'accroche fréquemment à des branches qui encombrent la rivière ; à chaque instant, on voit plonger des hommes qui le dégagent et reparaissent avec des brassées de bois mort. Derrière le filet s'échelonnent sur toute la ligne des gens armés de grandes épuisettes sans manches, dans lesquelles ils s'efforcent de cueillir au vol les poissons, qui d'un bond sautent par-dessus le filet.
Les femmes, les enfants, portant toutes sortes d'engins accessoires, suivent sur la rive les péripéties de la pêche en attendant le moment d'y prendre part. On n'avance que très lentement. La réussite de l'opération semble, il est vrai, dépendre du calme et de la régularité avec lesquels elle est conduite. Au moindre à-coup, des poissons énormes en profitent pour franchir le filet d'un bond prodigieux. Les spectateurs accueillent ces évasions par des bordées de hurlements et de reproches à l'adresse des pêcheurs.
Les poissons, refoulés lentement, descendent vers le barrage. Arrivés là, ils se précipitent contre les claies et finissent par entrer dans les logettes du tégahoum. Leurs sauts désordonnés signalent leur présence. Mais
fês guetteurs veillent. Yivemenirun d'eux se précipite, entre dans le casier dont il ferme la porte et capture l'animal au moyen d'un troubleau. Si le poisson, d'un bond vigoureux, réussit à franchir la barrière, il se heurte encore à toute une rangée de pêcheurs aux aguets qui le reçoivent dans de grands filets rectangulaires tendus par plusieurs hommes; on l'assomme à coup de bâtons.
Maintenant, le tramail est arrivé à 150 mètres à peine du barrage. Aussitôt, toute la cohue de spectateurs, qui attendaient le moment sur les berges, se précipitent à l'eau. C'est formidable : tout ce monde crie, hurle, s'agite; les uns harponnent les poissons à coups de sagaies, les autres les pourchassent à coups de troumbaches ou de matraques; des gens agitent leurs paniers coniques; des couples manient des filets; des femmes, très affairées, courent d'un groupe à l'autre, portant à la ceinture des chapelets de poissons. Pour chaque prise, c'est une bataille en règle.
Pour terminer, on a rabattu les deux bouts du tramail, qui maintenant circonscrit un enclos; avec les derniers poissons survivants, s'y sont enfermés deux ou trois cents énergumènes. Le spectacle est indescriptible : c'est une mêlée générale qui dure une dizaine de minutes.
Puis c'est fini; on se sépare en faisant place nette. Horo et Tounia s'éloignent en longues files, chacun de leur côté.
La nuit est venue très vite ce soir ; un orage monte ; tout se calme, et bientôt on ne se douterait plus de rien, si l'eau ne conservait une teinte boueuse et s'il ne flottait en l'air une odeur pénétrante de poisson.
A l'heure de la grosse chaleur, les deux gués situés de
chaque côté du poste présentent un coup d'œil original. C'est rheure du bain. Tout le monde se jette à Teau. Des femmes et des enfants jouent, folâtrent et se poursuivent en s'éclaboussant, au milieu des rires qui accompagnent les chutes. Les hommes se lavent gravement en faisant la causette ; tandis que, sur les bancs de sable immergés, des groupes très mêlés se sont formés, assis dans Teau jusqu'au col, et devisent gaîment en narguant le soleil qui leur rôtit la face.
Jusqu'aux chiens qui imitent leurs maîtres et vont se coucher le ventre dans l'eau.
Je cherche en vain à me faire une idée précise de ce que sont les peuplades de l'est du Chari. [Maintenant que je les ai visitées presque toutes, je reste à peu de chose près aussi perplexe que si je ne les avais jamais vues.
Je n'en suis d'ailleurs qu'à moitié surpris ; car, si l'on fouillait l'ethnographie de la France, sur laquelle on a des documents, on y trouverait encore bien des obscurités. A plus forte raison ne peut-on guère espérer débrouiller du premier coup l'ethnographie africaine. On a déjà dit tellement de sottises à son sujet que je ne me sens pas le courage d'en ajouter quelquesunes.
C'est pourquoi je me borne à résumer les quelques notions, peut-être parfaitement inexactes, que je crois utile de signaler. Chacun pourra les assaisonner à sa guise.
En premier lieu, l'appellation de Kaba peut prêter à confusions. Dans l'espèce de Sabir, qui s'est créé comme cela arrive toujours lorsque des éléments divers sont en contact, on trouve le terme Kaba, qui veut dire camarade. Ce mot est constamment employé, même
par les indigènes entre eux, dans une acceptation analogue à celle de: « Eh Tami! eh l'homme I »
Parmi leurs voisins, les Tounia les connaissent sous le nom bizarre de Lôrem ou Lôroum, par lequel on désigne également certaine tribu nilotique, qui, chose curieuse, a dans son dialecte des mots identiques à des mots Kaba de même signification {Voir Barth).
Quoi qu'il en soit, outre l'analogie possible avec les Biri de Nachtigall, les seuls renseignements d'histoire conservés par les traditions nous montrent les Kaba légèrement poussés vers l'ouest il y a peu de temps ; ils bousculent, d'une part, les Horos établis sur le Bâ-Karé, d'autre part les Banda Djoko établis sur le Chari, au confluent de Lirina-Vassako. Il est facile de retrouver dans la brousse les traces anciennes de villages depuis le Bâ-Karé jusqu'au-dessus de Mara.
Actuellement, ils sont établis sur les deux rives du haut Chari. Ils occupent à l'ouest du fleuve la région de Bongo et de Kodbiri, depuis Lirina jusqu'aux territoires Tounia de Fort-Archambault, ayant pour voisins dans rintérieur les gens dits Sara, du Bahr el-Azreg (1).
