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roturiers , il me serait difficile d'en assigner nne aussi précise que celle qui domine dans les sociétés de serfs. Au premier coup d'oeil , on serait tenté de croire cjue, la servitude ayant été l'état presque général des classes inférieures dans les villes et les campagnes, les classes affranchies, aux xii*", xiii^ et xiv*' siècles, ont du conserver , dans l'état de liberté , des habitudes d'association auxquelles elles étaient redevables de leur aisance (i). Mais, quoique n'étant pas sans valeur, cette raison est à elle seule insuffisante ; car les sociétés taisibles libres se rencontrent nombreuses et usuelles, dans des pays où , comme en Italie , les sociétés serviles étaient peu ou point connues. Il y a donc d'autres causes qu'il faut étudier.
La ])lus vraisemblable est dans l'esprit de famille et dans l'esprit d'association, qui jouent dans le moyen âgeun si grand rôle. L'esprit de famille y est frappant par son énergie ; les Germains l'apportent avec eux , et le trouvent vivant dans les Gaules. Cet esprit se consolide dans l'organisation féodale. Le seigneur, retiré dans son manoir solitaire , isolé derrière ses tourelles , trouve dans la famille qui lenvironne le repos à ses fatigues guerrières ; la famille est le correctif de l'isolement féodal. Toutes les lois tendaient à maintenir la famille unie et compacte, à lui conserver le patrimoine qui fait sa force, à lui transmettre de génération en génération le même foyer, les mêmes biens, les
(1) Lebrun, ch. 1, n" 2, disait : « C'est dans ces sociétés taisibles que les viainmoriables s'enrkhisseni. »
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mêmes sentiments, les mêmes affectioiis. Ni les distractions arrivées du dehors , ni l'importation des idées étrangères , ni la facilité des communications et des voyages, ne viennent rompre habituellement cette monotonie de traditions. La famille, localisée dans un étroit horizon , est sans cesse en présence d'elle-même ; et c'est surtout en ellemême qu'elle trouve sa sauvegarde et ses principales jouissances. Que si des intérêts extraordinaires , plus tumultueux et plus excentriques , s'élancent hors de cette enceinte bornée , c'est toujours par l'association qu'ils cherchent à se donner satisfaction. Le besoin d'émancipation donne naissance aux communes et aux bourgeoisies; le besoin de l'indépendance politique, aux associations du baronnage contre la royauté et le clergé (i) ; le besoin de sécurité dans les moyens de travail , aux corporations marchandes et ouvrières (2) ; le sentirsient religieux, aux ordres monastiques et aux congrégations. En un ip.ot, l'esprit humain procédait alors par voie d'association. On s'associait pour tout, pour les grandes choses et pour les petites , pour résister aux brigands qui désolaient les campagnes (3), et pour se livrer à ses plaisirs. Est-il donc étonnant, dès lors, que cette forme si générale de la civilisation contemporaine se soit fait jour à sa manière dans la gestion économique des intérêts de la famille?
(1) y. pour exemple M. de Sismondi, t. 7, p. 362, 363, 367.
(2) Id., t. 8, p. 113, 114.
(3) La société des Capuchons, sous Phiiippe-Auguste (Sisra., t. 6, p. 34).
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N'est-il pas naturel que l'esprit de famille et l'esprit d'association se soient donné la main pour conserver et accroître le patrimoine commun, et que les faibles aient voulu se rendre forts, se rendre riches par l'union? Aussi, un ancien historien a-t-il fait la remarque suivante : « Mos in omnibus « ferè Galhse proviuciis obtinuit , ut seniori fi'atri <c ejusque liberis paternœ h?ereditatis cedat aucto- « ritas, cœterisque ad illum tanquam ad dominum (t respicientibus » (i). Comme l'on considérait les partages d'un œil défavorable, comme l'opinion universelle voyait en eux un principe d'affaiblissement, les frères restaient dans l'indivision, et le chef de la société , appelé maître , et investi d'un grand pouvoir d'administration, était ordinairement l'aîné. On voyait ces sociétés continuer pendant des siècles, surtout entre les métayers perpétuels, et se maintenir par les enfants, les gendres , les brus , tous vivant ensemble dans les mêmes habitations , et sans division. Lorsque les associés voulaient rompre leur société, c'était une véritable crise toujours accompagnée de différends et de graves désordres (2). Elle était redoutée comme une calamité.
n est certain que ces sociétés contribuèrent au développement de l'aisance dans la classe bourgeoise des villes et des campagnes, rendirent l'agriculture plus florissante, et ne furent pas sans in"
(1) Otho Frisingensis ( Gesta Frederici impera!.). Papon , liv. 15, n" 28.
(2) Vigier, sur l'art. 41 de la Coût. d'Augouraois.
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ilnence sur ragrandissement du tiers- état (i).
Mais au xvi^ siècle, lorsque la civilisation féodale eut perdu son originalité , lorsque l'esprit individuel se fut posé avec hardiesse en face des institutions, et que l'homme eut été initié au sentiment de sa force et de sa liberté personnelles, les sociétés taisibles furent moins en harmonie avec les besoins économiques de la familie , avec les nouvelles habitudes de ses membres, avec le mouvement imprimé au commerce , aux mœurs, aux lois de la nation (2). On se préoccupa beaucoup plus des discordes de lavie commune, que de l'énergie qu'elle donne à la famille ; on craignit pour les créanciers qu'elle j)ouvait frustrer (3) ; on leur reprocha de reposer sur les bases fugitives d'un consentement non écrit. Bref, elles furent proscrites ou abandonnées dans un grand nombre de coutumes, et l'ordonnance de Moulins sur la preuve écrite des obligations, hâta leur ruine (4). D'Argentré essaya de les défendre en Bretagne (5), mais ses tentatives restèrent sans effet (6). Jl n'en fut plus question à Paris ; Orléans les condamna expressément (7).
Toutefois, plusieurs provinces, plus attachées à leurs anciens usages, les conservèrent religieusement. Coquille, commentateur de la coutume de
(1) In fia, n" 196.
(2; Infra, n» 258.
(3) înfra, n» 197.
(4) id.
(5) Avis et consult. sur le pçtrtage des nobles, q. 45, 11° 6.
(6) C'est ce que dit DuparcPoullain, t. 5, p. 337.
(7) Art. 213.