PREFACE. LIX
que la subtilité des clercs orientaux avait inventé la fraude des trois contrats pour échapper à la prohibition (0. En vain leur génie rusé avait groupé ensemble la société, l'assurance et la vente, et formé de ces trois conventions permises une combijiaison qui arrivait aux mêmes fins que la convention défendue. Les esprits sincères , les âmes dociles s'étaient effrayés de ce détour, et le zèle de quelques hardis casuistes , pour le légitimer, n'était pas parvenu à le rendre popidaire. Les capitaux restaient donc privés de la précieuse ressource du prêt à intérêt.
Dans cet état, la société en commandite se présenta naturellement pour les tirer de leur inaction. Des pères de famille , des magistrats , des nobles , des militaires , voulant augmenter leur bien-être par le profit de leur argent, le mettaient en commandite chez un marchand de bon renom ; cet argent fructifiait, et ces personnes trouvaient commode de retirer des bénéfices du commerce, sans être commerçants. Cachés derrière le voile de l'anonyme , inconnus des tiers , qui n'avaient à faire qu'avec le marchand commandité, elles n'avaient aucune responsabilité personnelle; à la fin de l'année, elles se faisaient rendre compte et recevaient leur part des bénéfices. On peut dire que la commandite a été, dans le moyen âge et dans l'ancien régime, un mobile puissant pour remuer les capitaux et leur donner de l'élan et de la vivacité.
(1) V. là-dessus infra, n» 17.
LX PRÉFACE
Mais c'est surtout en Italie qu'elle se montra féconde. De très-bonne heure ( i ) les Italiens avaient signalé l'ardeur et l'habileté de leur génie commercial. Dès les x^ et xi^ siècles , ils faisaient un commerce considérable d'argent ; les Florentins , notamment , se répandaient en Europe , sous le nom de Lombards, et rapportaient de leurs spéculations des richesses immenses, avec lesquelles ils élevaient, dans leur patrie, de magnifiques édifices et des palais , et répandaient autour d'eux l'opulence et le luxe. C'étaient eux qui, dignes émules des chevaliers romains, se formaient en sociétés, et affermaient et les impôts des états du pape , et les tributs que la cour de Rome leyait en France , en Angleterre , et sur toute la chrétienté (2) ; affaire gigantesque , qui , à elle seule , prouve l'esprit vaste , entreprenant, de ces négociants qui surent trouver la noblesse dans le commerce qui faisait ailleurs déroger. Ils faisaient aussi la banque sur une grande échelle , et leurs sociétés (car , ainsi qu'on le voit dans l'histoire de Jean Villani, c'était dans l'association qu'ils trouvaient les moyens de
(1) Muratori,t. 1, dissert. 15,
(2) Voici UQ diplôme de 1233, par lequel le pape Grégoire donne décharge à l'une de ces sociétés : « Uuiversitati nostrœ volumus esse a. notuni, quod fada generali, inter camerani nostram et dilectos filios, a Angelerium Solaficum , quondani canipsoreni nostrum (changeurs, a banquiers) et ejiis sucios, niercatores senenses, de omnibus rationibus, o quas in Aiujliu, Francia, Curia Romana, vel ctiam alibi, nostro, vel « Ecclesiœ nomine, receperunt; et de expensisab eis factis, ac de solutis « quœ fuerunt hinc inde solvenda, compulsatione habita dilujea'i, com- « pertum est, cameram ipsam, eisdem prorsus in nulle teneri, et mercaa tores eosdem nihil omnino canierœ prœdictae debere. » Muratori, Anliq. med. œvi, dissert. IG, 1. 1, p. 889, 890.