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386 LE CilÉDil ET LES BANQUES.
« Ayant montré la nature des transactions du public avec les banques, nous présentons le tableau qui précède avec l'inlenlion de montrer quelle a été la nature des transactions des banques avec le public, et quelle a été la proportion des perles supportées par la nation en conséquence des faillites survenues parmi elles. Pour faire ce calcul nous nous appuierons généralement sur les états fournis par M. Gallatin en 1830 (1), y ajoutant les faillites survenues depuis celte époque jusqu'en 1836, et complétant ainsi une période d'un quart de siècle, qui embrasse l'embargo, la guerre, la suspension et la reprise des payements en espèces, la convulsion qui suivit la fin de la guerre en Europe, les spéculations de 1825, etc.
« Le nombre moyen des banques dans le Massachusetts, de 1811 à 1830 (2), a élé de 34, et la moyenne du capital de plus de 12 millions. Les faillites jusqu'en 1836 ont été au nombre de cinq (3), ou d'environ^"/ ,00 de un pour cent par an. Le capital des banques faillies s'élevait à 700,000 doU., mais presque toutes leurs dettes furent payées. Le total des sommes qui restaient à réclamer contre deux d'entre elles n'était plus, à la date des derniers rapports publiés, que de 19,878 dollars. Une troisième a payé toutes ses dettes; une quatrième, à ce qu'on pense, a fait de même ; et quant à
()) Cousideralioiis on (lie Currcucy and Banking syslcni of Ihc United States.
(2) Nous avons, dans diaque cas, pris le nombre moyen des banques de 1811 à 1830, au lieu de celui que nous aurions trouvé de I8li à 1836, et qui eût apporté une grande diminution dans la proportion du nombre des faillites pour tout l'ensemble delà période. Nous l'avons fait ainsi, parce que nous n'avons pas l'intention d'amoindrir la proportion des pertes. Le nombre moyen des banques dans le Massachusetts, de 1811 à 1836, a été de 48, et le nombre des faillites survenues dans cet intervalle ayant élé de S, la proportion ne serait que de42/i00de un pour cent. {N. de la.).
(ô) M. Gallatin en compte six, avec un capital s'élevant à 850,000 doll. Mais la banque de Bedford ne fit pas faillite. Elle arrêta ses opérations en conséquence d'une loi rendue à cet effet, et partagea son capital.
{Note de l'aiit.).
la dernière, le monlant total des billets en émission au moment oîi elle suspendit ses opérations, n'était que de 27,000 dollars. Si nous estimons la perte totale à 50,000 dollars, ce sera la porter très-haut, et on trouvera qu'elle donne moins de cinq dollars jmr chaque milliùn, ou les deux millièmes parties de un pour cent sur la somme des transactions facilitées par l'existence de ces institutions et par la substitution de leur papier à la monnaie métallique. »
M. Carey fait remarquer ici, en passant, que le calcul qui précède est établi sur cette supposition, que chaque portion du capital d'une banque n'accomplit que quatre opérations dans une année, ce qui est bien loin d'être conforme à la réalité. Dans une note, il ajoute : Nous avons fait quelques recherches auprès d'une banque de Philadelphie, et nous avons trouvé que les échanges accomplis à son comptoir s'élèvent journellement, en moyenne, au quart de son capital, et annuellement à quatre-vingts fois son capital. Si nous ajoutons à cela les échanges facilités par la circulation des billets des banques et des traites fournies par elles, nous trouverons que la perte essuyée dans le Massachusetts, pendant ces vingt-cinq années, s'élève à peine à im dollar et un quart par million, sur la totalité des transactions que les banques ont facilitées par leur intervention.
a Le nombre moyen des banques dans Tétat de Rhode- Island a été, durant la même période, de 27, avec un capital excédant trois millions. 11 y a eu deux faillites (1), ce qui donne
(1) Les banques de Burrilville et de Scituate. M. Gallatin comprend dans son calcul la Banque d'échange des cultivateurs ( Framer's eichange
pour moyenne annuelle ^/lo^ de un pour cent. Le capital des banques faillies s'élevait à oO,000 doll. La proportion des pertes ne peut pas différer sensiblement de celle que nous avons trouvée pour le Massachusetts.
