‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 36 sur 149 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

la paix comme des actes de souveraineté ; ce qui n’est pas, puisque chacun de ces actes n’est point une loi, mais seulement une application de la loi, un acte particulier qui détermine le cas(1) de la loi, comme on le verra clairement quand l’idée attachée au mot loi sera fixée (2).

En suivant de môme les autres divisions, on trouverait que, toutes les fois qu’on croit voir la souveraineté partagée, on se trompe ; que les droits qu’on prend pour des parties de cette souveraineté lui sont tous subordonnés, et supposent; toujours des volontés suprêmes dont ces droits ne donnent que l’exécution.

On ne saurait dire combien ce défaut d’exactitude a jeté d’obscurité sur les décisions des auteurs en matière de droit politique, quand ils ont voulu juger des droits respectifs des rois et des peuples sur les principes qu’ils avaient établis. Chacun peut voir, dans les chapitre ni et iv du premier livre de Grotius (3), comment ce savant homme et son traducteur Barbeyrac (4) s’enchevêtrent, s’embarrassent dans leurs sophismes, crainte d’en dire trop ou de n’en dire pas assez selon leurs vues, et de choquer les intérêts qu’ils avaient à concilier. Gro-

f1) Expression juridique, qui signifie la façon dont une loi générale s’applique à une occasion particulière.

(2) Voir ci-après, ch. vi.

(3) Ces chapitres traitent « des différentes sortes de guerre, de la nature de la souveraineté » et de « la guerre des sujets contre les puissances ».

(4) Barbeyrac, professeur de droit à Groningue, publia, au début du xviii6 siècle, une traduction française de l’ouvrage de Pufendorf, sur le Droit de la Nature et le Droit des Gens , et de l’ouvrage déjà cité de Grotius.

tius, réfugié en France, mécontent de sa patrie, et voulant faire sa cour à Louis XIII, à qui son livre est dédié, n’épargne rien pour dépouiller les peuples de tous leurs droits et pour en revêtir les rois avec tout l’art possible. C’eût bien été aussi le goût de Barbeyrac, qui dédiait sa traduction au roi d’Angleterre George Ier. Mais malheureusement l’expulsion de Jacques II, qu’il appelle abdication, le forçait à se tenir sur la réserve, à gauchir, à tergiverser, pour ne pas faire de Guillaume un usurpateur. Si ces deux écrivains avaient adopté les vrais principes, toutes les difficultés étaient levées, et ils eussent été toujours conséquents ; mais ils auraient tristement dit la vérité et n’auraient fait leur cour qu’au peuple. Or, la vérité ne mène point à la fortune, et le peuple ne donne ni ambassades, ni chaires, ni pensions.

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