‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 100 sur 235 · SI LA VOLONTÉ GÉNÉRALE PEUT ERRER · texte numérisé non relu

SI LA VOLONTÉ GÉNÉRALE PEUT ERRER

Il s'ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à Futilité publique ; mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours ; jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce qui est mal (').

1. Dans ce chapitre et le suivant, Rousseau s'inspire manifestement d'une théorie de la volonté générale qui est exposée dans l'article Droit naturel de VEncyclopédie (article attribué à Diderot), aux paragraphes vi-ix. Lee analogies sont frappantes: la volonté générale y est élevée au-dessus do la volonté particulière parce qu'elle est < dans chaque individu un acte pur de Tentendement qui raisonne dans le silence des passions » ; elle est € toujours bonne ; elle n'a jamais trompé, elle ne trompera jamais »; < la volonté générale n'erre jamais »; elle seule donc peut et doit « fixer les limites de tous nos devoirs » et c'est à elle que devrait appartenir c pour le bonheur du genre humain > la puissance législative. — M. Dreyfus-Brisac, qui le premier, je crois, a signalé ce rapprochement (Rousseau d'ailleurs renvoie lui-même à cet article dans son Économie politique) et M. A. Schinz {op. cit.) croient retrouver ici la doctrine

?,même de l'article. Il me paraît au contraire manifeste que Rousseau ladiscute, lalimiteet en somme la combat (ici commedans

^le chap. II du.'Jfs de Genève). La doctrine de l'article lui paraît trop simple, trop absolue, trop abstraite, donc dangereuse ; et il s'efforce d'en distinguer sa propre conception de la volonté gé-

[nérale.

2. Rousseau applique ici à la volonté générale le fameux |paisonnement de Socrato, relatif aux individus : nul n'est mé-

162 t)U CONTRAT SOOtAL

Il y a souvent bien de la diiïérence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun ; l'autre regarde à l'intérêt privé^ et ce n^est qu'une somme de volontés particulières ; mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s'entre-détruisent (a), reste pour somme des différences la volonté générale (^).

(a) « Chaque intérêt, dit le Marquis d'Arffenson, a des prin," cipes différents. L'accord de deux intérêts particuliers se forme var opposition à celui d'un tiers. « Il eût pu ajouter que Taccord de tous les intérêts se forme par opposition à celui de chacun. S'il n'y avait point d'intérêts différents, à peine sentiraiton l'intérêt commun, qui ne trouverait jamais d obstacle; tout irait de lui-même, et la politique cesserait d'être un art (Note de Rousseau).

chant volontairement. Tout homme tend naturellement vers ce qu'il considère comme son bien ; aucune volonté ne peut être par conséquent corrompue, car cette tendance est naturelle, juste et nécessaire. Mais il arrive qu'on se trompe dans la détermination de ce bien : les méchants sont justement ceux qui, raisonnant mal, croient trouver leur bien dans des actions qui sont en réalité mauvaises et pour la société et pour eux-mêmes. L'erreur n'est donc pas dans la volonté, qui est toujours droite, mais dans l'intelligence.

1. Ce passage est très important, car il est la clef du chapitre suivant, et très difficile. Il a été très bien et très précisément expliqué par M. Haymann, J.-J. Rousseau's Sozialphilosophie, p. 166 et suiv. (Cf. [ntrod., ehap. II, § 4). — Si l'on considère simplement les volontés de tous les citoyens en tant qu'ils ne songent qu'à leurs intérêts privés, on a la volonté de tous, assemblage incohérent, parce que, tous les intérêts particuliers étant différents, on ne peut en aucune façon comparer les volontés auxquelles ils servent de principes. Mais siles volontés se proposent pour but l'intérêt général, elles deviennent du même coup comparables: on peut lesadditionner, en éliminant les plus ou les moins qui s'entro-détruisent, et on saura ainsi ce que la majorité du peuple regarde comme conforme à l'intérêt général. On voit donc que, comme Rousseau le dira au chapitre suivant, € ce qui généralise la volonté est moins le HOmbr^î des voix que l'intérêt commun qui les unit », -' Par

Page 1