‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 7 sur 235 · Notamment, 1. II, ch. iv · texte numérisé non relu

Notamment, 1. II, ch. iv

sieurs phases successives dans la pensée politique de Rousseau, non pas à en lever, mais à en expliquer les contradictions (*).ll est vrai qu'ils ne sont d'accord entre eux sur aucun point précis, ni sur les dates, ni sur la nature, ni sur la portée des variations de Rousseau, et qu'ils se combattent les uns les autres avec le plus brillant succès. Mais ils n'en soutiennent pas moins tous que, pour expliquer le Contrat social^ il faut en briser l'unité factice, en distinguer et classer les morceaux et rendre à chacun d'eux, avec sa date et son orig-ine particulière, son intérêt historique et fragmentaire.

Mais toutes ces critiques — les critiques générales et de principe tirées de considérations philosophiques ou politiques aussi bien que les critiques précises et historiques fondées sur des comparaisons de textes — me paraissent toutes se heurter à une même objection préliminaire : bien loin de s'accorder avec les faits, elles rendent la conduite de Rousseau absurde

1. Surtout, MM. Bertrand, Espinas et Schinz, op. cit. (p. 1, note 1). Les partisans de cette thèse ont tous été amenés en e!Tet à chercher leurs meilleurs arguments dans la comparaison du Afs.de Genève avec le Contrat définitif. Ils soutiennent qu'il y a, de l'un à l'autre, un changement radical. — On peut rattacher à ce groupe M. Emile Faguet qui, notamment dans son livre sur Rousseau penseur, soutient (p. 318-333) que le Contrat social est en réiditè « un ouvrage de jeunesse, indépendantdes autres œuvres de Rousseau, dont il a vu l'incohérence avec ses autres œuvres, qu'il a longtemps gardé par devers lui sans le publier, sa pensée profonde, la pensée de son cœur, étant plutôt avec ses autres ouvrages, qu'il a enfin publié quoique incomplet, parce qu'il estimait, non sans quelque raison, quç, tout compte fait, il n'allait pas sans lui faire honneur ». Mais M. Faguet reconnaît, catégoriquement que le Ms. de Genève a été écrit en 1754 et le Contrat définitif après 1756. Ilest donc conduit à admettre qu'entre 1750 et 1762 1a pensée de Rousseau suit simultanément deux voies parallèles et se manifeste par deux séries d'écrits tout à fait contradictoires.

et inexplicable. Ce retour obstiné de Rousseau aux questions politiques, ces publications successives qui se répètent, se renforcent et se complètent (*), ce soin minutieux apporté aux plus petits détails d'un livre si longtemps et si passionnément préparé, ces précautions mêmes qu'il prend à plusieurs reprises de mettre en garde « le lecteur trop pressé » contre les contradictions apparentes de sa pensée ('), tout cela ne peut plus s'expliquer que par l'hypocrisie, l'étourderie, l'inconscience ou la sottise, et poussées à un tel degré que c'est bien, je pense, la plus invraisemblable, la plus insoutenable de toutes les hypothèses.

Ces critiques peuvent d'ailleurs se réfuter d'une manière plus directe et plus précise par l'examen détaillé des faits et des dates allégués et la discussion des interprétations proposées. Dans la mesure restreinte où le cadre de cette édition le permet, on l'essaiera ci-après (^).

Enfin, comme toutes ces critiques reposent sur le commun postulat de l'incohérence radicale du Contrat

I.On a souvent invoqué une sorte d'arcn de Rousseau. II aurait dit un jour à Dusaulx : « Quant à mon Contrat social, ceux qui se vantent de l'entendre tout entier sont plus habiles que moi : c'est un livre à refaire... » Dusaulx, De mes rapports avec J.-J.R., 1798). Mais ce témoignage unique, très postérieur et manifestement malveillant, ne saurait établir une rétractation du système politique de Rousseau. A tenir le mot pour authentique,ce peutêtre seulement un regret de l'obscurité de certains passages du Contrat, obscurté indéniable et avouée par Rousseau dans le livre lui-même.

2. G. s.. II, IV, note de Rousseau. Cf. ^mi7e, II, note de la page 173 ; et Œuvres et corresp. inédites, éd. Streckeiscn- Moultou, p. 357.

3. Pour une discussion plus détaillée, à roccasion de la thèse ingénieuse et précise de M- Albert Schinz, je renvoie à mon article, déjà signalé plus >aut : La Question du Contrat soc\a\ : uno fausse solution. i,Rev . dliisl. liit. de la France, juill.-sept. 1913.)

social, elles se trouveront ruinées, d'une façon indirecte sans doute mais légitime et sûre, si Ton prouve la fausseté de ce postulat, Or, sans rien dissimuler des difficultés réelles de l'œuvre et sans nier qu'elle présente parfois, sur des points de détail, d'embarraasauis désaccords(*), je me propose de démontrer que les graves contradictions prétendues sont, comme Rousseau nous en avertit lui-même avec insistance, purement apparentes et qu'elles s'évanouissent dès qu'on étudie sa pensée « du dedans », qu'on se. place en face du problème tel qu'il se l'était posé et des difficultés qu'il entendait résoudre. Si l'on rend ainsi à ses théories leur sens exact, les idées essentielles du Contrat forment bien un système, discutable ass ircment, difficile et singulier si l'on veut, mais cohérent, profond et compatible avec le reste de l'œuvre. C'e:?t à montrer cette unité logique du Contrat qu'on s'attachera tout d'abord.

1. Par exemple, III, xvii. Ces difficultés seront soigneusement signalées en note..

Page 1