PRÉFACE. LXXXIX
Ainsi parle Melon. On ne tiendrait pas aujourd'hui un langage plus raisonnable. C'était alors Amsterdam et la Hollande qui faisaient le commerce le plus important sur les actions. La bourse, gouvernée par de bons règlements et une sage police, était constamment occupée par une vicissitude d'achats et de reventes, qui produisait des bénéfices considérables (i).
Au xv!!!*" siècle, le crédit français fut soumis à une grande épreuve. La fameuse banque de Law, constituée en société par actions (2), acquit le privilège de la compagnie des Indes orientales, et se chargea en même temps des fermes générales du royaume (3). Toutes les finances de l'état, dit Voltaire, dépendaient d'une compagnie de commerce (4).
IjCS actions de cette compagnie eurent d'abord un succès qui tient de la fureur. Elles montèrent à vingt fois au delà de leur valeur première. La circulation des billets doubla , quadrupla la richesse nationale , et le commerce des actions dans la rue Quincampoix improvisa des fortunes immenses. Jamais la confiance dans le crédit n'avait été si aveugle; jamais l'agiotage n'avait été poussé jusqu'à ce délire (5).
On sait ce qui arriva. Le système de Lav^ s'é-
(1) Savary, Dict., v ^rt/on.
(2) Elle fut établie sur le modèle de la banque d'Angleterre ; la grande banque d'Angleterre date de 1694 : l'idée de cette institution commerciale vient de Venise.
(3) Volt., t. 17, p. 264.
(4) Id.
(5) Savary, v Action.
Volt,, loc.cit.
XC PREFACE
croula sous sa propre exagération. Il ruina la France et son auteur. De ses débris il ne resta que la compagnie des Indes, qui conserva le commerce et le nom français à Pondichéry et sur les bords du Gange (i), mais qui, bien que soutenue par les efforts du trésor public , ne put réussir à donner des dividendes à ses actionnaires (2).
La frénésie du jeu des actions passa de France en Angleterre et en Hollande. On créa des compagnies de dupes et des commerces imaginaires. La banqueroute, les vols publics, les fraudes privées bouleversèrent les fortunes. Les charlatans seuls gagnèrent à ce jeu (3).
D'Aguesseau , pressentant ces désastres , écrivit un long mémoire dans lequel il essaya de prouver que le commerce de la compagnie des Indes roulait sur un gain vicieux et injuste; qu'il était contraire au bien de l'état, en ce qu'il engendrait de fausses richesses et diminuait le nombre des travailleurs ; qu'il compromettait les fortunes privées et poussait au luxe et à l'augmentation des dépenses ; qu'il engageait la conscience des personnes honnêtes et était funeste à la bonne foi, etc., etc. (4-). Envisagée au point de vue relatif au système de Law, cette dissertation est d'un jurisconsulte intègre et éclairé ; mais si l'on étendait les principes qu'elle contient au commerce des actions en général, on
(1) Volt., p. 269 et 460.
(2) Maintenant le pavillon français a disparu des mers de l'Indostan.
(3) Volt., t. 17, p. 270.
(4) ï. X de ses œuvres, p. 179 et suiv.