Sur la rive droite du Chari, dont les séparent les Horo, ils occupent toute la région comprise approximativement entre le Bâ-Di au nord, le Bangoran au sud, et les tribus Sara Dendjé à Test.
Ces Kaba se subdivisent en plusieurs groupes: les Mara, les Simmé, les Ané, les Bala et les Bidanga, dont voici les familles principales :
Marabé; Marakoua ; Marabatakoa; Marabiri; Marabongo ;
Simmékinda; Simmétaba; Simmengandja ; Simmékolo ;
(1) Ces groupes Kaha s(^ composent «les Banda Djoko, «h's Tù\ù, des Yalé i't des Kilé, dont je ne garantis pas roj^istuncu.
Anémandakongo; Anétarangara;
Balabidja; Balatagoas ; Balakonio;
En dernier lieu, les Kaba Bidanga et le groupe mal défini des Kaba Bôa.
De tous ces groupes, certains accusent eux-mêmes leur parenté avec d'autres peuplades voisines: les gens de Kiem Kaga se disent parents des Sara du Bahr el Azreg ; tandis qu'ils ont eu au contraire des démêlés avec les Kaba de Simmé ; les gens de Balabidja s'allient fréquemment aux indigènes de So. Les Kaba de Simmé prennent femmes chez les Dendjé, et nous connaissons le village Kaba de Dendjeboa.
Les nombreuses mensurations que nous avons faites sont malheureusement entachées d'un soupçon d'erreur possible : aussi ne voulons-nous pas nous en servir. Cependant cette erreur constante n'empêche pas la comparaison des résultats entre eux. Sans vouloir en tirer aucun argument, nous nous bornons à déclarer que nous n'avons pas trouvé de grandes différences entre les proportions principales d'une tête de Kaba Banda Djoko et d'une tête de Sara ; mais, à mesure qu'on opère chez des groupes plus éloignés du Chari, on constate une diminution très accusée de la largeur du crâne, jusqu'à ce qu'on arrive chez les Kaba Dendjeboa, qui ont la tête presque aussi étroite que les Dendjé euxmêmes.
Parmi les caractères extérieurs que nous pouvons signaler, il faut noter l'arrachage systématique des quatre incisives inférieures, la taille en hache ou en pointe des supérieures ; les séries de mouchetures en V qui ornent la face et le front.
Si on veut préciser les traits de leur physionomie, on peut se les représenter commes des noirs assez foncés de peau, à traits anguleux, à pommettes assez grosses
avec des lèvres lippues sans exagération, un prognathisme peu accentué, des dents écartées, un nez légèement concave à narines encore un peu ouvertes au vent.
La taille reste dans la moyenne, et, quoique solidement musclés, les hommes n'ont pas l'apparence étoffée des noirs de la rive gauche.
Rien dans leurs armes, leurs ustensiles, leurs bijoux, leurs vêtements, ou leurs objets mobiliers ne leur paraît spécial, sauf le siège portatif en crosse et une queue de calebasse, appelée « hâla », que les hommes s'attachent au milieu du front pour se parer.
Leurs cases sont cependant un peu particulières, moins par suite de leur mode de construction que par leur aspect et leur disposition intérieure.
Quant à leur idiome, il se rapproche, à quelques différences de prononciation près, du Ndokoa et du Barma, dialectes qui ont, à en croire Bartli, de grandes analogies avec le Dôr du Nil.
Delafosse nous en a donné un vocabulaire presque acceptable, sous le nom de « Grammaire de la langue Sara». Ne connaissant pas les gens, et renseigné par le seul Ali, qu'avait ramené Dybowski, il a été induit en erreur par une équivoque ; il a fait du petit boy Ali un Sara de l'ouest, tandis qu'en réalité il devait être Sara des frontières du Dar Uouna, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, si Ton s'en rapporte aux circonstances.
Bref, nous ne sommes pas tenté d'identifier les Sara Kaba aux Sara orientaux, malgré la communauté du nom patronymique qu'ils portent.
Quant aux Sara des frontières du Dar Rouna, le rapprochement avec leurs homonymes nous paraît encore moins justifiable.
Ils sont répartis en quatre grands groupes : le plus
au nord, près du Hiro, est celui des Sara Ngaké. Au contact avec les Kaba, sont les Sara Dendjé, séparés du Dar Rouna par les Sara Ngoudji. Au sud, les Sara Ngindja. Ces Sara parlent un idiome presque identique au Kaba, au Ndokoa et au Barma.
Ils ont de très grandes ressemblances avec les Dissa que signalait déjà El Tounsi, au sud du lac Hiro. Ces Dissa comprennent les Koulfé, qu'on appelle je ne sais pourquoi Kaba Sô ; les Moufa, les Malé, les Mila, les Gourousa et les Koudjo. Ils ont un air de famille avec les Sara Dendjé et les Simmé Kinda, et n'ont absolument rien qui en fasse des gens remarquables. Ils parlent un dialecte analogue à celui des Kaba.
A côté de ces peuplades existe un noyau de gens que j'ignore, qu'on appelle des Goula, et qui sont parents des Karé, jusqu'au voisinage desquels ils s'étendent. Sur les vieilles cartes, on en trouve de signalés jusqu'au nord du Dar Banda.
Dans la région accidentée, à l'ouest du lac Hiro, on rencontre des gens qu'on désigne parfois sous le nom de Nouba, qui est une appellation inexacte, signifiant simplement montagnards ou païens. Ces Nouba sont des Mâna qui me paraissent devoir être rattachés à la même souche que les Boa, dont ils parlent la langue, totalement différente, d'ailleurs, du Kaba et du Dendjé.
