J.-A. BARBEY D'AUREVILLY
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de Georges Brummell
Es sentiments ont leur destinée. Il en est un contre lequel tout le monde est impitoyable: c’est la vanité. Les morahé l'ont décriée dans leurs livres, même ceux qui ont le mieux montré quelle large place elle a dans nos âmes. Les gens du monde, qui sont aussi des moralistes à leur façon, puisque vingt fois par jour ils ont à juger la vie, ont répété la sentence portée par les livres contre ce sentiment, à les entendre, le dernier de tous.
On peut opprimer les choses comme les hommes. Cela est-il vrai, que la vanité soit le dernier sentiment dans la hiérarchie des sentiments de notre âme ? Et si elle est le dernier, si elle est à sa place, pourquoi la mépriser ?..
2 Du Dandpsme et de G. Brumnell.
Mais est-elle même le dernier? Ce qui fait la valeur des sentiments, c'est leur importance sociale : quoi donc, dans l’ordre des sentiments, peut être d’une utilité plus grande pour la société, que cette recherche inquiète de l'approbation des autres, que cette inextinguible soif des applaudissements de la galerie, qui, dans les grandes chosés, s'appelle amour de la gloire, et dans les petites, vanité ? Est-ce l'amour, l'amitié, l’orgueil ? L'amour dans ses mille nuances et ses nom- Dreux dérivés, l'amitié et l’orgueil même partent d’une préférence pour un autre, ou plusieurs autres, ou soi, et cette préférence est exclusive. La vanité, elle, tient compte de tout. Si elle préfère parfois de certaines approbations, c'est son caractère et son honneur de souffrir quand une seule lui est refusée; elle ne dort plus sur cette rose repliée. L'amour dit à l’être aimé: Tu es tout mon univers:
l'amitié : Tu me suffis, et bien souvent : Tu me consoles. Quant à l’orgueil, il est silencieux. Un homme d'un esprit éclatant disait : « C’est un roi solitaire, oisif et aveugle ; son diadème est sur ses yeux. » La vanité a un univers moins étroit que celui de l'amour:
ce qui suffit à l'amitié n'est pas assez pour
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elle. C’est une reine aussi comme l’orgueil est roi ; mais elle est entourée, occupée, clairvoyante, et son diadème est placé Ià où il l’embellit davantage.
Il fallait bien dire cela avant de parler du Dandysme, fruit de cette vanité qu'on a trop flétrie, et du grand vaniteux Georges Brummell.
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UAND la vanité est satisfaite et qu’elle
SŸ le montre, elle devient de la fatuité.
C'est le nom assez impertinent que les hypocrites de modestie, — c’est-à-dire tout le monde, — ont inventé, par peur des sentiments vrais. Ainsi ce serait une erreur que de croire, comme on le croit peut-être, que la fatuité est exclusivement de la vanité montrée dans nos relations avec les femmes. Non, il y a des fats de tout genre : il y en a de naissance, de fortune, d’ambition, de science ; Tufière en est un, Turcaret un autre; mais comme les femmes occupent beaucoup en France, on a surtout donné le nom de fatuité à la vanité de ceux qui leur plaisent et qui se croient irrésistibles. Seulement, cette fatuité, commune à tous les peuples chez qui la femme est quelque chose, n’est point cette autre espèce qui, sous le nom de Dandysme, cherche depuis quelque temps à s’acclimater à Paris.
L'une est la forme de la vanité humaine, universelle ; l’autre, d'une vanité particulière et très particulière : de la vanité anglaise. Comme tout ce qui est universel, /humain, a son nom dans la langue de Voltaire, ce qui ne l'est pas, on est obligé de l'y mettre, et voilà pourquoi le mot Dandysme n’est pas français.
