Emile, V, p
Introduction 23
priété ; l'injustice devient la règle universelle ; en une telle société, toute culture, toute civilisation ne peuvent qu'être funestes, car l'homme utilise les forces nouvelles qu'il en retire pour ses fins égoïstes ; grâce aux avantages et aux privilèges que la vie sociale lui fournit, il asservit ?es semblables pour s'assurer le bienêtre, la vie oisivtij les jouissances factices qui lui deviennent bientôt un besoin : la civilisation corrompt la nature au lieu de l'améliorer. Or, si l'homme pouvait rester libre en cédaitt à des lois universelles et inflexibles, il devient nécessairement esclave et souffre de sa sujétion lorsqu'il. doit obéir à des maîtres. Ainsi s'établit ce régime d'iniquité et de violence dont le Discours sur Vinégalilé nous a retracé la genèse. Les hommes, qui avaient tous un droit naturel égal à la liberté et presque des facultés égales pour l'exercer, se trouvent, par le fait de la société, privés de leur liberté et livrés à tous les maux de la plus excessive inégalité.
Mais si tel est le fait, tel n'est pas le droit : tous ces maux ne sont inévitables que dans une société abandonnée à elle-même, où les tendances naturelles des hommes, devenues insuffisantes pour assurer leur bonheurdans unétatqui n'est plus leur condition naturelle, se tournent fatalement en vices et en souffrance. Le remède, l'unique remède, ce serait une organisation rationnelle de la société, capable de maiatenir cet état nouveau en harmonie avec les besoins essentiels et les droits imprescriptibles de l'homme. Si la civilisation pouvait être contenue en de telles bornes qu'elle favorisât la vertu au lieu de la détruire, si l'on pouvait élever au-dessus de l'homme des lois aussi inflexibles, aussi impartiales, aussi sages, aussi bienfaisantes que les lois de la nature, et si ces lois n'avaient pour fin que la justice, alors < on réunirait dans la république tous les avantages de l'état naturel à ceux de l'état civil » (*). Ne 1. < S'il.y a quelque moyen de remédier à ce mal (la dcpcQ-
peut-on concevoir, imaginer une société où chaque individu trouverait, sous la garantie puissante de la force sociale, le plein respect de ses droits et les conditions favorables à l'épanouissement de sa nature morale (^)? On voit donc se poser maintenant sous une forme précise le problème du Contrai social : à quelles conditions une société humaine peut-elle exister, sans détruire la liberté et l'égalité naturelles, mais au contraire en leur donnant une extension et des garanties qu'elles ne sauraient avoir, en fait, avant l'organisation de TÉtat?Ou, comme le dit Rousseau ('), il s'agit de « trouver
dance des hommes) dans la société, c'est de substituer la, loi à Vhomme, et d'armer les volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendrait alors celle des choses ; on réunirait dans la république tous les avantages de l'état naturel à ceux de l'état civil... » {Émile^ 11, p. 117.) Cf. Lettre AU marquis de Mirabeau, 26 juillet 1767.
1. Dans la pensée de Rousseau, il n'y a donc pas plus de contradiction entre le Discours sur l'Inégalité et le Contrat social qu'il n'y en a, au fond, entre le sentiment et la raison. La société idéale méritera l'enthousiasme, 1' « honorable joug des lois » sera l'objet d'un respect religieux, pour la même raison qui a valu aux sociétés réelles, où l'homme est exploité et corrompu par l'homme, le plus sévère anathème. Il est vrai pourtant que Rousseau ne maintiendra pas toujours cette distinction dans toute sa rigueur. L'imperfection — fort inégale d'ailleurs — des sociétés réelles n'a pas empoché quelques-uns des bons effets de l'organisation sociale de se produire : quelque chose du droit s'est nécessairement exprimé dans les faits ; Sparte, Rome ou Genève, par exemple, nous offrent parfois à certains égards comme une image de la cité parfaite. Aussi, tandis que, dans le Discours, Rousseau, tout à sa thèse critique, signale et flétrit presque sans réserve les maux inhérents à la société corrompue, dans le Contrat souvent, tout à son antithèse, il mêle ce qui est à ce qui aurait pu être et il ne distingue plus toujours nettement l'État réel de l'Ltat idéal. Far exemple, 1. I, ch. vx et viii.