Ces Boa sont établis sur la rive droite du Chari, au sud du Baghirmi , au nord des Kaba, sur le dixième parallèle. Ils forment un groupe ethnique bien distinct. Ils comprennent, outre les Boa proprement dits, et les Boa Mana, les Boa Hialda, les Boa Lodom, appelés encore Ouagay Koron, et le groupe aberrant des Niellim. Les traditions les représentent comme ayant fait, eux aussi, un mouvement vers l'ouest. Le raftieau Niellim, à la suite de dissensions intestines, quitta niême
la région de Péra, où il était installé, pour venir au Chari. Il passa sur la rive gauche et chassa de la région rocailleuse, qu'il occupe actuellement, les premiers possesseurs appelés Sara Kobo et les Sara Loulou.
Les Tounia eux-mêmes furent obligés de remonter jusqu'au Bahr Sara.
Ces Tounia sont des gens bien embarrassants. Tout porte à croire qu'ils sont très voisins des Niellim et des Boa : l'extérieur, les caractères physiques et la langue.
Pour les Horo, je donne ma langue au chat : ils parlent Kaba et font bande à part avec les Tounia, auxquels ils ressemblent.
On ne conserve guère que la ressource d'en faire des autochtones, ce qui ne compliquerait pas beaucoup plus le problème.
Je crois même qu'on pourra longtemps encore attendre sa solution, pour peu qu'on fabrique quelques races nouvelles, et que celles qui existent continuent à expédier un peu dans toutes les directions leurs morceaux qui se désagrègent.
Nous-mêmes y contribuons dans la mesure de nos moyens, puisque, partout où nous en envoyons, les Rabistes font souche ; et, si jamais quelqu'un arrive à démêler quelque chose de précis dans cette tourbe qu'on appelle Banda par habitude, il faudra qu'il y mette beaucoup de bonne volonté ou d'imagination.
Chez les Sara de l'Ouest.
Cette fois-ci, je pars avec Chevalier, pour aller visiter la région des Niellim, Goundi, retour par Daï et les pays Sara.
C'est par les Niellim qu'on commence. Nous suivons
le Chari sur sa rive droite, après Tavoir traversé en aval du poste, au gué de la route du Dja. Non loin de là, nous avons traversé presque à pied sec une petite dérivation du Bâ-Karé, au bord de laquelle des Kaba font du sel avec les cendres de plantes marécageuses qui pousseat ici en abondance.
La grande branche du Bâ-Karé coupe notre route un peu plus en aval. Ici la rivière a bien 300 mètres de large. Son autre branche intermittente, le Dja, où je suis allé chasser Thippopotame, se jette dans le Chari, un peu plus en aval encore. En somme, le delta du Bâ- Karé se compose en tout et pour tout de deux branches, ce qui est peu, mais assez.
Au Dja, nous nous arrêtons pour déjeuner. Celte route sur les bancs de sable, à travers les roseaux brûlés, est pénible, surtout avec le soleil qui nous rôtit tout vifs : les porteurs sont fatigués; pendant qu'ils se reposent, j'ai la chance de leur rapporter une grosse femelle de bubale, dont le petit, quoique blessé, a réussi à se cacher dans la brousse. Cette bête a des larves d'hippobosques plein les sinus frontaux, et jusque dans la cavité des cornes. En la poursuivant, j'ai traversé le rideau de brousse assez épais qui couvre le revers de l'escarpement au pied duquel coule le Dja. Derrière, c'est une vaste plaine, semée de bosquets broussailleux et très marécageux, où des buffles ont leurs quartiers.
Après le déjeuner, nous nous remettons en route, pour pousser un peu plus loin. C'est toujours la même chose : du sable, des roseaux, des taches d'herbe verte où paissent des bandes d'antilopes, des marécages desséchés, labourés par les gros pachydermes à la saison des crues.
Toute cette région a été habitée jadis par les Horo,
et nous retrouvons des vestiges nombreux de leurs villages.
Le soir, nous nous sommes arrêtés sur les bords du Ghari, en haut d'une berge à pic. De là, on découvre l'autre rive. C'est un marais à sec, plaine immense, à peu de chose près totalement nue. Très loin, une ligne de verdure marque le cours du Bahr el-Azreg; plus loin encore, une seconde ligne décèle le Bahr Sara ; au dernier plan, une longue vague, régulière, teintée de couleurs poudreuses, profile sur un ciel de couchant sa silhouette indécise : ce sont les hauteurs du Moudji.
Avec Chevalier, nous avons bavardé très tard; il ventait frais, et le farniente semblait délicieux après cette journée torride. Un bruit étrange et persistant a pendant longtemps intrigué mon oreille ; on aurait dit Técho d'une discussion lointaine; c'était le chœur des grenouilles qui discutaient avec animation dans les roseaux de l'autre berge.
Au milieu de la nuit, le vent nous a amené la tornade. Il a fallu en hâte protéger les bagages les plus susceptibles. Les porteurs, stoïques sous ce déluge, se peletonnaient, accroupis, en serrant les épaules. Mais ce matin, il n'y paraît plus.
Au départ, nous marchons pendant quelque temps en terrain couvert ; nous avons pu néanmoins apercevoir les confluents du Bahr el-Azreg et du Bahr Sara avec le Chari. Ils se confondent en quelque sorte, tellement est basse et plate la langue de terre qui les sépare. L'apport de ces deux tributaires a presque doublé le volume du fleuve, à en juger par la largeur de son cours.
I^^n aval, pour éviter les détours de la berge ferme, nous avons recommencé à couper en ligne droite, de
banc de sable en banc de sable, sous un soleil implacable.
