CHAPITRE VI
Je suppose (*) les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans Tétat de nature remportent, par leur résistance, sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister (') ; et le genre humain périrait s'il ne changeait sa manière d'être.
1. Ce qui ne veut pas dire arbitraire et illogique, tout au contraire» C'est la raison môme qui pousse les hommes, lorsqu'ils veulent constituer un même corps politique, à accepter la loi des majorités, seul principe compatible avec l'égalité primitive (Voir liv. IV, ch. ii). Mais cette loi n'est respectable que parce qu'elle est reconnue par une convention : autrement, le droit de la majorité se ramènerait au droit de la force et cesserait par conséquent d'être un droit.
2. En commençant par ce mot le chapitre le plus important de son ouvrage, Rousseau montre bien que le fameux contrat n'est nullement pour lui un fait historique, mais une hypothèse. Jamais sans doute société primitive n'a solennellement délibéré avant de s'organiser. Mais, si nous nous plaçons par la pensée au moment où une société humaine est forcée do s'organiser, le contrat apparaît comme Tunique fondement compatible avec le droit et la raison, donc avec les vrais inté* rets et la vraie nature de l'homme.
3. La nécessité de la vie sociale ne s'est donc pas fait sentir tout d'abord aux hommes, et Rousseau admet que le temps a rendu les conditions de la vie de plus en plus difficiles. Cette idée est le principe de la célèbre théorie exposée par Malthus, un demi-siècle plus tard : la population humaine tend à se raul-
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Or, comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n^'ont plus d'autre moyen pour se conserver que de former, par agrégation, une somme de forces qui puisse remporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile, et de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naître que du concours de plusieurs ; mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire et sans négliger les soins qu'il se doit ? Cette difficulté, ramenée à mon sujet, peut s'énoncer en ces termes :
« Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à luimême, et reste aussi libre qu'auparavant (*). » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.
Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet : en sorte que, bien qu'elles n'aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les
tiplier beaucoup plus vite que ne peuvent croître les quantités de subsistance dont elle a besoin ; d'où la lutte pour la vie. 1. L'homme, après le contrat social, sera bien « aussi libre qu'auparavant », en ce sens que son pouvoir d'agir sera aussi grand ou môme supérieur, et 'qu'il n'obéira toujours qu'à sa raison ; mais, comme on le verra plus loin, ce ne sera plus la même liberté: ce sera une liberté conventionnelle et non plus naturelle.