XXXVI PRÉFACE
éîéDientà d'une existence civile indépendante. Tous , vieux ou enfants , hommes ou femmes , mariés ou célibataires, restent de père en fils dans ces sociétés patriarcales , et ont part au pain , au sel(i)et àla caisse commune: ceux-ci pour les services qu'ils ont rendus ; ceux-là pour les services qu'ils rendront un jour;les autres pour les services qu'ils rendent actuellement à la communauté. Le pain est l'emblème de ces sociétés rustiques (2) ; voilà pourquoi les membres en sont appelés compani , c'est-à-dire mangeant leur pain ensemblement , ainsi que l'enseigne Pasquier (3) ; et leur réunion porte souvent le nom de compagnie dans les textes des coutumes (4). Aussi, quand ils con-ooivent le triste dessein de se séparer , le plus vieux d'entre eux, conformément à la formule de dissolution consacrée, prend un couteau et partage le grand pain en divers chanteaux (5).
Le régime de ces associations était énergique ; elles formaient un corps moral comme les puis*sautes sociétés de publicains que je dépeignais il n'y a qu'un instant; le temps, la mort ne les dissolvaient pas. Elles se continuaient de générations en générations , sous la protection du seigneur
(1) Joinvillc, p. 65.
Loisel , liv. 1, 1. 1, n» 76.
(2) Basniaison, sur .Jurergne, t. 27.
(3) ilech., liv. 8, ch. 24. T. 1, p. 804. In^ra^ n° 196.
(4) Poitou; et hxfra^ n" 196.
Acte de notoriété des Bourgeois de Paris. (Chopin, De mm'xh, Parisior., lib. 2, c. 1, n° 31.)
(5) Infra, loc. cit.
PRÉFACE. XXXVn
intéresse à leur conservation. Elles avaient aussi, comme les sociétés de publicains, un chef élu , un maître : le chef du clianteau. Ce chef obligeait tous les membres de l'association par ses actes d'administration, d'achat, de vente de bestiaux, d'emprunts nécessaires, d'acceptation ou passation de baux, et autres de même nature. C'était une sort*? de monarchie tempérée; car, dans les cas importants , le maître ne manquait jamais de prendre l'avis de ses associés (i). 11 contractait, sous une véritable raison sociale : un tel et ses comparsonniers ou personniers (2).
Ces sociétés étaient universelles de gains. Chacun conférait son revenu, son travail, son industrie ; et tous les profits du labeur conmiun formaient une masse appartenant à l'association (3). Mais les associés ne confondaient pas la propriété des biens qui leur arrivaient à titre lucratif (j) , et chacun était tenu de supporter sur sa part indivise certaines charges propres et persoîinelles, comme de doter les filles (4).
Quelle peut être l'origine de ces associations , qui, je le répète, couvraient le sol de la France féodale , et procuraient aux gens de mainmorte cette sorte de force que donne l'esprit de famille, cette sorte d'allégement et de bien-être qui est la conséquence du travail commun ?
(1) Coquille, sur Kirernais^ ch. 28, art. 3.
(2) Lebrun, Sociélcs tacites, ch. 4, n° 4.
(3) Dunod, Traité de la Mainmorte, ch. 3, sect., 1 p. 77. Lebrun, loc. cit., ch. 8.
(4) Dunod, loc. cit.
Lebrun, ch. ^, u° 16-