Nous nous sommes arrêtés sur un petit îlot, découpé dans Tembouchure d'une dérivation du Bâ-Di, presque complètement obstruée par un banc d'herbes.
Dans l'intérieur du pays, une colonne de fumée s'élève, indiquant, aux dires des indigènes, la région des villages Kaba-Bôa.
Dans rilôt, le pied des broussailles est encroûté des carcasses siliceuses de spongiaires analogues à ceux qu'on trouve à Fort-Ârchambault.
J'ai péché avec des épingles; ça mord.
Quelque temps après le départ, nous avons fait un crochet pour aller voir un Kaga rocheux qui s'élevait à droite de notre route. Il fait partie du système qui s'étend jusqu'aux Niellim. Ce sont des gros blocs anguleux de grès à gros éléments, avec des strates horizontales de cailloux roulés. Par endroits, la roche est comme injectée de filons ferrugineux; avec eux, les crevasses régulières produites par la chaleur et les actions physiques concourent à stimuler des stratifications redressées jusqu'à la verticale.
Dans des trous, je relève des fumées fraîches de damans et de cynocéphales. Au sommet, plusieurs pierres portent des traces d'usure : au temps peu éloigné où cette contrée était habitée, les gens venaient ici repasser leurs couteaux et leurs armes.
En regagnant notre route, j'ai remarqué des empreintes très nombreuses de panthères et de rhinocéros.
Cette grosse bête a des habitudes curieuses : elle aime à venir cacher ses excréments sous de petites broussailles, qu'elle fréquente de façon régulière, à en juger par les amas qu'on y trouve. Mais, par un de ces
illogismes si fréquents chez lanimal, pour mieux cacher ses fumées, elle laboure la place à grands coups de corne; elle ne réussit qu'à les étaler tout autour, sur plusieurs mètres carrés. Si vous ajoutez que ses fientes ont une odeur poivrée très pénétrante, vous comprendrez qu'il soit difficile de passer à côté sans les voir.
Le soir, nous sommes arrivés à un marigot que nos porteurs appellent Kério; à les croire, c'est Tembouchure principale du Bâ-Di aux hautes eaux. Elle a bien 150 mètres de large. Une berge très escarpée borde sa rive droite; de gros arbres dominent quelques bouquets épars de broussailles en parc. Le sol est tout tapissé d'herbe fine. En arrivant, les porteurs attrapent un petit hérisson à ventre blanc, pareil à celui qu'on trouve à Fort-Archambault et même en Algérie.
De la butte où nous campons, nous commençons à apercevoir les hauteurs des Niellim.
En partant ce matin, nous traversons assez difficilement le Chari pour cheminer sur l'autre berge. Cela ne change d'ailleurs rien à la monotonie de la route ; nous faisons fuir des bandes de kobs et un troupeau de buffles ; je ne l'avais pas vu en train de pâturer derrière une dune, lorsque j'ai tiré les antilopes.
A partir de cet endroit, pendant 3 ou 4 kilomètres, le Chari s'encombre d'une multitude de gros rochers, qui semblent un trait d'union entre les kagas des deux rives. Ce sont des blocs énormes, arrondis par les eaux; leurs amas irréguliers forment des barres parallèles qui coupent obliquement le cours de la rivière.
Après plusieurs heures de marche, nous finissons par trouver un arbre qui nous donne une illusion d'ombrage. On s'y arrête, et même on s'y attarde. Car, malgré que les ]\iellim soient complètement en vue, avec cette
atmosphère claire et vibrante, je crois que la distance est plus grande qu'elle n'en a Tair.
Et, de fait, nous avons beau marcher, les collines paraissent nous fuir.
La brousse maintenant alterne avec le marais. Dans un fond, je réussis à jeter par terre une antilope au septième coup de fusil. J'en ai honte; mais on ne saurait croire combien il est difficile de placer une balle dans de hautes herbes ; on ne voit que la tête de l'animal ; encore faut-il ajouter qu'ainsi les antilopes sont le plus difficiles à atteindre; elles ont, en effet, l'habitude de toujours regarder du côté d'où vient le bruit; si bien qu'en les visant à l'aisselle, au juger, on n'est jamais sûr de tirer du coté où se trouve le corps, tant elles ont de souplesse pour tourner l'encolure.
Comme je notais les tourbillons, les taches et les larmiers de ma bête, une vieille femelle de phacochère me déboule dans le dos et me charge grand train, flanquée d'un gros marcassin. Je n'ai que le temps de me remettre sur pieds et de sauter sur ma carabine. Une balle traverse l'intruse de bout en bout, pendant que son petit s'échappe par une volte savante. En revenant au sentier avec nos proies, nous trouvons tout le convoi agité par la présence d'un pauvre petit serpent, un Causus, qui, plus effrayé que les hommes, s'est blotti dans une touffe d'herbe : un coup de bâton et tout est fini ; c'était beaucoup de bruit pour pas grand'chose.
Pendant ce temps, la nuit tombe vite, et la marche devient extrêmement pénible; dans ces marais, chaque touffe d'herbe fait une grosse bosse, et le sol est tout semé de terriers.
Il fait nuit noire; nous n'avançons qu'avec peine. Les hommes nous disent bien que nous sommes tout près ;
mais, dix minutes après, ils déclarent que c'est encore « loin un peu ». Il n'y a qu'à marcher sans en savoir davantage.
Nous arrivons à des cases; mais ce n'est pas encore là. Cristi de cristil Voici maintenant des cailloux. On butte, on trébuche à chaque pas. Nous grimpons un petit col entre deux amas de roches, puis, à Torée, nous apercevons enfin les feux du village derrière lequel nous débouchons. Nous avons marché au moins douze heures sur quinze.