Il restera étranger comme la chose qu'il exprime. Nous avons beau réfléchir toutes les couleurs : le caméléon ne peut réfléchir le blanc, et le blanc pour les peuples, c’est la force même de leur originalité. Nous posséderions plus grand encore le pouvoir d’assimilation qui nous distingue, que ce don de Dieu ne maîtriserait pas cet autre don, cette autre puissance, — le pouvoir d'être soi, — qui constitue la personne même, l'essence d'un peuple. Eh bien; c’est la force de l’originalité anglaise, s’imprimant sur la vanité humaine, — cette vanité ancrée jusqu'au cœur des marmitons, et contre laquelle le mépris de Pascal n'était qu'une aveugle insolence, — qui produit ce qu’on appelle le Dandysme. Nul moyen de partager cela avec l'Angleterre.
C'est profond comme son génie même. Singerie n’est pas ressemblance. On peut prendre un air ou une pose, comme on vole la forme d’un frac; mais la comédie est fatigante ; mais un masque est cruel, effroyable à porter, même pour les gens à caractère qui seraient les Fiesques du Dandysme, s’il le fallait, à plus forte raison pour nos aimables jeunes gens. L'ennui qu'ils respirent et inspirent ne leur donne qu’un faux reflet de Dandysme.
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Qu'ils prennent l'air dégoûté, s'ils veulent, et se gantent de blanc jusqu'au coude, le pays de Richelieu ne produira pas de Brummell.
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Z, Es deux fats célèbres peuvent se res- ES sembler par la vanité humaine, universelle ; mais ils différent de toute la physiologie d'une race, de tout le génie d’une société. L'un appartenait à cette race nervo-sanguine de France, qui va jusqu'aux dernières limites dans la foudre de ses élans : l’autre descendait de ces hommes du Nord, lymphatiques et pâles, froids comme la mer dont ils sont les fils, mais irascibles comme elle, et qui aiment à réchauffer leur sang glacé avec la flamme des alcools (high-spirits).
Quoique de tempérament opposé, ils avaient tous les deux une grande force de vanité, et naturellement ils la prirent pour le mobile de leurs actions. Sur ce point, ils bravent également le reproche des moralistes qui condamnent la vanité au lieu de la classer et de l’absoudre. A-t-on lieu de s’en étonner, quand on pense au sentiment dont il est question, écrasé depuis dix-huit cents ans sous l’idée chrétienne du mépris du monde, qui règne encore dans les esprits les moins chrétiens ? Et d'ailleurs les gens d'esprit ne gardent-ils presque pas tous dans la pensée quelque préjugé au pied duquel ils font pénitence de l'esprit qu'ils ont? C'est ce qui explique le
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mal que les hommes qui se croient sérieux, parce qu'ils ne savent pas sourire, ne manqueront pas de dire de Brummell. C’est ce qui explique, plus encore que l'esprit de parti, les cruautés de Chamfort contre Richelieu.
Il l’a attaqué avec son esprit incisif, brillant et venimeux, comme on perce avec un stylet de cristal empoisonné. En cela, Chamfort, tout athée qu'il fût, a porté le joug de l’idée chrétienne, et, vaniteux lui-même, il n'a pas su pardonner au sentiment dont il souffrait de donner du bonheur aux autres.
Car Richelieu, comme Brummell, — plus même que Brummell, — eut tous les genres de gloire et de plaisir que l'opinion peut créer. Tous les deux, en obéissant aux insüncts de leur vanité (apprenons à dire ce mot sans horreur) comme on obéit aux instincts de son ambition, de son amour, etc. ils réussirent; mais l’analogie s'arrête là. Ce n'était pas assez que de différer par le tempérament ; la société dont ils dépendaient apparaît en eux et, de nouveau, les fait contraster. Pour Richelieu, cette société avait brisé tous ses freins, dans sa soif implacable d’amusements; pour Brummell, elle mâchait les siens avec ennui. Pour le premier, elle était dis-
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solue; pour le second, hypocrite. C’est dans cette double disposition que se trouve surtout la différence qu'il y a entre la fatuité de Richelieu et le Dandysme de Brummell,
POS SOSONOLTR PU Poor
SQ ent il ne fut qu'un Dandy. Avant
SZ d'être le genre de fat que son nom NO représente, Richelieu, lui, était un grand seigneur dans une aristocratie expirante. Il était général dans un pays militaire. Il était beau à une époque où les sens révoltés partageaient fièrement l'empire avec la pensée et où les mœurs du temps ne défendaient pas ce qui plaisait. En dehors de ce que fut Richelieu, on peut concevoir Richelieu encore. IL avait pour lui toutes les forces de la vie. Mais ôtez le Dandy, que reste-t-il de Brummell ?