« Dans le Maine, le nombre moyen des banques a été de 13 1/4. Les chartes de trois de ces établissements expirèrent en 1812 et ne furent pas renouvelées. 11 y a eu cinq faillites, ce qui donne une moyenne annuelle de 1 1/2 pour cent. Le capital moyen a été de 1,700,000 doll., et celui des banques faillies de 300,000, ou 1 1/6 pour cent par an.
« Dans le New-Hampshire, le nombre moyen des banques a été de 11 1/2, et le nombre des faillites de 2, ou environ deux tiers de un pour cent par an. Le capital moyen a été de l,liiO,000 doll., et celui des établissements faillis, de 129,600, soit moins do i/2 pour cent par an. Nous ne sommes pas en mesure de préciser le montant des perles essuyées par les créanciers des banques du Maine et du New-Hampshire, mais nous avons tout lieu de croire que la proportion pour cent a été exlrêmeraeiit faible.
« Dans le Vermont, il n'y a pas eu de faillite.
« Dans le Conneclicul, il y a eu en moyenne neuf ijanques, et en tout deux faillites, ou un peu moins de un pour cent par an. Le capital moyen a été de 3,-^00,000 doll., et celui des établissements faillis de 600.000, soit environ les deux tiers de un pour cent par an.
« Le nombre moyen des banques dans les six étals qui viennent d'être nommés, et qui constituent la Nouvelle-Angleterre, a été, de 1811 à 1830, de 97, et le nombre total des faillites, en 23 ans, de 16, soit deux tiers de un pour cent par an. Le capital moyen a élé d'environ 22 millions. Celui des établissements tombés était d'environ 2,000,000, soit à peu près ^JiQQ de un pour cent par an. La perte totale supportée
bank),qui tomba en 1800, et fut, à ce qu'on pense, la première banque qui eût fait faillite dans la Nouvelle-Angleterre. Il mentionne aussi la Brt«que des cultivateurs et des mécaniciens (Franner's and mechanics'), ce que nous croyons être une erreur.
par la eoramunaulé ne peut pas avoir excédé beaucoup 500,000 doll., ce qui donne une moyenne annuelle de 20,000, ou Vu de un pour cenl sur le capital des banques, et probablement environ ^/^^^ de un pour cent sur les opérations facilitées par ces institutions. Si celte estimation est exacte, le risque attaché aux transactions avec les banques dans la Nouvelle-Angleterre, pendant une période de plus d'un quart de siècle, a été en moyenne de un dollar sur cinquante mille. Si nous excluons le Connecticut, dans lequel une faillite a été suivie de grandes fraudes et a produit des pertes considérables, ce risque n'a pas excédé cinq dollars sur un million.
« Dans l'état de New-York la moyenne du nombre des banques a été de 26, et il y a eu 11 faillites, ce qui donne une moyenne annuelle de 1 % pour cent. Le capital a été en moyenne de 16 raillions et celui des établissements faillis d'environ3 '/jmillions,soil environ sept huitièmes de un pourcent par an. Cependant les pertes furent généralement supportées, comme dans le Massachusetts, parles actionnaires et non par les créanciers. 11 n'y eut que deux faillites de 1823 à 1837, en sorte que dans cet intervalle de temps la moyenne annuelle a été au-dessus deV j pour cent sur le nombre des banques existant en 1830. L'une d'elles a payé toutes ses dettes et il n'y a pas eu d'autre perte que celle qui est retombée sur les actionnaires. La perte causée par les autres fut, à ce que nous croyons, Ircs-faible. Durant ce temps, le risque de perte couru dans les transactions avec les banques, et dans l'usage de leurs billets de circulation, ne peut pas être évalué au-dessus de cinq dollars par million, et probablement, comme nous l'avons établi par rapport au Massachusetts, il. n'a pas été de plus d'un dollar par million sur la somme des transactions dont l'accomplissement a été facilité par ces institutions.
« Dans le New-Jersey, le nombre moyen des banques a été de 12, on y a compté 10 faillites, soit une moyenne annuelle de 3 pour cent.