Ce matin, nous sommes fatigués, mais ce n'est pas le moment de se reposer : il y a de l'ouvrage. Après les présentations et un court palabre avec Ouedou, frère de Gaye et chef de cette région, j'ascensionne dans les kagas, pendant que de son coté Chevalier herborise.
On nous a signalé des grottes où les indigènes se seraient de tout temps réfugiés en cas d'attaque. Mais, en réalité, ce sont des cavités accidentelles produites par des entassements de rochers éboulés. Il y en a des multitudes, toutes exiguës et peu intéressantes. Dehors, Tien de plus. Tout est sec, et^ sous les cailloux, on ne trouve que quelques pauvres bêtes très communes. En revanche, il y a des quantités d'hyrax.
Mais le coup d'œil est excessivement pittoresque. Je crois être à Fontainebleau, dans les gorges de Franchard ou d'Apremont; moins les beaux arbres, c'est tout aussi chaotique et d'une beauté plus sauvage encore.
Il y a trois lignes parallèles de kagas, qui forcent le tleuve à faire un coude : celle où je suis, une autre en face et, par derrière, les hauteurs de Togbao, où se fit massacrer Bretonnet. Des broussailles clairsemées s'agripent dans toutes les fentes, cherchant à pousser
partout où la pluie a rassemblé quelques poignées de sable. Par place^ sur des entassements naturels de blocs en colonnes, sont perchés de gros paniers pleins de grains, que les indigènes sont venus mettre en sécurité.
A grand'peine, j'escalade un piton qui me parait dominer les autres. De là, le coup d'œil est superbe. J'aperçois à mes pieds le village qui s'éveille : les cases pareilles à des ruches; les gens qui s'agitent, les femmes qui pilent le mil, d'autres qui vont à l'eau; des enfants qui jouent dans le sable. Sur la gauche, dans l'ouest, les entassements de blocs dégringolants, pareils aux ruines d'édifices titanesques. Devant moi le fleuve miroite sur des bancs de sable immenses, avec un nombre infini de diverticules, de bras, de marigots qui lui donnent l'aspect d'un ruban effrangé : il décrit deux coudes en S avant de se perdre vers le nord, dans l'immensité plate du tapis poudreux étalé jusqu'à l'horizon. Partout autour, le bled, le sale bled, la brousse infâme.
Dans le lointain se dressent les têtes pelées des hauteurs de Korbol, puis celles des pays Mana, et là-bas, tout là-bas, le Dekhakiré. Sauvage grandeur, laideur d un charme étrange, dignes d'être admirées comme on admire la neige éternelle, le désert, ou l'immensité stérile du ciel.
Mais, dans le fond de son cœur, on songe avec tristesse que cette terre est une terre française, pour laquelle le budget s'endette et de pauvres gars se font crever la peau.
Et je redescends parmi les roches qui roulent, parmi ces éboulis fantastiques sur lesquels des lichens en plaques multicolores sont comme des coups de pinceaux d'un peintre en goguette. Dans tout cela, le
soleil découpe à Temporte-pièce des taches anguleuses de lumière crue et d'ombre, variant à chaque instant, au caprice d'un nuage, comme les images inattendues d'un kaléidoscope merveilleux.
Après déjeuner, je suis allé causer avec Ouedou. J'ai trouvé le chef en train de manger à l'abri d'une grande plate-forme, garantie contre le soleil par des seccos qui font stores. Ouedou est assis sur une natte, en tailleur, les genoux appuyés sur deux coussins de cuir. Son jeune frère est à côté, et, en face de lui, une vieille connaissance de Fort-Archambault, dont je ne me rappelle plus le nom. Tous trois mangent au même plat, sans façon, trempant à tour de rôle les doigts dans la sauce et se les léchant avec satisfaction. Deux petits captifs se relaient pour éventer le chef avec des éventails en plumes de grues.
Par petits groupes, les suivants, les hommes d'armes mangent un peu plus loin, en causant à voix discrète.
Dans un coin, les familiers de basse condition attendent que le chef ait fini pour se partager ses restes.
Après le repas, chacun se lave les mains; puis, la conversation terminée, Ouedou m'accompagne à cheval à la chasse.
Faute d'hippopotames, je lui ai tué quelques antilopes. En chassant, j'ai relevé des empreintes très nombreuses de lions : il y avait entre autres celles de toute une famille : le père, la mère et quatre lionceaux. Ouedou m'a dit qu'ici les accidents n'étaient pas rares : une femme a été enlevée il y a quelques jours à peine. Rentré tard.
Aujourd'hui, j'ai continué la visite des kagas. L'un d'eux est bizarre : il est couvert de débris de roches cassées de main d'homme : les indigènes m'ont dit que
c'était là qu'on venait faire « iondo » ; mais c'est tout ce que j'ai pu savoir. J'avoue ne pas saisir la corrélation entre celte cérémonie et le cassage de cailloux.
De là, j'ai escaladé les kagas de Bretonnet. Une croix marque le lieu du combat, sur lequel on retrouve encore des débris de squelettes blanchis par le soleil. Babekir, qui m'accompagne, me retrace les phases du combat, en témoin oculaire. Nous sommes à la place qu'occupait Bretonnet. En avant de nous, sur l'autre coHine, dont un petit col nous sépare, étaient les hommes de Durand-Autier. Derrière, au pied du grand kaga qui nous domine, s'élevait le camp des Barma, sous les ordres de leur sultan Gaourang. En bas, à la lisière des taillis, ces restes de tranchées marquent la place où les Rabistes s'étaient tapis avant de donner l'assaut. Une journée durant, ils tentèrent sans relâche l'escalade des collines d'où nos Sénégalais les fusillaient. Raba était fou de rage. Mais, vers le soir, les Barma, pris de panique, lâchèrent pied; les Rabistes purent alors escalader le grand kaga, d'où ils fusillèrent sans péril Bretonnet, Durant-Autier, Braun, Rocher et ce qui restait de nos quarante troupiers.
