LIVRE TROISIÈME
cela ne convient à un petit État, que ruinent tous cés degrés.
Mais s’il est difficile qu’un grand État soit bien gouverné, il l’est beaucoup plus qu’il soit bien gouverné par un seul homme ; et chacun sait ce qu’il arrive quand le roi se donne des substituts.
V Un défaut essentiel et inévitable, qui mettra toujours le gouvernement monarchique au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n’élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capables, qui les remplissent avec honneur ; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents, qui font dans les cours parvenir aux grandes places, ne servent qu’à montrer au public leur ineptie aussitôt qu’ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince; et un homme d’an vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère ( 1 ) qu’un sot à la tête d’un gouvernement républicain. Aussi, quand, par quelque heureux hasard, un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, et cela fait époque dans un pays (2).
f1) Ministère s’applique proprement aux auxiliaires ou substituts du monarque, et non aux chefs d’une république.
(2) Compliment à l’adresse de Choiseul, alors premier ministre, dont Rousseau espérait ainsi s’assurer la bienveillance, comme il le déclare dans les Confessions , part. II, liv. xi. Ce paragraphe tout entier avait d’ailleurs été intercalé à la dernière minute par Rousseau dans le texte primitif (lettre à Rey, 6 janv. 1762). Il n’empêcha pas les persécutions.
Pour qu’un État monarchique pùt être bien gouverné, il faudrait que sa grandeur ou son étendue (*) fût mesurée aux facultés de celui qui gouverne. Il est plus aisé de conquérir que de régir. Avec un levier suffisant , d’un doigt on peut ébranler le monde; mais pour le soutenir il faut les épaules d’Hercule. Pour peu qu’un État soit grand, le prince est presque toujours trop petit. Quand, au contraire, il arrive que l’État est trop petit pour son chef, ce qui est très rare, il est encore mal gouverné, parce que le chef, suivant toujours la grandeur de ses vues, oublie les intérêts des peuples, et ne les rend pas moins malheureux par l’abus des talents qu’il a de trop qu’un chef borné par le défaut de ceux qui lui manquent. Il faudrait, pour ainsi dire, qu’un royaume s’étendît ou se resserrât à chaque règne, selon la portée du prince ; au lieu que, les talents d’un sénat ayant des mesures plus fixes (2), l’État peut avoir des bornes constantes et l’administration n aller pas moins bien.
Le plus sensible inconvénient du gouvernement d’un seul est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un roi mort, il en faut un autre ; les élections laissent des intervalles dangereux ; elles sont orageuses ; et à moins que les citoyens ne soient d’un désintéressement, d’une intégrité que ce gouvernement ne comporte guère, la brigue et la cor-
(*) La grandeur d’un Etat dépend du nombre de ses habitants ; l’étendue s’entend de son territoire.
(2) D’abord, parce que l’élection garantit chez tous les sénateurs un certain talent ; ensuite, parce qu’il se fait entre eux une sorte de moyenne.