390 LE CRÉDIT FT I.FS RANQUrS.
« Dans la Pcnsylvanic, lo nombre moyen des banques a été de 29, el lo nombre total des faillites de 19, ce qui donne une moyenne de 2 V^ pour cent par an. Presque toutes ces faillites, au reste, éclatèrent dans les années qui suivirent immédiatement la fin de la guerre, et il n'y en eut que trois, tout à fait insignifiantes par rapport à l'importance du capital, dans la période de i820 à 1837. Le ca|iilal moyen des banques de cet étal, de 1811 à 1830, a été de 15 millions, et le capital de celles qui faillirent, de 1811 à 1836, était de deux millions, ce qui donne une moyenne de * '2 pour cent par an.
« Pour l'ensemble de neuf états dont il vient d'être question, le nombre moyen des banques, de 1811 à 1830, a été de 163. Le nombre total des faillites a été de 56, soit, en moyenne, 2 1/4 par an, ou 1 3/8 pour cent. Le capital moyen a été de 55 millions, à quoi il faut ajouter la moitié du capital de la Banque des Etats-Unis (1). Ce qui fait un total de 72 millions. Le capital des institutions qui faillirent était de 10 millions, ce qui donne une moyenne annuelle d'un peu plus de V2 poui' cent. 11 est extrêmement difficile de déterminer l'époque précise où ces faillites ont éclaté, mais nous croyons que, dans les années de 1822 à 1837, le montant total n'en a pas excédé deux millions de dollars, donnant ainsi une moyenne annuelle d'environ 133,000 doll., ou environ 1,800 pour chaque million de capital. La plus forte perte éprouvée par ceux qui ont été en relations d'affaires avec les banques faillies, ou qui ont fait usage de leurs billets, ne peut pas être évaluée, pour la période entière, aud'jssusde trois millions, et n'égale probablement pas la moitié de cette somme. Admettant toutefois ce chiffre, elle no forme pas plus de V400 d'un pour cent sur les transactions accomplies par les individus avec ces institutions, sous la forme de dépôts, d'effets négociables, de billets de circula-
(t) La moitié seulement du capital delà Banque des États-Unis était employée dans ces états.
CHAP. X. — §T. LES BANQ. AUX I^TATSIINFS. 391
lloiï, etc., et ne ferait pas monter le risque à plus de un dollar sur 40,000. Dans les quinze dernières années de la période, ce risque n'a pas excédé cinq dollars par million, et n'a probablement pas atteint même un dollar.
« Nous sommes disposé à croire que dans aucun pays une aussi grande masse de transactions n'a été conduite à fin d'une manière aussi avantageuse à la communauté et avec un aussi faible contingent de pertes, et que la prime d'assurance sur les dettes des individus envers les banques, ou des banques envers les individus, est en conséquence moindre que dans aucune autre partie du monde.
« En allant vers le Sud et l'Ouest, nous trouvons à chaque pas, avec une densité décroissante de la population, un accroissement du risque. Dans les états situés au Sud de la Pensylvanie et de la rivière Ohio, il y a eu 84 faillites, et dans ceux qui sont à l'Ouest de la Pensylvanie, 27. Presque toutes ces faillites furent, aussi bien que dans la Pensylvanie, le résultat de tentatives prématurées pour établir des bureaux d'achat et de vente de monnaie dans des régions où tout le monde était disposé à acheter et où pcrspnne n'avait rien à vendre. 11 en arriva ce qu'il était facile de prévoir. Après des essais infructueux pour établir un courant d'affaires, on se vit contraint de suspendre ses payements, précisément comme le feraient des hommes qui s'engageraient dans toute autre entreprise pour laquelle la communauté ne serait pas préparée. Le nombre total des faillites en 25 ans a élé de 167, dont 1 .30 au Sud et à l'Ouest de New-York, et presque toutes, sinon toutes sans exception, peuvent être attribuées à la même cause. Le nombre moyen des banques en exercice pendant cet intervalle, a été de '2i2, et la moyenne des faillites a été de 2 3/4 pour cent, ce qui ne fait qu'un peu plus que la moyenne trouvée pour les banques privées d'Angleterre de 1821 à 1826, époque où il ne survint rien d'extraordinaire, soit un passage de la guerre à la paix, ou de la paix à la guerre, qui pût déterminer un ébranlement et des désastres. Depuis la p)-emière institution des banques en