I n'était propre à être rien de plus, mais aussi rien de moins que le plus grand Dandy de son temps et de tous les temps. Il le fut exactement, purement; on dirait presque naïvement, si l’on osait. Dans le pêle-mêle social qu’on appelle une société par politesse, presque toujours la destinée est plus grande que les facultés, ou les facultés supérieures à la destinée. Mais pour lui, pour Brummell, chose rare, il y eut accord entre la nature et le destin, entre le génie et la fortune. Plus spirituel ou plus passionné, c'était Sheridan ; plus grand poète (car ‘il fut poète), c'était lord Byron ; plus grand seigneur, c'était lord Yarmouth ou Byron encore : Yarmouth,
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Byron, Sheridan, et tant d’autres de cette époque, fameux dans tous les genres de gloire, qui furent Dandys, mais quelque chose de plus. Brummell n'eut point ce quelque chose qui était chez les uns de la passion ou du génie, chez les autres une haute naissance, une immense fortune. Il gagna à cette indiwence; car, réduit à la seule force de ce qui le distingua, il s’éleva au rang d’une chose : il fut le Dandysme même.
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n ECI est presque aussi difficile à décrire + qu à définir. Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le Dandysme était surtout l'art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d'élégance extérieure. Très certainement c'est cela aussi; mais c’est bien davantage *. Le Dandysme
* Tout le monde s’y trompe, les Anglais eux-mêmes! Dernièrement leur Thomas Carlyle, l’auteur du Sartor resartus, ne s'est-il pas cru obligé de parler du Dandysme et des Dandys dans un livre qu'il appelle la Philosophie du costume (Philosophy of clothes)? Mais Carlyle a dessiné une gravure de modes avec le crayon ivre d'Hogarth, et il a dit: « Voilà le Dandysme ! » Ce n'en était pas même la caricature, car la caricature outre tout et ne supprime rien. La caricature, c'est l'outrance exaspérée de la réalité, et la réalité du Dandysme est humaine, sociale et spirituelle... Ce n’est pas un habit qui marche tout seul! au contraire! c’est une certaine manière de le porter qui crée le Dandysme. On peut être Dandy avec un habit chiffonné. Lord Spencer le fut bien avec un habit qui n'avait plus qu'une basque. Il est vrai qu'il la coupa et qu'il en fit cette chose qui, depuis, a porté son nom. Un jour même, le croiraiton? les Dandys ont eu la fantaisie de l’habit râpé. C'était précisément sous Brummell. Ils étaient à bout d'impertinence, ils n’en pouvaient plus. lis trouvèrent celle-là, qui était si dandie (je ne sais pas un autre mot pour l’exprimer), de faire râper leurs habits, avant de les mettre, dans toute l'étendue de l'étoffe, jusqu’à ce qu'elle ne füt plus qu’une espèce
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est toute une manière d'être, et l’on n’est pas que par le côté matériellement visible.
C’est une manière d’être, entiérement composée de nuances, comme il arrive toujours dans les sociétés très vieilles et très civilisées,
de dentelle, — une nuée. Ils voulaient marcher dans leur nuée, ces dieux ! L'opération était très délicate et très longue, et on se servait, pour l’accomplir, d'un morceau de verre aiguisé. Eh bien! voilà un véritable fait de Dandysme. L’habit n’y est pour rien. Il n’est presque plus.
