‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 29 sur 235 · C. s , II, VII · texte numérisé non relu

C. s , II, VII

INTRODUCTION 4l

cachée. C'est donc surtout à cause de leurs inconvénients politiques que Rousseau est amené à combattre le luxe et la richesse ; nul n'a plus profondément senti que l'inégalité des droits tenait essentiellement à l'inégalité des fortunes, La législation qu'il esquissa pour les Corses(') en fournit un curieux témoignage.

Pourtant, si importante que soit l'organisation politique, elle n'est encore qu'un moyen. L'essentiel, c'est qu'il y ait un peuple ; avant tout, il faut des citoyens : la condition dernière de l'Etat légitime n*est ni matérielle, ni économique, ni politique, elle est psychologique et morale. Rien n'est plus absurde et plus chimérique que de voir dans un gouvernement un mécanisme automatique assurant infailliblement la liberté et la justice. Sa puissance est grande sans doute : il peut agir sur les hommes, contribuer à les corrompre ou au contraire à les relever ; mais les meilleures lois, les plus grands législateurs sont impuissants s'ils ne trouvent pas devant eux ou s'ils ne réussissent pas d'abord à créer un esprit public, des vertus individuelles, des hommes enfin. La société selon la nature exige l'homme selon la nature. Tout ne < tient radicalement à la politique » que parce que le gouvernement est maître de l'éducation et, dans une large mesure, de la religion et des mœurs.

De là, les théories les plus hardies et les plus combattues qu'exposent les derniers chapitres du Contrat et que Rousseau avait esquissées déjà dans l'article Économie politique et dans la Lettre à Voltaire.

L'État devra veiller, par une sérieuse éducation morale, à entretenir dans les cœurs l'amour de la patrie, c'est-à-dire « l'amour des lois et de la liberté >. Gomment des âmes d'esclaves s'assureraient-elles une liberté que, non moins que l'égalité, tant de forces tendent

1. Cf. Projet de Constitution pour la Corse, daua l'ouvrage citi de Streckeisen-Moultou.

à détruire? Il n'y aura donc de peuple libre que si, dès l'enfance, par des fêtes et par des jeux, piu- u.e culture des sentiments et de la raison tout à la fois, on s'eflPorce de préparer des citoyens.

Enfin, — conditicn dernière et par laquelle Rousseau termine le Contrat social, dans le fameux chapitre sur la Religion civile, — il faut que la volonté générale et la loi aient aux yeux dts hommes un caractère religieux et saint. Pour obtenir d'eux l'obéissance volontaire et le dévouement au bien commun, sans lesquels un l'Uat libre ne peut subsister, les mêmes sentiments profonds doivent les animer. Or la diversité des religions modernes et surtout leur organisation, indépendante des nations et des gouvernements, sont une cause d'affaiblissement pour le sentiment national. Afin donc de renforcer « les sentiments de sociabilité », sans lesquels nul corps politique ne peut être puissant et juste, toute une politique religieuse s'impose à l'État: d'une part, il faut bannir impitoyablement toutes lessectes intolérantes qui n'admettent de salut que dans leur Église et prêchent la haine et l'intolérance ; d'autre part, il faut « réunir les deux têtes de l'aigle », comme l'avait dit Ilobbes, et « tout ramener à l'unité politique, sans laquelle jamais État ni gouvernement ne sera bien constitué » ; c'està-dire qu'il ne faut tolérer nulle part que « le clergé fasse un corps », car alors « il est maître et législateur dans sa partie », et « il y a deux puissances ». Par suite, il importe de dégager de la multiplicité des dogmes divers, en laissant au surplus à chacun telles opinions qu'il lui plaira, « une profession de foi purement civile »('), ne comportant que les croyances indispensables à la vie sociale, et l'État devra Pimposer à tous ceux qui acceptent les stipulations du contrat social.

1. C'est l'Évangile de cette religion civile que Rousseau invitait Voltuiie à rédiger dans la fameuse Lettre déjà mentionnée.

— Ainsi Tintolérance même qu'entraîne à nos yeux ia religion civile n'est pour Rousseau qu'un d envier moyen d'assurer, avec la cohésion et la force du corps politique, la liberté des citoyens (*).

go. — La valeur du système

A considérer l'ensemble de cette doctrine, la liaison et le sens exact de ses thèses essentielles, on aperçoit î-ans doute combien peu sont fondées la plupart des critiques que l'on dirige contre elle. Sur plus d'un point, des théories manifestement incomplètes, étroites ou fausses, comme dans toute l'œuvre de Rousseau, inquiètent le bon sens et se heurtent à l'expérience ; mais, en ses grandes lignes, le système est solide et profond, et il suffit de le bien entendre pour que les objections sans cesse répétées se dissipent aussitôt.

Avant tout, il n'est pas possible de méconnaître le vrai caractère que Rousseau prétendait donner à son ouvrage. Il a cru, il a voulu écrire, comme il le disait fièrement au libraire Rey (*), un livre «.pour tous les

1. Le Contrat social se borne à étudier ainsi les conditions internes les plus importantes de la vie du corps politique. Mais le « sommaire J> qu'en donne l'Emile, quelques passages des Mss. de Genève et de Ncufchâtel, montrent que Rousseau en avait aussi examiné les conditions externes : c'est vraisemblablement la politique extérieure qui devait d'abord terminer le Contrat; Kousseau la supprima en signalant seulement dans une note(IlI,xv), l'importance, la nouveauté et la difficulté du pit)blème. Rousseau concevait une union de petits États, organisés en confédérations assez puissantes pour se défendre contre réfranger, mais conservant chacun leur autonomie. — Cf. le livre intéressant de M. Windenberger, La, République Confédérative de petits États, Paris, 1899 ; Lassudrie-Duchène, J.-J. Rousseau et te Droit des gens, Paris, 1906 ; G. Beaulavon, Les idées de J.-J. R. sur la guerre, Revue de Paris, 1" cet. 1917.

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