392 I.E CRb'DIT F.T LfiS BANQUES.
Amérique jmqii'à l'année 1837, les faillites ont été moins nombreuses, d'environ un quart, que celles de V Angleterre dans les trois seules années 1814, 1813 et 1816, t^ne motitant des pertes supportées par le public présente probablement une proportion encore plus faible relativement à la somme des transactions accomplies (1).
« Nous avons vu que dans le Massachusetts et dans Rhode-lsland la proportion des pertes est moindre, et qu'elle va s'élevant par degrés à mesure qu'on passe des étals à population dense de la Nouvelle-Angleterre, aux établissements clair-semcs de TOuesl et du Sud-Ouest. En passant du Massachusetts en France, cl de là en Angleterre, nous devrions trouver un plus haul degré de confiance avec une plus faible proportion de pertes, et cependant il n'en est pas ainsi. Dans ces deux pays les perles sont plus grandes et la confiance de l'homme dans son semblable est moindre que dans cel État, où elle est en conséquence plus grande que dans aucune autre partie du monde (2). Dans la Grande-Bretagne les individus jouissent d'un crédit aussi étendu qu'il est possible, mais la confiance est plus universelle aux États-Unis. Tout membre de la communauté reçoit les billets de banque, et ceux qui sont payables dans des localités distantes de 300 ou 1000 milles, passent de main en main, et de banque en banque, sans aucune difficulté. Ceux qui, ayant leur résidence dans les étals de Massachusetts, de New-York ou de Pensylvanie, désirent donner à leur capiial un emploi qui leur procure un intérèl de 8 ou 9 pour cent, le placent dans le Mississipi, dans la Louisiane, ou dans le Tennessee, sans aucune appréhension.
« Le produit des droits prélevés par les Étals-Unis sur les importations s'est élevé, de 1789 à 1827, à 475,000,000
(1) Les passages que je souligne dans la Iraduclion sont aussi soulignés dansie texte anglais. —Je n"ai pas besoin de faire ressortir tout ce que ces résultats ont de remarquable et de concluant.
(2) On peut trouver la confirmation de celte vérité dans les Lettres sur l'Amérique du Nord, publiées par M. Michel Chevalier, en 1837.
dollars. Durant les deux Uers de celle période, les navires juuéricaius onl été |)illés en mer, brûlés ou confisqués par les deux parties belligérantes jusqu'à ruine entière d'un très-grand nombre de leurs propriétaires. Cependant le gouvernement avait entre les mains les obligations souscrites par ces propriétaires, en garantie du payement des droits, pour lequel on accordait des termes variant de trois mois à trois ans. Dans de telles circonstances il serait raisonnable de supposer que le trésor public a dû subir des pertes énormes. A la fin de 1827,1e montant total des obligations non acquittées était de 4,369,617 doU., dont 434,000 d. paraissaient recouvrables, laissant au plus une perte totale de 4,000,000 dollars, ou moins de cinq sixièmes de un pour cent.
«En conséquence des facilités qu'on trouve dans lesbanquos à fonds réunis [Joint-Stock banks (1) ) pour employer d'une manière productive les petites parcelles de capital, la tendance à placer des fonds dans les caisses d'épargne (Saving banks), ou dans les assurances sur la vie", est moins grande aux Étals-Unis qu'en Angleterre. iNéanmoins, les unes et les autres existent sur le territoire de l'Union, et on les trouve en plus grand nombre là où la population est plus dense et où le travail est plus productif. Dans le Massachusetts, il y a 32 caisses d'épargne, avec un capital de 4,781,426 doll. ; dans l'étal de New- York, il y en avait, en 1836, onze, dont les dépôts s'élevaient à 4,831,613 doll. Dans la Pensylvanie, le nombre est moindre que dans l'élat de New- York. Celle de Philadelphie a des dépôts à concurrence de 1,200,000 doll. Dans le Marylaud, nous croyons
(1] Il ne faut pas confondre ces joint-stock banks iyec celles qu'on désigne en Angleterre sous le même nom. Il s'agit ici de véritables sociétés anonymes, dans lesquelles ta responsabilité de chaque associé est limitée à son apport , tandis que dans les sociétés anglaises la responsabilité est toujours illimitée, à moins que la société n'ait obtenu une charte d'incorporation, et dans ce cas, elle porte toujours le nom de société incorporée {incorporated company].