Et en voici un autre encore : Brummell portait des gants qui moulaient ses mains comime une mousseline mouillée. Mais le Dandysme n'était pas la perfection de ces gants, qui prenaient le contour des ongles comme la chair le prend, c'était qu'ils eussent été faits par quatre artistes spéciaux: trois pour la main et un pour le pouce *.
* J'ai si bonne envie d’être clair et d’être compris que je risquerai une chose ridicule. Je mettrai une note dans une note. Le prince de Kaunitz, qui, sans être Anglais (il est vrai qu'il était Autrichien), se rapproche le plus des Dandys par le calme, la nonchalance, la frivolité majestueuse, et l’égoisme féroce (il disait fastueusement : « Je n'ai pas un ami!» et ni la mort ni l’agonie de Marie-Thérèse n'avancéerent l'heure de son lever et n'abrégèrent d’une minute le temps qu’il donnait à ses indescriptibles toilettes) ; le prince de Kaunits n’était pas un Dandy quand il mettait un corset de satin comme l’Andalouse d'Alfred de Musset, mais il l'était quand, pour donner à ses cheveux la nuance exacte, il passait dans une enfilade de salons dont il avait calculé la grandeur et le nombre, et que des valets armés de houppes le poudraient, seulement le temps qu'il passait !
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où la comédie devient si rare et où la convenance triomphe à peine de l'ennui. Nulle part l'antagonisme des convenances et de l'ennui qu'elles engendrent ne s’est fait plus violemment sentir au fond des mœurs qu'en Angleterre, dans la société de la Bible et du droit, et peut-être est-ce de ce combat à outrance, éternel, comme le duel de la Mort et du Péché dans Milton, qu'est venue l'originalité profonde de cette société puritaine, qui donne dans la fiction Clarisse Harlowe, et lady Byron dans la réalité *. Le jour où la victoire
Thomas Carlyle, qui a écrit un autre livre intitulé « les Héros » et qui nous a donné le Héros Poète, le Héros Roi, le Héros, Homme de lettres le Héros Prêtre, le Héros Prophète et même le Héros Dieu, aurait pu nous donner le Héros de l’élégance oisive, — le Héros Dandy ; mais il l’a oublié. Ce qu'il dit, du reste, dans le Sartor resartus, des Dandys en général, qu'il appelle du gros mot de secte (Dandiacal sect), montre assez qu'avec son regard embarbouillé d'Allemand le Jean-Paul anglais n’eût rien vu de ces nuances précises et froides qui furent Brummell. Il en aurait parlé avec la profondeur. de ces petits historiens français qui, dans des revues bêtement graves, ont jugé Brummell à peu près comme l'auraient fait des bottiers ou des tailleurs qu'il eût dédaigné de faire travailler. Dantans de quatre sous qui ont taillé leur faux buste avec leur canif, dans la pâte d'un savon de Windsor dont on ne voudrait pas pour son bain !
* En écrivains, elle donne aussi des femmes comme
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sera décidée, 1l est à penser que la manière d'être qu'on appelle Dandysme sera grandement modifiée, si elle existe encore; car elle résulte de cet état de lutte sans fin entre la convenance et l'ennui *.
Aussi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères, — pour mieux parler, son caractère le plus général, — est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l'esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s'attendre en bonne logique. L'Excentricité, cet autre fruit du terroir anglais, le produit aussi, mais d’une autre manière, d’une façon effrénée, sauvage, aveugle. C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre la nature : ici on touche à
miss Edgeworth, comme miss Aikin, etc. Voir les Mémoires de cette dernière sur Elisabeth : style et opinions d’une pédante et d’une prude sur une prude et une pédante.
* Inutile d'insister sur l’ennui qui mange le cœur de la société anglaise, et qui lui donne, sur les sociétés que ce mal dévore, la triste supériorité des corruptions et des suicides. L’ennui moderne est fils de l'analyse ; mais à celui-là, notre maître à tous, se joint pour la société anglaise, la plus riche du monde, l’ennui romain, fils de la satiété, et qui multiplierait le nombre des Tibère à Caprée, moins l'Empire, si la moyenne proportionnelle des sociétés était composée d’âmes plus fortes.
