LIVRE PREMIER lit
mes suivants : Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout (*).
A l'instant (*), au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté ('). Cette personne publique, qui se forme ainsi par l'union de tous les autres, prenait autrefois le nom de cité (a), et prend main-
(a) Le vrai sens de ce mot s'est presque entièrement effacé chez les modernes : la plupart prennent une ville pour une cité, et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville^ mais que les citoyens font la cité. Cette même erreur coûta cher autrefois aux Carthaginois. Je n'ai pas lu que le titre de cives ait jamais été donné aux sujets d'aucun prince, pas même anciennement aux Macédoniens, ni de nos jours aux Anglais, quoique plus près de la liberté que tous les autres. Les seuls Français prennent tout familièrement ce nom de citoyens, parce qu'ils n'en ont aucune véritable idée, comme on peut le voir dans leurs diction-
1. Ce dernier membre de phrase, assez obscur, signifie que tous les contractants reçoivent des droits égaux, et que le corps social reconnaît chacun d'eux comme membre de l'État, devant avoir sa voix dans les assemblées.
2. Ce mot marque bien le caractère essentiel du pacte : c'est un acte de volonté morale qui seul peut créer un être moral, un peuple. Rousseau conçoit donc cet être moral tout autrement que les sociologues d'aujourd'hui .
3. Ce qui fait de cet être moral une sorte de grand vivant,analogue à certains égards à un être naturel, c'est l'unité qui se trouve, à ce moment créateur, dans l'âme de tous les contractants. Il s'agira de la conserver, par des moyens et des artifices convenables, pendant toute la durée de sa vie. Ce sera le rôle de la Loi, du gouvernement, etc.
tenant celui de république ou de corps politique^ lequel est appelé par ses membres Etal quand il est passif, souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables. A l'égard des associés, ils prennent collectivement le nom de peuple f et s'appellent en particulier citoyens, comme participants à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'Etat. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre ; il suffît de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision (*).