Quand tous furent couchés, morts, les Rabistes n'osaient encore gravir la colline, que leurs cadavres semblaient garder.
Aujourd'hui, le temps a balayé toutes les traces d'un coup d'aile. Il ne reste que des tombes éparses et un souvenir glorieux. Les Arabes sont enterrés avec soin, et leurs tombeaux sont nombreux ; ceux des Kerdys le sont plus encore.
En rentrant, j'ai eu la mauvaise surprise de trouver mon cheval blessé au garrot. La perspective de faire à pied le restant des étapes n'a rien qui m'enchantes.
De Niellim à Kuom, p6u de chose à signaler. Au sortir de la région rocailleuse, nous voyons des traces anciennes de villages; les peuplades qui les habitaient traitaient le fer, à en juger par les scories accumulées partout. C'étaient vraisemblablement des Sara Kobo, qu'expulsèrent par la force les Niellim.
A Kuom, nous sommes chez les Ndam. Naturellement, les gens se défendent énergiquement d'être Sara, quoi qu'en disent leurs voisins. Ils ont comme parents les gens de Goundi, et leur grand chef est à M'pfong ; les autres groupes sont ceux de Miltou, Ououlgou, Kouno, Ourh^ Digi, Moul et Potom.
Tout en causant, le chef m'explique qu'ils étaient autrefois bien plus nombreux. Mais les Niellim leur ont fait une guerre très rude, dont ils se ressentent encore aujourd'hui. En fait, ils ont l'air très placides, et c'est vraisemblablement pourquoi ils passent alternativement de la coupe des Niellim sous la coupe des Korbol et vice versa.
A rencontre des gens qu'on rencontre d'habitude, ils connaissent très bien leurs voisins, sans doute parce qu'ils sont de gros métallurgistes de la région, chez lesquels tout le monde s'approvisionne.
Kuom est, en effet, construit sur des las de mâchefer énormes; le village en est tout entouré, et ces amas témoignent d'une industrie prospère, depuis un siècle peut-être.
A part cela, rien de spécial ; les cases, pareilles aux cases ïounia, n'ont de particulier qu'un secco en paravent autour du lit. Les hommes sont moins grands que les Niellim; ils s'arrachent seulement les deux incisives de la mâchoire inférieure. Ils se font trois longs traits sur les pommettes, trois cicatrices parallèles en V sur
le front, dont langle répond à la racine du nez, et cinq grosses sur les joues.
Le costume est toujours le même. Les femmes sont toujours laides, avec leur tête rase et deux petits morceaux de bois dans les lèvres. Comme vêtement, elles ont devant et derrière deux appendices de 15 centimètres de long sur 5 de large, en étoffe noire, garnis en bas d'une bordure de perles rouges, et qui les vêtissent surtout moralement.
Dans le village même, il y a un haut fourneau en exploitation. C'est une paillotte construite sur un monticule de terre, dans lequel est évidée une cavité qui sert à la fois de four et de foyer. Ce trou est surmonté d'une large et courte cheminée conique en argile ; à son sommet, s'adapte une marmite mobile en terre, dont le fond est percé; on la cimente avec de la glaise. Sur le terre-plein, est un volumineux soufflet à deux tubulures, tout en argile. Les deux tuyaux aboutissent à une tuyère commune qui débouche au-dessus du foyer. Une branche passée en travers sur deux fourches sert de siège pour le souffleur.
Le minerai concassé est mis dans la marmite avec du charbon de bois. En chauffant très fort, le minerai se réduit et tombe dans le foyer, à mesure qu'on en introduit d'autre dans la marmite. Après cette opération, lorsque le feu est éteint, on retire le métal qui a découlé le long des parois du four; on en met les fragments dans de petites coupelles très minces, en argile assez pure, dont on mastique complètement l'orifice* Ces petits creusets ainsi garnis sont remis à même le foyer, où on les chauffe pour faire fondre le métal en grossiers lingots.
C'est le procédé le plus primitif, et les déchets sont considérables.
Cette fonderie a fait éclore toute une série d'industries accessoires : on fait des marmites, des petits creusets, qui sont modelés au pouce et du charbon de bois. Cette dernière matière se fabrique dans une petite cuvette, profonde de 20 centimètres, creusée à même le sol; on y entasse des morceaux de bois dur, soigneusement choisis ; puis on les recouvre de terre très fine, après les avoir bien allumés.
La localité est bonne pour les recherches.
Il y a de la tsé-tsé en masse. Dans les promenades faites aux environs, j'ai trouvé deux espèces de céphalophes au gîte. Ils couchent de préférence sur de petites éminences, des grosses termitières en particulier; ils se ménagent une place parmi les brindilles, et de leur observatoire ils peuvent commodément avoir Toeil partout.
En rentrant au village, assez tard, nous avons levé une harde de damaliscus^ qui faisaient grand bruit en se sauvant au travers des bambous dont la brousse est pleine. Mais, une fois le soleil couché, on n'a plus guère de chances d'approcher les antilopes, surtout quand les fauves abondent comme ici.
Dans une clairière, j'ai remarqué aussi quelques puits comblés : ce sont d'anciennes mines abandonnées. Les Ndam m'ont déclaré qu'ils en obstruaient l'orifice pour que l'excavation reste en bon état; car, en cas d'alerte, ils s'y cachent.