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la folie. Le Dandysme, au contraire, se joue de la règle et pourtant la respecte encore. II en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand ïil y échappe ; il la domine et en ést dominé tour à tour : double et muable caractère ! Pour jouer ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale en se réunissant.
C'était là ce qu'avait Brummell. Il avait la grâce comme le ciel la donne et comme souvent les compressions sociales la faussent.
Mais enfin il l'avait, et par là il répondait aux besoins de caprice des sociétés ennuyées et trop durement ployées sous les strictes rigueurs de la convenance. Il était la preuve de cette vérité qu'il faut redire sans cesse aux hommes de la règle: c'est que si l’on coupe les ailes à la Fantaisie, elles repoussent plus longues de moitié *. Il avait cette familiarité charmante et rare qui touche à tout et ne profane rien. Il vécut de pair à compagnon avec toutes les puissances, toutes les supério-
* Voir dans les journaux américains l'enthousiasme inspiré par mademoiselle Essler aux descendants des Puritains de la vieille Angleterre : une jambe de danseuse tournant des Têtes-Rondes !
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rités de son époque, et, par l’aisance, ils’éleva jusqu'à ieur niveau. Où de plus habiles se seraient perdus, il se sauvait. Son audace était de la justesse. Il pouvait toucher impunément à la hache. On a dit pourtant que cette hache, dont il avait tant de fois défié le tranchant, le coupa enfin; qu'il intéressa à sa perte la vanité d'un Dandy comme lui, d’un Dandy royal, S. M. Georges IV ; mais son empire avait été si grand que, s'ilavait voulu. il l'eût repris. |
6 A vie tout entière fut une influence, c'est-à-dire ce qui ne peut guère se raconter. On la sent tout le temps qu'elle dure, et quand elle n’est plus, on en peut signaler les résultats ; mais si ces résultats sont de la même nature que l'influence qui les créa, et s'ils n’ont pas plus de durée, l'histoire en devient impossible. On retrouve Herculanum sous la cendre; mais quelques années sur les mœurs d'une société l’ensevelissent mieux que toute la poussière des volcans. Les Mémoires, histoire de ces mœurs, ne sont eux-mêmes que des à-peu-près *. On ne retrouvera donc pas, comme il le faudrait, détaillée et nette, sinon vivante, la société anglaise du temps de Brummell. On ne suivra donc jamais dans son ondoyante étendue et sa portée, l’action de Brummell sur ses contemporains. Le mot de Byron, qui disait aimer mieux être Brummell que l’empereur Napoléon, paraîtra toujours une affectation ridicule ou une ironie. Le vrai sens d'un pareil mot est perdu.
Seulement, au lieu d’insulter l’auteur de
* Encore pas toujours. Que sont les Mémoires de Wraxall, par exemple”? Et pourtant quel homme fut jamais mieux placé pour observer que celui-là ?
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Childe-Harold, comprenons-le plutôt quand il exprimait son audacieuse préférence. Poète, homme de fantaisie, il était frappé, parce qu'il pouvait en juger, de l'empire de Brummell sur la fantaisie d'une société hypocrite et lasse de son hypocrisie. Il y avait là un fait de toute-puissance individuelle, qui devait plus convenir à la nature de son capricieux génie que tout autre fait d'omnipotence, quel qu'il fût.
