C. s., III, II et IV
iNTRODUCTIOr«î 50
înodifie pas ce qui est bien ou mal en soi ; les droits nalureJs subsistent donc bien, en un sens, à titre d'idées morales conçues par les individus ; mais ce ne sont plus des réalités sociales. La loi, c'est-à-dire l'expression de la volonté j^^énéraie, voilà désormais l'unique règle et l'unique critérium du droit. Libre au moraliste, libre au citoyen de désapprouver la loi ; libre à lui de travailler à la modifier pour la mettre d'accord avec ce qu'il regarde comme le droit naturel ou le bien moral. Mais la loi ne peut et ne doit pas reconnaître d'autorité autre que la sienne : tout ce qu'elle touche perd son caractère naturel pour devenir politique et civil, et toute loi peut être modifiée ou supprimée, au gré delà volonté générale. La doctrine de la souveraineté populaire nous paraît donc la conclusion logique de toute politique vraiment libérale, c'est-à-dire faisant de la liberté politique la condition et la garantie delà liberté civile.
Voilà, pour nous, l'essentiel de l'œuvre politique de Rousseau : le sentiment démocratique n'a pas été pour lui une sorte de jalousie haineuse, confuse et trouble, mais un désir raisonnable de justice pour tous et d'égale liberté, et il a montré aux hommes dans l'idéal républicain un objet d'enthousiasme, de respect et de confiance, tout à la fois. Au-dessus des instincts, des habitudes, des intérêts et des forces, il a élevé la majesté de la Loi, et il a proclamé qu'en elle se rejoignaient la nature et la raison. « La place que la notion de la loi doit occuper dans l'esprit humain était vacante dans l'esprit des Français », devait dire plus tard Mirabeau : Rousseau, plus que tout autre, a travaillé à combler cette lacune, et, retournant comme d'instinct à l'idée morale la plus haute de l'antiquité romaine, il a montré dans la loi le moyen de l'affranchissement pour tous les hommes, l'instrument magnifique de la justice et du droit. A ses yeux, la loi, fondée sur la liberté, doit avoir
pour fin, non plus seulement l'ordre, mais le libre et plein développement de la personne humaine : c'est là un idéal dont il est difficile de méconnaître la grandeur et la puissance.
Mais ceux mêmes qui n'y voient qu'une irréalisable, décevante et dangereuse chimère, ne perdent pourtant pas tout contact avec la pensée de Rousseau ; ils ne font que dépasser, exagérer sa défiance et ses inquiétudes, car il a trop profondément senti la beauté de l'idéal qu'il proposait aux hommes pour ne pas comprendre aussi à quelles difficultés la réalisation en était suspendue. Et c'est là l'autre aspect intéressant pour nous de la doctrine politique de Rousseau ; nulle part n'apparaît mieux la fragilité, l'insuffisance de toute œuvre politique qui ne trouve pas un appui dans la conscience individuelle. La valeur des institutions, des lois, de la souveraineté populaire même dépend d'une condition morale : au cœur de ce système, qui peut sembler parfois si abstrait et artificiel, on retrouve toujours le peuple, les hommes, et en somme tout revient et aboutit à la conscience du citoyen.
C'est ce qu'a vu très^^pro fondement Rousseau : c'est cette pensée, d'un réalisme si précis, qu'on trouve au fond de la théorie, en apparence formelle et subtile, de la volonté générale. Pour que la liberté politique entraîne réellement et en fait la liberté civile, il faut que les citoyens aient en vue l'intérêt général; s'il se forme des brigues pour favoriser les intérêts particuliers, si les individus se laissent corrompre, s'ils oublient la solidarité qui les unit à l'ensemble du corps social, si l'ignorance ou les passions les empêchent de comprendre que la loi ne peut favoriser l'intérêt de chacun qu'en assurant également le bien de tous, il est très vrai que la liberté politique pourra engendrer des lois inutiles, oppressives et tyranniques. Si la puissance morale de la faison est méconnue par les hommes,il ne peut y avoir
INTRODUCTION 6t
de liberté I Loin qu'il ait ici péché par excès d'optimisme et d'idéalisme, on pourrait peut-être reprocher à Rousseau d'avoir trop facilement désespéré de la liberté.
La valeur de la loi dépend de la valeur du citoyen. Il n'est pas besoin que les hommes soient des héros ou des saints, mais il faut qu'ils écoutent la conscience et la raisonet qu'ils aientau cœur ce que Rousseau nomme le patriotisme, c'est-à-dire l'amour des lois et de la liberté. La vraie liberté, non pas la liberté dans la jouissance de nos privilèges, mais la liberté égale pour tous, a pour condition et pour instrument la souveraineté populaire. Mais pour que cet instrument ne soit pas faussé dans son fonctionnement et produise tous ses effets utiles, il nous faut développer en nous et dans les autres l'esprit de justice qui est l'esprit d'égalité: la garantie dernière de la liberté, dans tout état démocratique, ne peut être que « dans la force et dans la profondeur du libéralisme populaire > (^). Et c'est ce qui fait l'importance capitale aux yeux de Rousseau du problème de l'éducation : avant tout, par-dessus tout, il faut faire des hommes.
Le système politique de Rousseau, ramené à ses principes essentiels, n'est donc sans doute ni contradictoire, ni absurde, ni chimérique ; c'est un système républicain, démocratique, et, à prendre le mot dans son vrai sens, libéral. — D'où vient rerreur,aujourd'hui si commune, qui fait du Contrat social comme un manuel du despotisme? De trois causes principales, jecrois : d'abord, de ce que plusieurs théories particulières de Rousseau sont en effet intolérantes et oppressives et qu'il a senti plus vivement la liberté politique que la liberté civile ; — ensuite, de ce que le xix^ siècle n'a vu Rousseau qu'à
1. Jacob, la, Crise du Libéralifime, Rev. deMétaph., janv.1903, p. 118.
travers la Révolution, et, parce que Robespierre s'est (lit son disciple, a cru trouver dans le régime de la Terreur la conclusion nécessaire du Contrat social ; — enfin, de ce qu'une nombreuse école de philosophes et de politiques modernes a rétréci et faussé la véritable idée de la liberté, en la détachant de l'idée d'égalité qui en est inséparable, et en l'opposant à la souveraineté populaire qui en est la condition. Les hommes du xviii^ siècle avaient le droit de voir en Rousseau l'homme qui a « le plus éclairé la Franc© sur les saines idées de la liberté >.