En somme, nous avons passé à Kuom deux journées fructueuses ; Chevalier surtout jubile, car il a trouvé la graine du bambou africain.
Sur la route d'Ououlgou, rien ne vient rompre la monotonie de l'étape : brousse absurde ; pas de gibier ; quelques mares d'eau sale. Avant d'arriver, nous sommes
passés à côté d'une mine en exploitation. Des amas de déblais en marquent les approches; Forifice circulaire, en puits irrégulier et tortueux, est bouché avec des branches qu'il nous faut dégager. Je me laisse glisser dans le trou: après 4 mètres environ de descente, on se trouve dans une espèce de chambre voûtée, où l'on ne peut se tenir debout ; le sol s'incline en pente douce pour former un terre-plein central, dont la périphérie tombe presque à pic à plus de 2 mètres ; c'est de la latérite claire à gros grains, toute bosselée, sur laquelle on trébuche. De haut en bas, la tranche se compose d'une couche épaisse de 4 mètres environ de sable plus ou moins végétal. Au-dessous, une strate horizontale de 1 mètre d'épaisseur d'une argile très sablonneuse et grisâtre. C'est au-dessous d'elle que s'étale la couche de fer oolithique exploitable, très noir et très pur; elle est horizontale, épaisse de 40 centimètres en moyenne, limitée par deux bandes étroites d'argile grise, pleine de soufflures et de petits cailloux roulés. La dernière couche, visible sur près de 2 mètres d'épaisseur, est constituée entièrement d'une glaise grasse et jaune, mêlée de fer en abondance : c'est cette terre que nous avions vue à Kuom.
A côté de la mine, un puits profond d'une douzaine de mètres. Tout autour, des vieux paniers qui ont servi à remonter le minerai.
Un dernier coup de collier nous amène à Ououlgôu, petit village de Ndam enfoui dans la brousse et très disséminé. Il a l'air plutôt pauvre, malgré ses trois fonderies en activité. L'accueil qu'on nous fait est luimême glacial. Les habitants sont renfermés et défiants, comme des gens qui ont l'habitude d'être grugés par tout le monde. Bref, leur mauvaise volonté est telle que je suis obligé d'aller les relancer à nuit close, pour les
prier impérativement de nous fournir des vivres pour nos hommes. Nous les payons d'ailleurs largement, ce qui les étonne.
Contre toute attente, les porteurs ce matin sont arrivés à rheure, ce qui tend à prouver que les habitants ont hâte de nous voir partir. Au moment de se mettre en roule, tornade formidable. La grêle s'en mêle ; des grêlons gros comme des noisettes nous cinglent à toute volée; les porteurs, tous nus, en souffrent plus encore que moi. Mais, une demi-heure après, le soleil nous faisait risette.
Nous avons traversé une grande plaine appelée Lana, couverte d'une végétation presque marécageuse. Un jour ou l'autre, on en fera le lit asséché de quelque cours d'eau bizarre, unissant l'Atlantique au Tchad.
En attendant, je n'y ai vu que des flaques à sec, sans la moindre profondeur ; elles n'ont même aucune limite précise, en dehors des ceintures très épaisses de broussailles, identiques à toutes les broussailles de ces régions-ci, où elles ne m'ont pas paru faire partie des plantes aquatiques.
En traversant cette plaine, nous avons fait lever très loin une troupe de quinze à vingt jeunes bubales, guidées par une vieille femelle.
Pour déjeuner, on s'arrête à Morom, où Chevalier nous rejoint. C'est un fort beau village de Ndam cultivateurs. Les cases, construites avec beaucoup de soins, sont plus hautes et plus spacieuses : elles sont groupées par deux ou trois dans une zériba de grands pieux serrés, doublée intérieurement d'un haut secco. Une même zériba enclôt parfois plusieurs groupes de cases.
Dans la brousse, j'ai vu deux petits ânes qui ont élé amenés là par des Barma. Pas de chevaux.
p^lllllJJlil.k'i,
Peu de temps après nous être remis en route, nous pénétrons sur le territoire de Goundi. Mais Goundi est interminable : nous passons de temps en temps devant des espèces de hameaux qui portent tous un nom d'homme, principal propriétaire, ou chef du groupe. Les uns n'ont que cinq ou six cases ; les autres en ont jusqu'à trente ou cinquante : c'est partout le même aspect qu'à Morom, la même architecture, la même apparence de propreté, de bien-être et d'ordre.
Tous comptes faits, la population doit être assez dense ; car, en comprenant les captifs, une famille se compose, en moyenne, de six personnes. Si on admet cette évaluation, entre Morom et le centre de Goundi, il doit y avoir plus d'un millier d'âmes.
En route, j'ai compté vingt-six chevaux entravés au piquet, au voisinage des cases. C'est la première fois que j'en vois autant à la fois.
Nous nous sommes arrêtés le soir sur la grande place au fond de laquelle se dresse la zériba de l'alifa Gomboko. Il est venu nous présenter ses hommages, avec une bonne grâce parfaite, empreinte même de dignité. Sur son invitation pressante, nous décidons de passer ici la journée de demain.
Ce matin, Chevalier pousse jusqu'à Palem pour relier l'itinéraire à ceux de Maistre et de NachtigalL Je l'ai accompagné jusqu'au fameux Bâ-Ili, dont les géographes font une anastomose entre le Bahr Sara et le Logone. Je n'y vois pas personnellement beaucoup d'inconvénients; cela ne révolutionnera pas le globe. Mais, néanmoins, cette hypothèse me paraît d'une digestion difficile.
