Revue des Deux-Mondes, 1896, tome 18, Pp
Argentine, l'ignorance complète des principes éronomiques ajoutée à la corruption des gouvernants ont fait disparaître en peu de temps tout le stock métallique et la prime de l’or s’est élevée en 1891 à 300. Des banques gouvernementales avaient été créées dans chaque province, administrées par des agents du gouvernement. Ce fut l'anarchie financière complète. Les banques ouvraient des comptes énormes aux hommes politiques influents, dans le but de pouvoir sans aucun risque augmenter le nombre des émissions autorisées. Malgré ces désordres, la République Argentine n’a pas essayé de sortir d’une situation aussi déprimante, et une loi de 1899 consolida la dépréciation en fixant le dollar-papier à 44 o]J0.
Nous avons maintenant à étudier le groupe le plus important de partisans du papier. Il s’est développé principalement aux États-Unis, et c’est dans ce pays que nous allons l'apprécier. Le cours forcé qui y régna de 1861 à 1859 était favorable à une certaine partie de la société, notamment aux industriels et agriculteurs. Aussi, dès que le gouvernement manifesta l'intention de revenir à la circulation normale, se groupèrent-ils pour défendre leurs intérêts.
Ce parti prit le nom d'inflation. Son but était, non seulement d'empêcher l'abolition du cours forcé, mais encore de pousser le gouvernvment à de nouvelles émissions. Dès 1858,le nombre des inflation-
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nists avait acquis une très grande importance ; ils prirent alors le nom de greenbackers, c’est-à-dire partisans des greenbacks (dos vert ; ainsi désigné en raison de la couleur du papier). Ce fut un véritable parti politique constitué surtout par les agriculteurs de l'Ouest. Les mobiles qui dictaient leur conduite sont faciles à comprendre. La plupart de ces agriculteurs avaient, pendant la guerre, fait des emprunts considérables en papier déprécié. L’abolition du cours forcé les aurait obligés à s'acquitter en espèces métalliques et, par conséquent, à subir une cerlaine perte. Ils avaient, au contraire, tout intérêt à ce que la dépréciation du papier s’accrût. Une circulation plus grande de monnaie leur permettait de payer plus facilement les intérêts de leurs dettes et les frais de transport de leurs denrées.
Les inflationnists comprenaient également les industriels et les gros commerçants à qui la hausse des prix faisait réaliser des bénéfices considérables, Ajoutons que la plupart se livraient à la spéculation et ce molif seul suffirait à expliquer leur manière d’agir.
C’est donc uniquement l'intérêt personnel qui guidait les inflationnists. Pourtant, ces idées égoïstes ne pouvaient, logiquement, être mises en avant pour réclamer le maintien du cours forcé. Il fallait trouver d’autres arguments, basés sur l'intérêt général. Voyons quelles furent les raisons qu'ils invoquèrent.
D'abord, a-t-on dit, le cours forcé agit comme un droit protecteur et défend l’industrie nationale contre la concurrence étrangère. La dépréciation fait diminuer les prix de revient, car les salaires, de même que les matières premières prises à l'intérieur du pays, n’augmentent pas aussi vite que la prime de l’or.Pour lescommerçants étrangers, au contraire, le prix de revient reste invariable et ne leur permet pas de venir, sur les marchés intérieurs, concurrencer les commerçants indigènes ; autrement dit, la dépréciation du papier protège l’industrie nationale. Une autre cause de protection consiste dans ce fait que les producteurs étrangers hésitent à vendre leurs marchandises dans les pays à papier déprécié, en raison des risques de perte provoqués par les oscillations constantes de la prime de l'or.
Là ne s’arrêtent pas, d’après les inflationnists, les avantages du cours forcé. Un autre bienfait, c’est qu'il crée une prime à l'exportation en ce sens que les fabricants indigènes, en vendant leurs produits à l’étranger,se font payer en or. Leur gain est proportionné à la prime de l'or et leurs bénéfices augmentent en même temps que la dépréciation, puisque la somme reçue en espèces métalliques leur permet d'acheter une plus grande quantité de papier. Enfin, un dernier argument consiste à dire que le cours forcé stimule l’activité économique. Les commerçants, à qui la hausse des prix fait réaliser des
bénéfices importants, cherchent à étendre leurs affaires. De plus, leurs dépenses sont en rapport avec leurs gains, et par là même, les autres commerces. y trouvent un regain d'activité. Enfin, dit-on, ces commerçants, toujours dans une idée de lucre, s’approvisionnent en marchandises avant que les prix n’augmentent, et par le fait, développent la production.
Tous ces arguments ne doivent pas mous convaincre. L’apparence de logique qu'ils présentent disparaît au premier examen. Tout d’abord, la protection que procure le cours forcé est purement illusoire. Elle n'apparaît qu’au début, mais s’éclipse rapidement. En raison de la dépréciation, le prix des matières premières ne tarde pas à s'élever et les fabricants ne peuvent plus les avoir au même prix qu'auparavant.
Les salaires suivent la même progression. En admettant même que leur élévation soit inférieure à celle des prix, le cours forcé aurait ceci d’injuste qu'il enrichirait certains commerçants au détriment des salariés, le gain de ces derniers n'étant plus en rapport avec leurs besoins. Les ouvriers forment une classe certainement plus intéressante que celle des gros négociants. Leur intérêt prime celui des autres classes de la société, car les possesseurs de grandes fortunes ne sont pas atteints par la cherté des vivres. Le premier argument des inflationnists n’est done
ni De
pas acceptable. Il en est de même pour le second, d’après lequel le cours forcé créerait une prime à lexportation. Les commerçants indigènes n’ont aucun intérêt à vendre leurs produits à l'étranger, car la quantité d’or qu'ils recevront sera inférieure à la quantité de billets qu'ils toucheraient des consommateurs indigènes ; par conséquent le fait de changer cel or en papier ne leur procure aucun bénéfice ; ils auront même à supporter en plus les frais de transportet de douane.
Quant à l’activité économique que provoque le cours forcé, elle n’est pas un signe de richesse générale. Elle ne résulte que de la spéculation et n'augmente pas dans le pays la somme des valeurs. Bien au contraire, un pareil régime décourage les entreprises de longue haleine. «Qui oserait fonder, dit M. Cahen, ces vastes entreprises industrielles indispensables à notre époque, en courant le risque de voir le capital initial diminuer considérablement de valeur par suite d'une baisse ultérieure du papiermonnaie ? Comment supposer la possibilité de faire des transactions à longue échéance, dans une nation où la valeur de la monnaie se modifie si fréquemment (1)».
Les arguments des inflationnistes ont,du reste, été réfutés lors du XLIV® congrès des États-Unis, par