‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 21 sur 149 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

qu’il FAUT TOUJOURS REMONTER a UNE PREMIERE CONVENTION

Quand j’accorderais tout ce que j’ai réfuté jusqu’ici, les fauteurs du despotisme (2) n’en seraient pas plus avancés c II y aura toujours une grande différence entre soumettre une multitude et régir une société. Que des hommes épars soient successi-

(1) Le maître a dit : « Je pourrais te tuer ; j’en ai le droit, puisque je suis le plus fort ; je te fais grâce de la vie, à condition que ta personne m’appartiendra et que tu m’obéiras absolument ». En acceptant cette convention, l’esclave n’a fait que céder à la force, qui seule donnait au maître un droit sur lui. Dès que la force sera de son côté, la convention perdra naturellement toute sa valeur. Un tel pacte ne fait donc vraiment que continuer l’état de guerre.

(2) C’est-à-dire Hobbes, Grotius, etc.

DU CONTRAT SOCIAD

vement asservis à un seul, en quelque nombre qu’ils puissent être, je ne vois là qu’un maître et des esclaves, je n’y vois point un peuple et son chef; c’est, si l'on veut, une agrégation, mais non pas une association ; il n’y a là ni bien public, ni corps politique. Cet homme, eût-il asservi la moitié du monde, n’est toujours qu’un particulier; son intérêt, séparé de celui des autres, n’est toujours qu’un intérêt privé. Si ce même homme vient à périr, son empire, après lui, reste épars et sans liaison, comme un chêne se dissout et tombe en un tas de cendres après que le feu l’a consumé.

Un peuple, dit Grotius, peut se donner à un roi. Selon Grotius, un peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil; il suppose une délibération publique. Avant donc que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple (*); car cet acte, étant nécessairement antérieur à l’autre, est le vrai fondement de la société (2).

P) C’est sur cette distinction profonde que repose l’hypothèse d’un contrat social. Pour que les hommes forment vraiment un corps politique, il faut qu’aux relations de fait (voisinage, échanges, etc.) qui les unissaient jusquelà se joignent des relations morales, impliquant des obligations mutuelles et supposant par suite une convention. Alors seulement, on a un peuple.

(2) Dans ce passage, Rousseau a très certainement pour objet d’écarter l’objection très forte que Bossuet avait adressée à Jurieu (5e avertissement aux Protestants, XLIX) : « A regarder les hommes comme ils sont naturellement, et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l’anarchie, c’est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, . . . S'imaginer maintenant, avec M. Jurieu, dans le

En effet, s’il n’y avait point de convention anté rieure, où serait, à moins que l’élection ne fût unanime, l’obligation, pour le petit nombre, de se soumettre au choix du grand? Et d’où cent qui veulent un maître ont-ils le droit de voter pour dix qui n’en veulent point ? La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention (4), et suppose, au moins une fois, l’unanimité.

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