394 LE CRiî:niT kt i.ks banques.
qu'il n'en existe qu'une, celle de Baltimore, dont les dépôts s'élèvent à 887,522 dollars.
« Des masses énormes de valeurs en marchandises passent de main en main sans aucun examen, et sur un million et demi de balles de colon qui sont actuellement expédiées tous les ans, les cas de fraude sont excessivement rares. Ce qui prouve que la moralité a fait de grands progrès à mesure que la population s'est accrue, c'est qu'autrefois les marchandises produites pour l'exportation, comme le porc, la farine, le tabac, étaient sujettes à des règlements d'inspection, qui subsistent encore pour entraver la marche du commerce; tandis que le coton, plus récemment introduit, n'a jamais été assujetti à ces entraves, et l'expérience a prouvé qu'il n'y avait aucune nécessité de les établir.
« M. de Beaumonl dit que presque tous les Américains ont fait faillite plus ou moins fréquemment (1), et en parlant ainsi il ne fait que répéter ce qui se dit fort souvent en Europe. M. ïocqueville à son tour dit : que les Américains font souvent naufrage, mais que nul autre peuple ne traverse les mers avec autant de rapidité (2). Le taux de l'assurance est la mesure du risque couru dans les voyages sur mer, et quand nous trouvons qu'un navire américain peut être assuré pour un voyage à Canton, aller et retour, moyennant une prime de 2 V^ à 3 i/j pour cent ; quela prime pour un navire anglais est de 4 à o pour cent , et qu'un navire français, pour le seul voyage d'aller à Canton, ne peut pas être assuré à moins de ;^ à 3 V^ pour cent, nous pouvons nous tenir pour assurés, nonobstant l'impression contraire de M. de Tocqueville, que si les navires américains sont plus rapides, ils sont aussi plus sûrs que ceux des autres nations. Un examen comparatif des systèmes de crédit usités dans divers pays, établit, ce nous semble, le même
(1) Marie, ou l'esclavage aux Étals-Vnis. (i) La Démocratie en Amérique,
CUAP. X. — § I. LUS BANQ. AUX ÉTATS-UNIS. 395
résullat en ce qui concerne la disposition à satisfaire à ses engagements.
En ce qui concerne l'assertion de M. de Beaumont, je n'ajouterai rien à la réfutation si concluante, si décisive, que M. Carey en a faite dans tout ce qui précède. Relativement à celle de M. de Tocqueville, je ne puis m'empêcher de mentionner ici les données fournies par l'enquête sur les lois de navigation ouverte l'année dernière (1847, de mars à juillet) à Londres, devant une commission instituée par le Parlement anglais. J'ai lu avec beaucoup d'attention les cinq volumineux rapports publiés par la commission d'enquête, et il en est résulté pour moi cette impression très-claire, que les Américains naviguent beaucoup plus sûrement que les Anglais. Entre autres faits constatés, en voici deux qui paraîtront décisifs. La prime d'assurance demandée, à Londres même et par les assureurs anglais^ est moins élevée pour les navires américains que pour les navires anglais qui font l' intercourse d'un pays à l'autre. En outre, les négociants expéditeurs, il s'agit des négociants anglais ^ préfèrent les navires américains aux navires nationaux, surtout pour les marchandises fines. Aussi les navires anglais partant pour les Etats-Unis ne sont-ils guère chargés que de grosses marchandises, de la fonte, du fer, de la houille, du sel, etc.; les marchandises fines, telles que les articles manufacturés , étant confiées de préférence aux navires américains.
