‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 82 sur 149 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ruption s en mêlent. 11 est difficile que celui à qui l’État s’est vendu ne le vende pas à son tour et ne se dédommage pas sur les faibles de l’argent que les puissants lui ont extorqué. Tôt ou tard tout devient vénal sous .une pareille administration, et la paix dont on jouit alors sous les rois est pire que le désordre des interrègnes.

Qu’a-t-on fait pour prévenir ces maux? On a rendu les couronnes héréditaires dans certaines familles ; et l’on a établi un ordre de succession qui prévient toute dispute à la mort des rois ; c’est-à-dire que, substituant l’inconvénient des régences à celui des élections, on a préféré une apparente tranquillité à une administration sage, et qu’on a mieux aimé risquer d’avoir pour chefs des enfants, des monstres, des imbéciles, que d’avoir à disputer sur le choix des bons rois ; on n’a pas considéré qu en s’exposant ainsi aux risques de l’alternative (*), on met presque toutes les chaifces contre soi. C’était un mot très sensé que celui du jeune Denys, à qui son père, en lui reprochant une action honteuse, disait : « T’en ai-je donné l’exemple ? — Ah ! répondit le fils, votre père n’était pas roi ! »

Tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres. On prend beaucoup de peine, à ce qu’on dit, pour enseigner aux jeunes princes l’art de régner ; il ne paraît pas que cette éducation leur profite. On ferait mieux de commencer par leur enseigner l’art

P) C’est-à-dire aux chances de voir de mauvais rois succéder à un bon. Les chances défavorables sont d’ailleurs de beaucoup les plus nombreuses, comme le prouvent l’anecdote et le raisonnement qui suivent.

d’obéir. Les plus grands rois qu’ait célébrés l’histoire n’ont point été élevés pour régneé ; c’est une science qu’on ne possède jamais moins qu’après l’avoir trop apprise, et qu’on acquiert mieux en obéissant qu’en commandant. « Nam utilissimus idem ac brevissimus bonarum malarumque rerum delectus, cogitare quid aut nolueris snb alio principe, aut volueris. » (*)

Une suite de ce défaut de cohérence est l’inconstance du gouvernement royal, qui, se réglant tantôt sur un plan tantôt sur un autre, selon le caractère du prince qui règne ou des gens qui régnent pour lui, ne peut avoir longtemps un objet fixe ni une conduite conséquente : variation qui rend toujours l’État flottant de maxime en maxime, de projet en projet, et qui n’a pas lieu dans les autres gouvernements, où le prince est toujours le même. Aussi voit-on qu’en général, s’il y a plus de ruse dans une cour, il y a plus de sagesse dans un sénat, et que les républiques vont à leurs fins par des vues plus constantes et mieux suivies ; au lieu que chaque révolution dans le ministère en produit une dans l’Etat, la maxime commune à tous les ministres, et presque à tous les rois, étant de prendre en toute chose le contre-pied de leurs prédécesseurs.

De cette même incohérence se tire encore la solution d’un sophisme très familier aux politiques royaux : c’est non seulement de comparer le gouvernement civil au gouvernement domestique, et le

(J) Tacite, Hist ., i, 16. « Car le meilleur moyen, et le plus court à la fois, de discerner ce qui est bien et ce qui est mal, c’est de te demander ce que tu aurais ou n’aurais pas voulu, si e’était un autre que toi qui fût roi. »

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