VUI PREFACE
qui elle réside. De l'analyse philosophique, on est passé à l'analyse sociale : impitoyable méthode qui décompose une nation, et en élève les parties sur le piédestal que la synthèse avait fait à l'ensemble. De plus, la propagation de l'aisance matérielle, de l'industrie et des lumières a secondé cette marche ascendante de l'individu ; car elle l'a doté de la force morale que procurent la richesse et les idée$. Chacun s'est senti plus en état de se suffire à soimême et de prendre son point d'appui dans sa propre indépendance. Enfin les principespolitiques de liberté individuelle et d'égalité ont agi sur ces tendances par une grande part d'impulsion. On a craint de trouver , dans l'association des intérêts civils , une tyrannie dont l'ordre politique s'était affranchi ; on a redouté la soumission à autrui , dans les matières de propriété privée, comme dans les matières qui touchent aux droits politiques les plus jaloux; le gouvernement nécessaire à toute société industrielle a excité les mêmes défiances que le gouvernement de l'état. Pour tout dire d'un mot , notre nation n'est pas passionnée pour la règle. Beaucoup de liberté , uji peu de caprice même, lui sont nécessaires pour tempérer à ses yeux l'empire de ses lois. Non-seulement vous ne lui ferez pas subir les essais d'institution qui rappellent les pratiques monacales du moyen âge ; mais vous ne la déterminerez pas à s'organiser systématiquement en sociétés civiles , industrielles , agricoles, pour l'exploitation de la richesse privée. L'esprit d'association n'est pas chez nous assez ardent; il a dans l'esprit d'indépendance
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individuelle un rival trop séduisant, trop caressé. Du reste, aux causes générales qui me paraissent balancer dans ce pays l'influence de l'association, je n'ajouterai pas les mécomptes qui, dans ces dernières années , ont accompagné tant d'entreprisesannoncées avec fracas, et tombées avec scandale. Ces circonstances sont passagères, et je nevoudrais pas qu'on rendît l'esprit d'association responsable des fautes de quelques charlatans et de quelques dupes. On fera bien sans doute de ne plus croire aux gros dividendes et aux miracles des actions ; de se tenir en garde contre l'agiotage qui crée des millions sur le papier, et enfante la banqueroute en réalité. Ce sera la leçon profitable qui sera sortie d'une fièvre de quelques mois, dont nous sommes heureusement guéris. Mais que l'esprit d'association ne soit pas rendu solidaire de ces folies; car le contrat de société est un instrument excellent pour faire prospérer les intérêts civils ; il faut qu'il conserve toujours dans le commerce et dans l'industrie la mesure de faveur qu'il mérite ; il faut qu'il continue à y être considéré comme un puissant levier pour les spéculations sages et prudeutes.Mais, ceci accordé, j'en reviendrai à ma pensée première, et je soutiendrai qu'il existe de justes limites que l'esprit d'association ne doit pas chercher à franchir. Non ! l'association , n'est pas appelée en France à tout gouverner. L'élan spontané de l'esprit individuel est aussi une force vive de notre nation, et une cause de son originalité ; il y a place pour ces deux éléments dans ie cercleimmense de l'activité française.
X PRÉFACE
Je parlais tout à l'heure des manifestations énergiques de l'esprit d'association dans des temps que nous sommes trop disposés à perdre de vue.
Nous imaginerions-nous, par hasard, que ce soit à compter d'aujourd'hui que l'association a conçu de grandes pensées et réalisé de grandes choses? Quelques écrivains l'ont cru. La puissance de production donnée par l'association des capitaux et de l'industrie , l'importance et l'étendue des opérations exécutées par l'association, leur ont paru être des idées et des faits nouveaux. Le droit ancien, type du droit moderne, s'est montré à eux dans des proportions trop étroites , trop dépourvues de principes économiques rationnels, pour suffire à l'entier développement des intérêts de notre époque.
Ce sont là de fâcheuses préoccupations, et l'histoire va bientôt déposer contre de pareils jugements. Les formules des jurisconsultes romains, imitées par Domat, Pothier et autres, et élargies par la coutume commerciale , ont jeté les vrais fondements du contrat de société. Cette profonde algèbre du droit ne couvre pas le vide, ou d'insignifiantes et incomplètes relations. Elle est le fruit d'une longue expérience, d'une savante observation de faits considérables. Si quelquefois le savoir indulgent de ces maîtres se met à la portée de ceux qui ont besoin d'apprendre , en éclaircissant les règles parles exemples les plus palpables de la vie commune, il faut bien se garder de croire qu'il n'y ait pas derrière eux des combinaisons plus variées et plus vastes. Paul parle quelque
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part de deux professeurs qui s'étaient associés pour enseigner la grammaire. Pothier cite deux voisines qui avaient mis leurs vaches en société. Mais il serait absurde de conclure de là que le droit n'eût pas à sa disposition des faits d'association plus intéressants. Chezce peuple romain qui avait remué l'univers; dans ce moyen âge qui créa tout par l'association ; dans cette Europe d'autrefois, qui sut coloniser le Nouveau-Monde, sillonner les mers les plus lointaines de sa marine marchande , trouver l'assurance et le crédit, défricher, dessécher, canaliser ; dans tout ce passé, dis-je, si riche d'entreprises et de découvertes, soyons convaincus que la jurisprudence fut sans cesse alimentée par de grandes applications de l'esprit d'association ; qu'elle en a connu l'importance et le but économiques, et que, par une généralisation savante de faits industriels très nombreux et très compliqués, elle est arrivée à asseoir le contrat de société sur ses véritables rapports intérieurs et extérieurs , à calculeravecexactitudela force relative des valeurs que ce contrat met en action, à donner au personnel une organisation sagement étudiée, et qui, se prêtant avec souplesse aux exigences de tous les cas, réunit tour à tour les avantages de l'égalité et ceux de la hiérarchie.
Voyons d'abord comment les Romains employèrent ce puissant instrument de l'association.
Avant tout, nous avons besoin de faire remarquer que le génie de ce peuple, quoique éminemment guerrier , politique et agriculteur, ne resta cependant pas étranger aux entreprises du com-