MM. de Beaumont et de Tocqueville sont assurément des hommes de mérite, et de plus, des écrivains consciencieux. Ils n'ont pas eu, à coup sur, l'intention de dénigrer systématiquement, ni le peuple américain, ni sa marine, ni son système de crédit ; mais il faut bien le dire, ils n'ont vu l'Amérique qu'à travers les préjugés de leur pays; et c'est parce que leurs assertions ne sont pas autre chose que l'expression fidèle de ces préjugés aveugles, que je crois devoir m'y arrêter quelques instants.
On veut absolument en France que le commerce ne soit sûr qu'à la condition de se traîner terre à terre dans une ornière étroite. S'il s'élève avec le crédit, et s'il prend des allures plus larges, on veut absolument que ce soit au prix de sa sécurilé. C'est là une idée faite, et c'est d'après cette idée préconçue que l'on juge les faits, sans examen. Tous les jugements qu'on portesurlecommerceaméricain n'ont guère d'autre fondement que celui-là ; ils peuvent se traduire ainsi : il y a beaucoup de banques aux Etats-Unis, le crédit y est très-large , donc le commerce y est peu sûr et les faillites abondent. Qu'estce pourtant que le crédit ? Ce n'est guère autre chose que la confiance mise en pratique. Et comment la confiance pourrait-elle naître, grandir et persister au milieu de ces risques incessants ?
Le proverbe italien, chuivapiano va sano, est certainement un proverbe fort sage : mais en vérité, on en abuse en France. Est-ce à dire qu'on va toujours d'autant plus sûrement qu'on va plus lentement ?
Lorsqu'au commencement du règne de Louis XIV, on mettait plusieurs mois à faire le voyage de Paris à Clermont, en Auvergne, le faisait- on par hasard plus sûrement qu'on ne le fait aujourd'hui en l'effectuant en quelques heures par chemin de fer? Lorsqu' Ulysse mettait dix années à revenir des rivages de Troie à lîle d'Ithaque , s'arrètant d'étape en étape pour traîner ses bateaux sur le rivage, voyageait-il plus sûrement que ne le font les paquebots américains, qui effectuent la traversée du Havre à New- York en 10 ou 1 2 jours? Non ; l'avantage ici, même au point de vue de la sécurité, est tout entier en faveur des voyages modernes plus rapides. Et pourquoi cela? Parce que cette rapidité plus grande a été obtenue précisément par Taplanissement des obstacles et l'éloignement des dangers qui retardaient autrefois les voyageurs. C'est qu'au commencement du règne de Louis XIV, la route de Paris en Auvergne était semée de fondrières, coupée par les fleuves et les rivières qu'il fallait passer à gué, dépourvue d'hôtelleries et de véhicules, et par dessus tout cela, infestée de brigands ; tandis que plus tard, les fondrières ont été comblées, la voie aplanie, des ponts construits au passage des rivières, des hôtelleries et des relais établis de dislance en distance, les brigands éloignés, et qu'enfin, pour achever de vaincre les derniers obstacles, on a détruit même, parla construction de rails en fer, la résistance du frottement. Eh bien ! l'établissement d'un bon et large système de crédit n'est pas autre chose que l'aplanissement
des obstacles et T atténuation des risques dont la route du commerce est semée. C'est précisément là le grand objet des banques. Elles comblent les fondrières, elles régularisent la voie, elles y construisent des ponts, elles fournissent des véhicules et des relais, et, pour rendre la comparaison plus complète, par leur influence morale elles en écartent les voleurs. Voilà comment elles permettent au commerce une marche plus rapide et des allures plus franches; non pas en l'exposant davantage, mais, au contraire, en l'aidant, en le garantissant et en le préservant.
Tout cela ressort déjà bien assez clairement de l'exposé qu'on vient de voir; mais cela ressortirait, on peut le dire, avec une évidence bien plus irrésistible encore, si la liberté des banques était aux Etats- Unis plus générale et plus entière, si l'auteur que je traduis n'avait pas compris dans ses calculs des époques vraiment calamiteuses, des époques de destruction et de ruine, dont il aurait pu faire abstraction sans manquer à la vérité, enfin si ce système de banques libres s'était développé dans un pays moins neuf et plus peuplé.