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G ‘EST pourtant avec des mots sembla- K bles à celui de Byron que l’histoire de
Brummell sera écrite, et, comme par une singulière mystification de la destinée, ce sont de tels mots qui la rendront indéchiffrable. L’admiration ne se justifiant point par des faits qui ont péri tout entiers, parce que, de leur nature, ils étaient éphémères, l’autorité du plus grand nom, l'hommage du plus entrainant génie rendront l'énigme plus obscure. En effet, ce qui reste le moins de toute société, la partie des mœurs qui ne laisse pas de débris, l’arome trop subtil pour qu'il se conserve, ce sont les manières, les intransmissibles manières *, par lesquelles Brummell fut un prince de son temps. Semblable à l’'orateur, au grand comédien, au causeur, à tous ces esprits qui parlent au corps par le corps, comme disait Buffon, Brummell n’a qu'un nom, qui brille d’un reflet mystérieux dans tous les Mémoires de son époque. On y explique mal la place qu'il y tient; mais on la voit, et ce vaut la peine qu’on y pense.
Quant à l'étude présente, détaillée, du por-
* Les manières, c'est la fusion des mouvements de l'esprit et du corps, et l’on ne peint pas des mouvements. |
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trait qui reste à faire, nul homme jusqu'ici n'en a affronté la lutte douloureuse ; nul penseur n'a cherché à se rendre compte, gravement, sévèrement, de cette influence qui répond à une loi ou à un travers, c’est-à-dire à la déviation d'une loi, — à une loi encore.
Pour cela, les esprits profonds n'avaient pas assez de finesse ; les esprits fins, de profondeur.
Plusieurs ont essayé, nonobstant. Du vivant même de Brummell, deux plumes célèbres, mais taillées trop fin, trempées d'encre de Chine trop musquée, jetèrent sur un papier bleuâtre, à tranches d'argent, quelques traits faciles à travers lesquels on vit Brummell.
C'était charmant de légèreté spirituelle et de pénétration négligente. Ce fut Pelham, ce fut Granby. Ce fut Brummell aussi jusqu'à un certain point, puisqu'on y dogmatisait sur le Dandysme ; mais l'intention avait-elle été de le peindre, sinon dans les faits de sa vie, au moins dans les réalités de son être et les possibilités du roman? Pour Pelham, ce n'est pas bien sûr. Pour Granby, on le croirait davantage : le portrait de Trebeck semble avoir été fait sur le vif; on n'invente pas ces nuances étranges, mi-nature et mi-société,
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et l’on sent que la présence réelle a dû vivifier le coup de pinceau qui les retrace.
Mais, à cela près du roman de Lister, où Brummell, s’il fallait l'y chercher, se retrouverait bien mieux que dans le Pelham de Bulwer, il n'y a point d: livre en Angleterre qui montre Brummeil comme il fut, et qui explique un peu nettement la puissance de son personnage. Récemment, il est vrai, un homme distingué * a publié deux volumes dans lesquels il a réuni avec une patience d'ange curieux tous les faits connus de la vie de Brummell. Pourquoi faut-il que tant d’efforts et de sollicitudes n'aient abouti qu'à une chronique timorée, sans le dessous de cartes de l'histoire ? C’est l'explication historique qui manque à Brummell. Il a encore des admirateurs comme l’épigrammatique Cecil, des curieux comme M. Jesse, des ennemis...
on ne cite personne. Mais parmi ses contemporains restés debout, parmi les pédants de tous les âges, honnêtes gens qui ont à l’'esprit les deux bras gauches que Rivarol don-
* Le capitaine Jesse. Il a publié deux forts volumes in-8 sur Brummell ; et avant de les avoir publiés, il avait mis à notre disposition, avec une courtoisie parfaite, les renseignements qu'il possédait sur le fameux Dandy.
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nait à toutes les Anglaises, il en est qui s’indignent de bonne foi contre l'éclat attaché au nom de Brummell. Lourdauds de moralité grave, cette gloire de la frivolité les insulte. Seul, l'historien, c’est-à-dire le juge, — le juge sans enthousiasme et sans haine, — n’a point encore paru pour le grand Dandy, et chaque jour qui passe est un empêchement pour qu’il naisse. On a dit pourquoi. S'il ne vient pas, la gloire aura été pour Brummell un miroir de plus. Vivant, elle l'aura réfléchi dans l’étincelante pureté de sa fragile surface; mais, — comme les miroirs quand il n’y a plus là personne, — mort, elle n’en aura rien gardé.
