LIVRE PREMIER
Cette somme de forces ne peut naître que du concours de plusieurs ; mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire et sans négliger les soins qu’il se doit ? Cette difficulté, ramenée à mon sujet, peut s’énoncer en ces termes :
« Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, J / s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant (1). » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social doniVe la solution.
Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet; en sorte .que, bien qu’elles n’aient peut être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues, jusqu’à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits, et reprenne sa liberté naturelle, en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.
Ces clauses, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir : l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la commu-
(?) L’homme, après le contrat social, sera bien « aussi libre qu’auparavant », en ce sens que son pouvoir d’agir sera égal ou même supérieur ; mais, comme on le verra plus loin, ce ne sera plus la même liberté : ce sera une liberté conventionnelle et non plus naturelle.
nauté (*) ; car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ; et, la condition étant égale pour tous, nul n’a intérêt de la rendre onéreuse aux autres (2).
De plus, l’aliénation se faisant sans réserve, l’union est aussi parfaite quelle peut l’être, et nul associé n’a plus rien à réclamer : car, s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il n’y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun, étant en quelque point son propre juge, prétendrait bientôt l’être en tous; l’état de nature subsisterait, et l’association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine (3).
P) C’est ici le principe essentiel sur lequel repose tout le livre. Il a soulevé d’innombrables objections, dont nous exposerons et discuterons les principales. Il importe donc d’abord de bien l’entendre : — Les hommes, par le contrat, renoncent formellement à tous les droits qu’ils tiennent de la nature, sans aucune exception, et s’engagent à n’exercer désormais d’autre autorité que celle qui leur sera conférée par le pacte social et par les lois. L’homme abandonne à la société tous ses droits naturels et il en recevra en retour une certaine quantité de droits conventionnels.
(2) Ces deux raisons ne sont pas très claires et l’on ne voit pas pourquoi l’apport de chacun est égal. C’est plutôt lorsque les hommes se sont complètement dépouillés de leurs droits naturels qu’ils se trouvent tous sur le pied d’égalité et que la société peut essayer de leur conférer à tous une part égale de droits conventionnels. C’est, je crois, ce que veut dire Rousseau.
(3) C’est là, je crois, la raison la plus solide en faveur du système de Rousseau; la plupart de ses adversaires ont semblé ne pas la remarquer et ne l’ont pas discutée. — On a reproché de tous les côtés à Rousseau de sacrifier complètement l’individu à l’Etat, et de le dépouiller de tous ses droits naturels pour ne lui laisser que ceux que la société veut bien lui reconnaître. Mais, répond Rousseau, il est