« Un voyageur qui, arrivant d'Europe à Lima et y voyant toutes les maisons d'un seul étage, en conclurait qu'on y est plus en sûreté que dans une maison à six étages de Londres, commettrait une erreur pareille à celle de l'écrivain qui, voyant que le crédit est faible en France, et que la moyenne des effets esconqités par la Banque de France est de moins de 400 dollars, avec une moyenne d'échéance de 50 jours, en conclurait qu'il y a moins de risque dans ce pays qu'aux États-Unis, où la moyenne des valeurs es-
THaP. X. § {. LES BANQ. AUX ÉTATS-UNIS. 399
comptées est infiniment plus forte, et la moyenne de Téchéancc iuQnimeut plus longue. Si le peuple de Lima n'avait pas été exposé à de nombreux tremblements de terre, il construirait aujourd'hui des maisons de six étages ; et si le peuple de France avait joui de toute sécurité dans sa personne; et dans ses biens, sa production serait aujourd'hui trois fois plus forte, et ses commerçants feraient des affaires sur une échelle cinq fois plus grande, en ce qu'il y aurait moins de commerçants et plus d'échanges à accomplir.
« L'existence f/^im système de crédit est le témryignage d'une confiance mutuelle et cette confiance résulte de la connaissance que chacun a de la conduite et des dispositions de son voisin. Là ou la propriété jouit d'une sécurité plus grande, le travail est appliqué dune manière plus productive, le pouvoir d'accumuler le capital est plus étendu, et la tendance vers les améliorations morales et matérielles plus rapide. C'est quand il en est ainsi que la confiance est plus générale, et Inexistence de cette confiance peut être considérée comme la preuve d'une disposition générale à satisfaire à ses engagements. Où cette confiance est portée à son plus haut degré, la prime d'assurance sur les dettes est au degré le plus bas. Tel est le cas des États-Unis.
« Et il est fort naturel qu'il en soit ainsi. Là où une bonne conduite assure à l'homme de travail le moyen d'obtenir l'aide du capital, qui doit rendre sou travail plus productif et le mettre à même d'améliorer sa condition, il a le plus puissant motif pour se bien conduire; mais là où le capital est rare, et où la meilleure conduite ne le mène à rien de tel, ce motif n'existe pas. Si le peuple de France voulait s'abstenir de la guerre; s'il voulait réduire son armée ; s'il voulait permettre au capital de s'accroître, chaque jour apporterait avec lui de nouveaux motifs pour inspirer l'ardeur du travail et une bonne conduite à l'ouvrier, qui tiendrait à se montrer digne de confiance ; et le crédit s'étendrait graduellement dans la société tout entière, au grand avantage de tout le monde, travailleurs et capitalistes.»
Les banques des Étals-Unis étant toutes constituées sur le principe de la responsabilité limitée des associés, on comprend que le corps des actionnaires y est tout autrement composé qu'en Angleterre ou en Ecosse. Autant le système de ce dernier pays est exclusif et aristocratique, autant celui des Etals-Unis est libéral et populaire. Un seul exemple suffira pour en donner une juste idée.
11 est résulté de relevés faits avec soin, que le capital des six établissements qui existaient en 1838, à Portsmoutb, dans le New-Hampshire, se divisait en H, 045 actions, partagées de la manière suivante :
Actions.
