‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 80 sur 149 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

du peuple étant la leur, leur plus grand intérêt est que le peuple soit florissant, nombreux, redoutable; ils savent très bien que cela n’est pas vrai. Leur intérêt personnel est premièrement que le peuple soit faible, misérable, et qu’il ne puisse jamais leur résister. J’avoue que, supposant les sujets toujours parfaitement soumis, l’intérêt du prince serait alors que le peuple fût puissant, afin que cette puissance étant la sienne le rendît redoutable à ses voisins ; mais, comme cet intérêt n’est que secondaire et subordonné, et que les deux suppositions sont incompatibles (1), il est naturel que les princes donnent toujours la préférence à la maxime qui leur est le plus immédiatement utile. C’est ce que Samuel représentait fortement aux Hébreux (2); c’est ce que Machiavel a fait voir avec évidence. En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains (a). (*)

(*) A savoir, i° que les sujets soient parfaitement soumis, 20 que le peuple soit aussi puissant que possible. La puissance du peuple suppose, chez les individus, l’esprit d’initiative et d’indépendance.

(2) Paroles de Samuel aux Hébreux, qui demandaient un roi (Ier liv. de Samuel, chap. vin, vers. 10-18.)

(a) Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen ; mais, attaché à la maison de Médicis, il était forcé, dans l’oppression de sa patrie, de déguiser son amour pour la liberté. Le choix seul de son exécrable héros (César Borgia) manifeste assez son intention secrète ; et l’opposition des maximes de son livre du Prince à celles de ses Discours sur Tite-Live et de son Histoire de Florence , démontre que ce' profond politique n'a eu jusqu’ici que des lecteurs superficiels ou corrompus. La cour de Rome a sévèrement défendu

Nous avons trouvé, parles rapports généraux (*), que la monarchie n’est convenable qu’aux grands Etats, et nous le trouvons encore en l’examinant en çlle-même. Plus l’administration publique est nombreuse, plus le rapport du prince aux sujets diminue et s’approche de l’égalité, en sorte que ce rapport est un, ou l’égalité même, dans la démocratie (2). Ce même rapport augmente à mesure que le gouvernement se resserre, et il est dans son maximum quand le gouvernement est dans les mains d’un seul. Alors il se trouve une trop grande distance entre le prince et le peuple, et l’État manque de liaison. Pour la former, il faut donc des ordres intermédiaires; il faut des princes* des grands, de la noblesse pour les remplir (3). Or, rien de tout

son livre : je le crois bien, c’est elle qu’il dépeint le plus clairement. ( Note de Rousseau , éd. de 1782).

Machiavel, 1469-1527, célèbre historien et écrivain politique florentin, dont les deux principaux ouvrages sont les Discours sur Tite-Live et Le Prince . L’interprétation que donne Rousseau, dans cette note, de la doctrine « machiavélique », a été également proposée par Diderot dans l’Encyclopédie, mais elle est généralement abandonnée aujourd’hui. Rousseau vise ici notamment les Disc, sur T.-L ., II, 11.

(b Ci-dessus, III, ni, fin.

(2) Rapport signifie ici différence. Dans la démocratie parfaite, où chaque citoyen détient une part du pouvoir exécutif, le prince comprend autant de membres

qu’il y a de sujets dans l’Etat : G •= E, ou — - = 1. Mais,

dans la monarchie, où G = 1, la différence des deux termes est à son maximum.

(3) Montesquieu avait dit de même : « Les pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants, constituent la nature du gouvernement monarchique. » Espr. d. L., II, iv.

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