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E Dandysme n'étant pas de l’invenps tion d’un homme, mais la conséquence C d'un certain état de société qui existait avant Brummell, il serait peut-être convenable d'en constater la présence dans l'histoire des mœurs anglaises, et d’en préciser l'origine. Tout porte à penser que cette origine est française. La Grâce est entrée en Angleterre, à la restauration de Charles IT, sur le bras de la Corruption qui se disait sa sœur alors et qui quelquefois l’a fait croire. Elle vint attaquer avec de la moquerie le sérieux terrible et imperturbable des Puritains de Cromwell. Les mœurs, toujours profondes dans la Grande-Bretagne, — quelle que soit leur tendance, bonne ou mauvaise, — exagéraient la sévérité. IL fallait bien pour respirer se soustraire à leur empire, débouéler ce lourd ceinturon, et les courtisans de Charles IT, qui avaient bu, dans les verres à champagne de France, un lotus qui faisait oublier les sombres et religieuses habitudes de la patrie, tracèrent la tangente par laquelle on put échapper. Beaucoup, par là, se précipitèrent: « Les disciples mêmes eurent bientôt dépassé leurs anciens maîtres, et, comme l'a dit un écrivain avec une piquante
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exactitude *, leur bonne volonté d'être corrompus était si bonne, que les Rochester et les Shaftesbury enjambérent d’un siècle sur les mœurs françaises de leur temps et sautèrent jusqu'à la Régence. » On ne parle ni de Buckingham, ni d'Hamilton, ni de Charles IT lui-même, ni de tous ceux chez qui les souvenirs de dl’exil furent plus puissants que les impressions du retour. On a plutôt en vue ceux-là qui, restés Anglais, furent atteints de plus loin par le souffle étranger, et qui ouvrirent le règne des Beaux, comme sir Georges Hewett, Wilson, tué, dit-on, par Law, dans un duel, et Fielding dont la beauté arrêta le regard sceptique de l’insouciant Charles IT, et qui, après avoir épousé la fameuse duchesse de Cleveland, renouvela les scènes de Lauzun avec la grande Mademoiselle. Ainsi qu'on le voit, le nom même qu'ils portèrent accuse l'influence française. Leur grâce aussi était comme leur nom. Elle n'était pas assez indigène, assez mêlée à cette originalité du peuple au milieu duquel naquit Shakespeare, à cette force intime qui devait plus tard la pénétrer. Qu'on ne s’y méprenne
* M. Amédée Renée, dans son introduction aux
Lettres de lord Chesterfield. Paris, 1842.
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pas. les Beaux ne sont pas les Dandys: ils les précèdent. Déjà le Dandysme, il est vrai, s'agite sous ces surfaces ; mais il ne paraît point encore. C’est du fond de la société anglaise qu'il doit sortir. Fielding meurt en 1712. Après lui, le colonel Edgeworth, vanté par Steele (un beau aussi dans sa jeunesse), continue la chaîne d’or ouvragée des Beaux, qui se ferme à Nash, pour se rouvrir à Brummell, mais avec le Dandysme en plus.
