LIVRE TROISIÈME
des citoyens, qui sont souverains d'un côté et sujets de l'autre (^).
De plus, on ne saurait altérer aucun des trois termes sans rompre à Tinstant la proportion. Si le souverain veut gouverner, ou si le magistrat veut donner des lois, ou si les sujets refusent d'obéir, le désordre succède à la règle, la force et la volonté n'agissent plus de concert, et TEtat dissous tombe ainsi dans le despotisme ou dans l'anarchie. Enfin, comme il n'y a qu'une moyenne proportionnelle entre chaque rapport, il n'y a non plus qu'un bon gouvernement possible dans un État (^). Mais comme mille événements peuvent changer les rapports d'un peuple, non seulement différents gouvernements peuvent être bons à divers peuples, mais au même peuple en différents temps.
Pour tâcher de donner une idée des divers rapports qui peuvent régner entre ces deux extrêmes, je prendrai pour exemple le nombre du peuple, comme un rapport plus facile à exprimer (*).
Supposons que FEtat soit composé de dix mille citoyens. Le souverain ne peut être considéré que collectivement et en corps ; mais chaque particu-
1. En effet, de la proportion ci-dessus on peut tirer : G' = S X E. Puissance est pris au sens mathématique.
2. Dans la proportion ci-dessus, la valeur de G est en effet déterminée par les valeurs de S et de E, et doit varier proportionnellement à celles-ci.
3. Remarquer que le mot rapport, qui revient dans ce passage presque à toutes les lignes, est pris chaque fois dans une acception différente, souvent fort vague. Ainsi le nombre d'un peuple n'est pas un rapport. Rousseau veut dire qu'il va étudier les rapports des trois termesS, EetG, en ne tenant compte que du nombre des citoyens.
lier, en qualité de sujet, est considéré comme individu (*) : ainsi 1^ souverain est au sujet comme dix mille est à un, c'est-à-dire que chaque membre de l'Etat n'a pour sa part que la dix-millième partie de l'autorité souveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent mille riommes, l'état des sujets ne change pas, et chacun porte également tout l'empire des lois, tandis que son suffrage, réduit à un cent-millième, a dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Alors, le sujet restant toujours un, le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. D'où il suit que, plus l'Etat s'agrandit, plus la liberté diminue (^).
Quand je dis que le rapport augmente, j'entends qu'il s'éloigne de l'égalité. Ainsi, plus le rapport est grand dans 1 acception des géomètres, moins il y a de rapport dans l'acception commune : dans la première, le rapport, considéré selon la quantité, se mesure par l'exposant ; et dans l'autre, considéré selon l'identité, il s'estime par la simultitude (^).
l.En effet, c'est par un acte collectif que les citoyens, en tant que membres du souverain, font les lois, tandis que ces lois sont appliquées à chacun d'eux pris individuellement, en tant
que membre de l'Etat. On peut donc écrire : — - = — . par
S 10.000' ^ exemple.
2. Lorsque la population augmente, la valeur propre de chaque sujet ne change pas (E ss 1), mais la puissance totale du souverain augmente en proportion du nombre de ses membres (vS = 10.000, S -^ 100.000, etc.). Donc l'importance relative du sujet par rapport au souverain diminue en proportion inverse. Il est soumis à une autorité d'autant plus forte que l'État est plus nombreux, et il est par suite d'autant moins libre.
3. Rousseau distingue ici deux acceptions, en effet contraires, du mot rapport : i° au sens précis des géomètres, il signi-