LIVRE DEUXIÈME
Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n'avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l'État ; on peut dire alors qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général ('). Enfin, quand une de ces associations est si grande qu'elle l'emporte sur toutes les autres, vous n'avez plus pour résultat
exemple, Pierre, Paul et Jacques, lorsqu'ils ne songent qu'à leurs intérêts privés, veulent, l'un ceci pour telle raison, l'autre cela pour telle autre, etc. ; ils veulent donc des choses différentes et pour des raisons différentes : impossible de tirer de là aucune volonté une, générale; ce n'est que la volonté de tous. Mais demandons-leur à chacun s'ils pensent telle loi conforma ou non à l'intérêt général ; chacun en jugera de son point de vue particulier et pourra bien avoir un avis différent de celui de son voisin, mais du moins tous ces avis seront des réponses à une même question et on pourra en faire la somme algébrique; on aura la volonté générale.
1. La volonté générale étant d'ailleurà une sorte de volonté moyenne, on calculera d'autant plus exactement cette moyenne qu'on aura considéré un plus grand nombre d'expressions particulières de la volonté générale. Toute organisation qui tendra à fausser l'expression naturelle et spontanée de ces volontés, en y substituant des réponses préalablement concertées en vue des intérêts particuliers d'un certain groupe, rendra donc plus malaisée la découverte de la volonté générale. — Rousseau pense ici à tous ces corps presque indépendants, Conseils, Parlements, Églises, dont il constatait la puissance à Genève ou en France, et qui lui paraissent incompatibles avec la vraie souveraineté populaire.
une somme de petites différences, mais une différence unique ; alors il n'y a plus de volonté générale, et l'avis qui l'emporte n'est qu'un avis particulier (^).
Il importe donc, pour avoir bien Ténoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'État, et que chaque citoyen n'opine que d'après lui (a) : telle fut l'unique et sublime institution du grand Lycurgue. Que s'il y a des sociétés partielles, il en faut multiplier le nombre et en prévenir l'inégalité, comme firent Solon, Numa, Servius. Ces précautions sont les seules bonnes pour que la volonté générale soit toujours éclairée, et que le peuple ne se trompe point {').
(a) « Vera cosa è, dit Machiavel, che alcuni divisioni nnocono aile Republiche, e alcune giovano : quelle nuocono che sono d'aile selle e da partigiani accompagnate : quelle giovano che senza sette^ senza partigiani, si mantengono. Non potendo adunque provedere un fundalore d^unaRepuhlica chenon siano inimicizie in quella, ha da proveder almeno che non visiano setie. » (Hist. Florent., \iv, VII). (Note de Rousseau). — «A la vérité, il y a des divisions qui nuisent à une République et d'autres qui lui profitent : celles-là lui nuisent, qui suscitent des sectes et des partis; celles-ci lui profitent, que n'accompagnent ni sectes ni partis. Puis donc que le fondateur d'une République ne peut empêcher qu'il n'y existe des inimitiés, il lui faut du moins empêcher qu'elles ne deviennent des sectes. »
1. Tous les associés s'étant concertés d'avance, leurs volontés diffèrent toutes par le même caractère de celles des autres citoyens : dès lors, cette différence ne se trouve plus éliminée quand on fait la balance des plus et des moins; elle subsiste au contraire, elle passe pour une volonté générale, quoiqu'elle ne soit en réalité que le résultat d'un concert entre des volontés particulières.
2. On voit quelle sera donc la politique de Rousseau : ou bien, pas d'associations du tout, les individus restant isolés en face de l'État ; — ou bien une multitude de petites associations, se contrebalançant l'une l'autre et, par leur opposition même,
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