ARTE
lisation ? l'introduction des besoins factices et des vices des peuples vieillis? Prendre en main l'éducation et la direction des peuples sauvages! et de quel droit? Les former par l'exemple, l’exhortation, l'intérêt, àdes mœurs cultivées, à un genre de vie stable, les initier aux merveilles du travail, soit : telle est en effet l’œuvre providentielle qui s'impose aux nations déjà civilisées, mais commencer par dépouiller de leur territoire les peuplades sauvages ou barbares pour leur imposer par la force, par la crainte, par la misère, par la nécessité de se soumettre, une civilisation dont elles n’éprouvent pas le besoin, c’est exagérer singulièrement le prétendu rôle de l'humanité » (1). Tel est notre avis, et il nous semble impossible de faire justice en meilleurs termes de ce prétendu droit de la civilisation. Si celle-ci est un bien, la liberté et l’autonomie sont un bien plus précieux encore pour un peuple. Que les Etats, qui désirent vraiment l'amélioration des races inférieures, envoient vers elles des missionnaires; en se présentant avec des paroles de conciliation et de paix, ils feront plus pour la cause de la civilisation que les expéditions armées de tous les engins les plus meurtriers et s’ouvrant la route à la facon des conquérants. Malheureusement, c’est plutôt à ce dernier mode de procéder que les gouvernements européens ont recours pour accomplir leur soidisant œuvre de moralisation, car elle n’est qu'un prétexte pour dissimuler leurs visées ambitieuses, et leurs envoyés ont une singulière manière de comprendre la mission qui leur est confiée. On frémit en pensant aux horreurs commises par l’arrière-garde de Stanley, lors de sa récente expédition à la recherche
(Op CE Mocel:
Endore.
d'Emin Pacha (1). Des scènes de sauvagerie semblables à celles qui se sont déroulées au camp de Yambouya, en plein continent noir, sont bien faites pour retarder d'un demi-siècle la civilisation de ces contrées et détruire d’un seul coup les résultats déjà acquis par les missionnaires (2).
En résumé, le rôle des peuples civilisés consiste à élever jusqu'à eux les peuples barbares par l'exemple de la justice, de l'humanité, et d'une manière générale par tous les moyens pacifiques en leur pouvoir, mais non de s’abaisser à leur niveau: voilà tout ce que comporte le droit de la civilisation.
La doctrine de Blüntschli a rencontré malheureusement des partisans; et Pasquale Fiore (3), F. de Martens, de Martitz (4) se sont faits les échos des mêmes idées. Le moment est donc venu d'exposer et de discuter les divers arguments que l’on a mis en avant, pour refuser aux Etats barbares un droit de souveraineté territoriale.
D'après M. de Martens, le droit international est
(1) Des polémiques intervenues entre les survivants de l’expédition, il résulte que le major Barttelot aurait été assassiné par les indigènes, pour avoir fait preuve vis-à-vis d'eux d’une cruauté iuouie, n’hésitant point à faire périr, à la moindre faute, même les femmes et les enfants. Jameson, autre officier de l’arrière-garde, aurait livré à des cannibales une jeune esclave de douze ans afin de reproduire d’après nature une scène de cannibalisme. De tels faits passent l'imagination et encore tout n’a-t-il pas été peut-être révélé :
(2) Les indigènes caractérisent souvent d'une manière énergique les procédés dont on use à leur égard, c’est ainsi qu'ils ont surnommé Brazza, qui ne fait jamais appel à la force, Le père, l'ami, tandis qu'ils ont flétri Stanley du nom de casseur de cailloux, tueur d'hommes.
(3) Nouv. Dr. int. public, t. II, $ 849 et Dr. int. cod., art. 546, 547.
(4) V. infrà le rapport de M. de Martitz devant l’Institut de Droit international.