LIVRE QUATRIÈME
devant un simple officier du peuple, qui n’avait ni auspices ni juridiction (1).
Le tribunat, sagement tempéré, est le plus ferme appui d’une bonne constitution; mais pour peu de force qu’il ait de trop, il renverse tout; à l’égard de la faiblesse, elle n’est pas dans sa nature, et, pourvu qu’il soit quelque chose, il n’est jamais moins qu’il ne faut.
Il dégénère en tyrannie quand il usurpe la puissance exécutive, dont il n’est que le modérateur, et qu’il veut dispenser les lois qu’il ne doit que protéger. L’énorme pouvoir des éphores, qui fut sans danger tant que Sparte conserva ses moeurs, en accéléra la corruption commencée. Le sang d’Agis, égorgé par ces tyrans, fut vengé par son successeur ; le crime et le châtiment des éphores hâtèrent également la perte de la république, et, après Gléomène, Sparte ne fut plus rien (2). Rome périt encore par la même voie, et le pouvoir excessif des tribuns, usurpé par degrés, servit enfin, à l’aide des lois faites pour la liberté, de sauvegarde aux empereurs qui la détruisirent (3). Quant au conseil des Dix, à Venise, c’est un tribunal de sang, horrible également aux patriciens et au peuple, et qui, loin de protéger hautement les lois, ne sert plus, après leur avilissement,
(M Les tribuns du peuple romain n’avaient ni insignes, ni faisceaux, ni licteurs ; on ne prenait pas les auspices pour "leur élection, parce que leur magistrature était d’origine plébéienne. Ils avaient cependant certains pouvoirs judiciaires.
(2) Voir l’histoire des révolutions de Sparte sous Agis et Gléomène, à la lin du me siècle av. J.- G.
(3) César et Auguste se firent revêtir de la puissance tribunitienne, et leurs successeurs les imitèrent.
qu'à porter dans les ténèbres des coups qu’on n’ose apercevoir.
Le tribunat s’affaiblit, comme le gouvernement, par la multiplication de ses membres. Quand les tribuns du peuple romain, d’abord au nombre de deux, puis de cinq, voulurent doubler ce nombre, le sénat les laissa faire, bien sûr de contenir les uns par les autres, ce qui ne manqua pas d’arriver.
Le meilleur moyen de prévenir les usurpations d’un si redoutable corps, moyen dont nul gouvernement ne s’est, avisé jusqu’ici, serait de ne pas rendre ce corps permanent, mais de régler les intervalles durant lesquels il resterait supprimé. Ces intervalles, qui ne doivent pas être assez grands pour laisser aux abus le temps de s’affermir, peuvent être fixés par la loi, de manière qu’il soit aisé de les abréger au besoin par des commissions extraordinaires.
Ce moyen me parait sans inconvénient. parce que, comme je l’ai dit, le tribunat, ne faisant pas partie de la constitution, peut être ôté sans qu’elle en souffre; et il me paraît efficace, parce qu’un magistrat nouvellement rétabli ne part point du pouvoir qu’avait son prédécesseur, mais de celui que la loi lui donne (1).
(b L’exercice prolongé d’une magistrature détermine des habitudes et des traditions qui peuvent à la longue modifier tout à fait le caractère que lui avait donné d’abord la loi. Des magistratures périodiques ne seraient pas exposées à cet inconvénient.