Femmes 2,438
Mécaniciens 673
Fermiers et laboureurs 1,245
Caisses d'épargne 1 ,01 3
Gardiens C30
Institutions chari labiés 548
Corporations et l'Elat 157
Employés du Gouvernement 438
Marins 434
Marchands 2,038
Colporteurs 191
Hommes de loi 377
Médecins 336
Prêtres 220
Total 11,045
Avec quelques différences en plus ou en moins, on retrouve dans toutesles autres banques à peu près
CIIAP. X. § I. LES BANQ. AUX l-TATS-l NIS. 401
les mêmes éléments. Le nombre des femmes, non mariées ou veuves, est toujours considérable, et généralement elles possèdent plus d'actions que nulle autre classe de la société. Après elles, viennent les ouvriers des villes et des campagnes, les institutions charitables, les petits marchands et les marins. C'est à peu près, comme on le voit, le même personnel qu'on trouve, en France, dans les clients des caisses d'épargne, et en Ecosse, dans les déposants des banques. Dans le fait, les banques des Etats-Unis sont de véritables caisses d'épargne , mais des caisses d'épargne fort supérieures à celles que nous connaissons en France, puisqu'elles rendent les économies des classes ouvrières à leur destination véritable, en les faisant servira alimenter le travail, et fort supérieures même aux banques d'Ecosse, en ce qu'elles rendent un meilleur compte des capitaux qu'on leur confie. Qu'on juge les deux systèmes par leurs résultats. En Ecosse, les banques escomptent les effets de commerce à 4 p. 100, et prêtent, en outre, sur diverses garanties, à 5 p. 100 et au delà : elles ne payent néanmoins à l'homme de travail qui leur confie son pécule qu'un intérêt de 2 1/2. Où va la différence? Elle est absorbée par les faux frais qu'entraîne leur manière vicieuse d'opérer et par le surcroît de bénéfices que prélève le petit corps des actionnaires. Aux Etats-Unis, au moins dans la Nouvelle-Angleterre, ce même pécule est consacré à acheter des actions, et produit un intérêt exactement égal à celui que la banque fait payer à ses dé-
biteurs, les frais de l'établissement étant généralement couverts par les profits dérivant de la circulation de ses billets. C'est comme si le propriétaire du capital prêtait lui-même ses fonds au commerce, directement et sans intermédiaire : la banque lui épargne en cela des soins qu'il ne pourrait pas prendre, des risques qu'il ne voudrait pas courir, mais pour ce service, elle ne lui demande rien. Impossible d'imaginer un système à la fois plus rationnel, plus juste et plus économique.
De là résulte aussi pour les banques des Etats- Unis une bien meilleure assiette. La plus grande partie des sommes qui, en Ecosse, restent à l'état de dépôts, y étant converties en actions, le capital social y est toujours plus considérable et la masse des dettes exigibles bien moindre : double motif de sécurité. En 1830, lorsque le capital propre des banques établies dans l'Etat de Rhode-Island s'élevait à 6, H 8,000 dollars, le montant des sommes qu'elles avaient en dépôt n'excédait pas 861,000 dollars, ou le septième du capital. A la même époque, les banques du Massachusetts possédaient en propre un capital de 20,420,000 dollars, et n'avaient à l'état de dépôts qu'une somme de 2,545,000 dollars, ou le huitième du capital. Quelle différence de cette situation à celle des banques d'Ecosse. On comprendrait à peine que des établissements ainsi constitués pussent jamais faillir.
Il n'en est pourtant pas ainsi dans toute l'étendue de l'Union américaine. Dans plusieurs Etats, le
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droit d'établir une banque n'est accordé qu'à un petit nombre d'hommes et comme un privilège spécial: dans quelques autres, ce droit est vendu au profit du trésor public. A mesure que ces restrictions deviennent plus étroites et plus sévères, le capital des banques diminue, la somme des dépôts augmente, et l'on voit naître tous les abus signalés ailleurs ; mais là où l'on jouit d'une liberté plus grande, et particulièrement dans les Etals composant la Nouvelle-Angleterre, la situation est aussi saine qu'il est permis de le souhaiter.
L'intérêt payé sur les dépôts est généralement, aux Etats-Unis, de 4 p. iOO.
N'ayant en général entre les mains que de faibles sommes en dépôts exigibles, et une circulation assez bornée, qui suffit tout juste aux besoins des échanges et qui ne varie guère, les banques des Etats-Unis peuvent ne garder que de très- faibles réserves en numéraire. On ne voit donc pas dans leurs caisses ces masses efTrayantes de capitaux qui chôment. Et comme, d'un autre côté, tout particulier trouve facilement à placer ses économies à mesure qu'elles se produisent, on peut dire qu'il n'y a pas si petite parcelle du capital qui ne soit employée au profit de son propriétaire et à l'avantage du pays.
Quelques tableaux achèveront de donner une juste idée de la situation de toutes ces banques et des différences qui s'y remarquent.
LE CRÉDIT KT LES BANQrES.