Contentons-nous de noter les points indiscutables.
Ce Bâ-Ili sépare Palem de Goundi : les gens sont
unanimes à l'appeler Palem ou Bâ-Léla : le Bâ-Ili leur est inconnu. C'est une plaine étroite, longue et vague comme toutes celles du même genre que j'ai vues jusqu'ici; le peu de profondeur de la nappe souterraine permet à une végétation herbacée plus abondante de subsister, mêlée de roseaux en touffes et de quelques plantes aimant l'humidité. De-ci, de-là, des cuvettes à peine marquées, dont le fond est couvert de débris végétaux mélangés d'argile grasse.
Quand de fortes pluies tombent pendant longtemps, celte dépression s'emplit et coupe la route. Mais, depuis deux ans, les noirs n'y ont pas vu la moindre goutte d'eau. Aussi, les termitières y abondent.
Pour en avoir le cœur net, je l'ai suivie juste en son milieu. Au bout d'une heure de marche vers le sud, j'ai retrouvé les lisières de broussailles qui l'enserrent; elles se rejoignent par des séries de bosquets épars, entre lesquels on retrouve cependant de nombreuses fondrières.
Les indig-ènes déclarent que le chapelet de mares commence à Moul et s'arrête près de Gangara. Je crois qu'une partie des erreurs proviennent de la façon d'interroger les noirs. Incapables de fixer leur atten* tion plus de dix minutes consécutives, ne comprenant pas l'intérêt des questions qu'on leur pose, ils restent toujours dans le vague et ne précisent jamais. Avec un peu d'imagination, on fait le reste.
Une fois fixé, je suis retourné visiter Goundi, qui en vaut la peine. Les cases sont fort belles; elles ont euviron 4 mètres de haut et 5 de diamètre. Ces dimensions donnent au toit une coupe moins ogivale. Sa charpente est en grosse paille tressée, avec une clé de voûte en croix de Malte, iïxée à l'intérieur. Pardessus est jeté le chaume, natté très serré seulement
dans la moitié supérieure, tandis que le reste pend tout à Tentour. Le mur en secco a plus de i'^joO.
Comme à Morom, les cases clôturées sont symétriquement p;roupées par deux ou trois dans une enceinte carrée plus vaste, limitant une cour intérieure; on y trouve une case pour la cuisine et une plate-formeabri.
Dans les habitations, un lit élevé, avec un paravent ; à côté de la couche, un foyer; un peu partout et sans ordre, le mobilier habituel.
Près du Bâ-Léla, s'élève un petit village séparé, habité par des Barma. Nous sommes en effet sur les terres soumises à Gaourang, sultan du Bagirmi.
Goundi, centre très populeux, est assez respecté. Les habitants sont encore des Ndam, à qui le nom de Toumak, et non Toummok, a été donné par les Barma. Ils sont vigoureux, bien découplés, mais n'ont déjà plus l'aspect imposant des Boa et des Niellim.
Gomboko, leur alifa, m'a paru le plus bel homme du village, malgré son air sensuel et paterne. Il passe ses journées sur l'esplanade, devant sa zériba. De la place où je déjeune à l'ombre, je l'aperçois vautré sur un lit de repos garni d'une couverture allemande, représentant une horrible panthère. Autour de lui, ses familiers sont assis par terre, ou étalés à plat dans des poses nonchalantes. Derrière Gomboko, de jeunes captifs réventent. Une marmite pleine d'eau tiède circule de bouche en bouche : chacun se gargarise et se retourne pour lancer par-dessus son épaule un pelit jet d'eau.
Quand l'alifa daigne cracher par terre, ce qui lui arrive fréquemment, un des courtisans s'empresse de recouvrir cela d'un peu de sable qu'il amasse avec les doigts. Toute la journée, on palabre sans rien faire.
^ De temps en temps, un vieux pitre.se met à braire, d'une voix nasillarde et enrouée, les louanges du puissant Gomboko : il entrecoupe sa harangue improvisée de « brr! brrrrrr! » remplaçant avantageusement les « heû » de nos orateurs qui n'ont pas la parole facile.
Parfois, il lance une chansonnette. Tout le monde parle, parle, parle, et Gomboko crache toujours.
Grâce à ce brave homme et aux deux contrôleurs que Gaourang entretient à ses côtés, j'ai pu mensurer quelques hommes.
Comme ceux de Kuom, ils ont la tête plus étroite que les Sara de Fort-Archambault et ne s'enlèvent que deux incisives ; mêmes tatouages.
En somme, l'impression qu'on ressent à Goundi est plutôt excellente. Nous sommes dans une région déjà organisée; et, quoique l'influence du Baghirmi ne soit pas en tous points digne d'éloge, elle a donné de bons résultats dans les territoires où Gaourang ne chasse pas l'homme. Nous sommes cependant encore très loin de la prospérité fantastique qu'on attribue très gratuitement à ces contrées. Il y a du mil, beaucoup de mil, mais c'est tout.
Grâce aux Barma, quelques transactions s'opèrent à distance. Ils importent un peu de gabak, cotonnade grossière fabriquée au Baghirmi en plus grande quantité qu'ici. On trouve même quelques étoffes d'importation anglaise ou allemande. Avec le sel et quelques perles, elles sont les marchandises de choix. Mais les articles d'exportation sont extrêmement limités. L'ivoire, en effet, appartient au Sultan, qui le vole et ne le paye jamais; d'ailleurs, il y en a peu. Restent les esclaves et les chevaux. Pour donner une idée du prix relatif des premiers, j'ai noté qu'on avait une jeune et jolie captive, en âge d'être mariée, sans