Car s’ilest né plus tôt, c'est dans l'intervalle qui sépare Fielding de Nash que le Dandysme a pris son développement et sa forme. Pour son nom (dont la racine est peut-être française encore), il ne l’eut que tard. On ne le trouve pas dans Johnson. Mais quant à la chose qu'il signifie, elle existait, et, comme cela devait être, dans les personnalités les plus hautes. En effet, la valeur des hommes étant toujours en vertu du nombre des facultés qu'ils ont, et le Dandysme représentant justement celles qui n'avaient pas leur place dans les mœurs, tout homme supérieur dut se teindre et se teignit plus ou moins de Dandysme. Ainsi Marlborough, Chesterfield, Bolingbroke, Bolingbroke surtout ;: car Chesterfield qui avait fait dans ses Lettres le traité
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du Gentleman, comme Machiavel a fait le traité du Prince, moins en inventant la règle qu’en racontant la coutume, Chesterfield est bien attaché encore à l'opinion admise, et Malborough, avec sa beauté de femme orgueilleuse, est plus cupide que vaniteux. Bolingbroke seul est avancé, complet, un vrai Dandy des derniers temps. Il en a la hardiesse dans la conduite, l’impertinence somptueuse, la préoccupation de l'effet extérieur, et la vanité incessamment présente. On se rappelle qu'il fut jaloux de Harley, assassiné par Guiscard, et qu'il disait, pour se consoler, que l'assassin avait sans doute pris un ministre pour un autre. Rompant avec les pruderies des salons de Londres, ne l'avait-on pas vu — chose horrible à penser ! — afficher l'amour le plus naturel pour une marchande d’oranges, qui peut-être n'était pas jolie, et qui se tenait sous les galeries du Parlement? * Enfin, il imventa la devise même du Dandysme, le nil mirari de ces hommes, — dieux au petit pied, — qui veulent toujours produire la surprise en gardant l’impassibilité **. Plus qu’à personne
* London and Westminster Review.
** Le Dandysme introduit le calme antique au sein des agitations modernes; mais le calme des
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d’ailleurs le Dandysme seyait à Bolingbroke.
N'était-ce pas de la libre pensée en fait de manières et de convenances du monde, de même que la philosophie en était en matière de morale et de religion ? Comme les philosophes qui dressaient devant la loi une obligation supérieure, les Dandys, de leur autorité privée, posent une règle au-dessus de celle qui régit les cercles les plus aristocratiques, les plus attachés à la tradition * ; et par la
Anciens venait de l'harmonie de leurs facultés et de la plénitude d’une vie librement développée, tandis que le calme du Dandysme est la pose d’un esprit qui doit avoir fait le tour de beaucoup d'idées et qui est trop dégoûté pour s'animer. Si un Dandy était éloquent, il le serait à la façon de Périclès, les bras croisés sous son manteau. Voir la ravissante, impertinente et très-moderne attitude du Pyrrhus de Girodet, écoutant les imprécations d'Hermione. Cela ferait mieux comprendre ce que je veux dire que tout ce que j'écris là.
* Et il n’y a pas qu’en Angleterre. Quand, en Russie, la princesse d’'Aschekoff ne portait pas de rouge, elle faisait acte de Dandysme, et peut-être trop, car c'était un acte de la plus scandaleuse indépendance. En Russie, rouge veut dire beau, et, au xvur° siècle, les mendiants, au coin des rues, s'ils n'avaient pas eu de rouge, n'auraient pas osé quêter.
Voir Rulhière sur cette femme. Rulhière, écrivain qui a du Dandysme aussi dans le coup de plume, — Rulhière, piquant dans le profond. Si l'histoire n'était qu’une anecdote, comme il l’écrirait !
Du Dandpsme et de G. Brummell. 29
plaisanterie qui est un acide, et par la grâce qui est un fondant, ils parviennent à faire admettre cette règle mobile qui n’est, en fin de compte, que l'audace de leur propre personnalité. Un tel résultat est curieux et tient à la nature des choses. Les sociétés ont beau se tenir ferme, les aristocraties se fermer à tout ce quin'est pas l'opinion reçue, le caprice se soulève un jour et pousse à travers ces classements qui paraissaient impénétrables, mais qui étaient minés par l'ennui. C’est ainsi que, d’une part, la Frivolité * chez un peuple d’une tenue rigide et d’un utilitarisme grossier, de l’autre, l'Imagination réclamant son droit à la face d’une loi morale trop étroite pour être vraie, produisirent un genre de traduction, une science de manières et d’attitudes, impossibles ailleurs, dont Brummell fut l'expression achevée et qu'on n'égalera jamais plus. On verra pourquoi.
* Nom haineux donné à tout un ordre de préoccu-
pations très-légitimes au fond, puisqu'elles correspondent à des besoins réels.