‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 18 sur 235 · Emile, II, p · texte numérisé non relu

Emile, II, p

4. C,s., I, vnr. Il s'agit, il est vrai, ici, de la liberté morale, mais cette formule — tout à fait kantienne d'ailleurs — convient aussi à la liberté civile.

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loi tire toute sa puissance du libre consentement des individus eux-mêmes, l'obéissance à la loi ne sera plus dépendance et sujétion, mais liberté.

La société reposera donc sur un contrat, c'est-à-dire sur un engagement libre, réfléchi et réciproque des hommes qui la composent. Exigée par la liberté de l'individu, cette condition seule peut rendre un État légitime. Autrement, il peut bien y avoir entre les individus des relations de fait, comportant même certaines institutions plus ou moins stables : le voisinage, les échanges peuvent lier effectivement les hommes ; la force peut faire des maîtres et des esclaves, la guerre soumettre des populations; mais rien de tout cela n'est moral et n'oblige. Seul le contrat peut créer un être social, comparable à l'individu, ayant comme lui des droits, comme lui responsable et libre.

Le contrat est l'acte par lequel un peuple se crée comme peuple. C'est un acte beaucoup plus simple et fondamentalque l'établissement d'ungouvernement ou d'un système de législation, auquel presque tous les écrivains politiques, jusqu'à Rousseau, avaient prétendu le réduire. Avant qu'un peuple puisse valablement choisir son chef ou ses lois, avant qu'on puisse parler d'institutions légitimes, il faut qu'il se donne l'être et pose le principe moral d'où découleront tous les droits et toutes les autorités. Expressément ou tacitement, il faut qu'une telle convention, reconnue de tous, soit à la base de l'État.

Ce n'est nullement une convention arbitraire et indéterminée : quoique libre, puisque les hommes ont le pouvoir de s'y refuser, elle est nécessaire, puisque son objetest« déterminé parla nature de l'acte »(*).Lesimple concert d'individus s'accordant pour une fin quelconque n'en expliquerait pas la valeur morale ; des sauvages

l, C.5., I,vi.

qui se rassemblent et fondent par libre convention une bande de brigands ne créent pas un droit, parce qu'ils ne s'appuient pas sur un droit. Le droit, au fond, ne se crée pas et ne dépend pas des conventions humaines, car il ne repose que sur la nature. Naturellement, il n'y a de droit que dans l'individu, parce que l'individu seul est l'ouvrage do la nature. Le droit naturel est le seul droit, et c'est s'il en découle que tout autre pouvoir pourra prendre — par dérivation et par substitution — le caractère d'un droit. La lin du contrat social, l'objet unique de ses stipulations, ne peut être que la garantie des droits que l'homme tient de la nature.

La valeur morale du pacte, son caractère obligatoire et saint viennent de ce qu'il est la conséquence, la traduction sociale de la loi naturelle.

Assurément un tel contrat aurait pu avoir dans le passé et peut surtout avoir dans l'avenir une réalité historique : Rousseau s'est plu à imaginer la scène et nous en a laissé les curieuses formules dans des notes relatives à la législation de IaGorse(*).Mais le pacte peut être reconnu sans être jamais formulé : il a une réalité idéale et universelle, car partout cette convention est implicitement et nécessairement admise par quiconque prétend juger la société du point de vue de la raison.

1. « Corses, faites silence, je vais parler au nom de tous... Que ceux qui ne consentiront pas s'éloignent, et que ceux qui consentent lèvent la main. — Au nom de Dieu tout puissant et sur les Saints Évangiles, par un serment sacre et irrévocable, je m'unis de corps, de biens, de volonté et de toute ma puissance à la nation corse, pour lui appartenir en toute propriété, moi et tout ce qui dépend de moi. Je juixde vivre et de mourir pour elle, d'observer toutes ses lois et d'obéir à ses chefs et magistrats légitimes en tout ce qui sera conforme aux lois. Ainsi Dieu me soit en aide en cette vie et fasse miséricorde à mon âme. Vivent à jamais la liberté, la justice et la République des Corses. Amen.— Et tous, tenant la main droite élevée, répondront : Amen. » (Streckeisen-Moultou, Œuvres et correspondance inédite de J,-J. Rousseau, p. 116.)

Le pacte social est simple ; il admet une seule clause etn'ensaurait comporter d'autre: tous s'engagent envers tous à ne reconnaître d'autre puissance que la volonté générale. « Ces clauses, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir: Valiénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté (*).» D'où la fameuse formule que l'on trouve, presque dans les mêmes termes, dans le Ms.c/e Genève (^), dans ÏÉ mile (^) et dans le Contrat: < Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »

Le contrat social est donc l'œuvre de la volonté et de la raison des hommes. Il a pour fin unique de les arracher à l'oppression et de leur assurer la liberté. Et pourtant il se réduit tout entier à cette clause: « L'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. » Comment un 4el moyen peutil convenir à une telle fin ?

D'abord, cette aliénation totale est, pour Rousseau, la condition de l'égalité civile. A l'état de nature, les hommes ne sont pas rigoureusement égaux, mais les différences ne dépassent pas celles que nous observons entre les animaux d'une même espèce; elles ne les empêchent pas d'assurer leur vie, et puisque aucun instinct naturel ne les met tout d'abord en lutte les uns contre les autres, elles ne détruisent pas la commune liberté de tous. Mais dès que s'organise la vie sociale, mille causes viennent renforcer ces inégalités naturelles. La richesse, la culture, l'éducation, les privilèges vont les porter au plus haut point : il y aura des maîtres et des esclaves. Le pacte social n'assurerait donc

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