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était Iiabitée par les pasteurs envoyés par Gustave Wasa et par Gustave-Adolphe pour l'évangéliser, et visitée, pendant huit mois au moins, par les marchands suédois. Les Lapons, beaucoup moins barbares que ne le dit Regnard^ et n'ayant aucune des habitudes bizarres qu'il s'amuse à leur donner, étaient, alors comme aujourd'hui , un peuple nomade, habitant un sol que la rigueur du climat rend impropre à toute culture, ne vivant que des produits de sa pêche, de sa chasse, ou du lait de ses rennes, ayant dès lors contracté toutes lés habitudes de fainéantise particulières aux peuples auxquels le travail de la terre est interdit^ immoral, rusé, honnête cependant, point dépourvu d'intelligence et fort enclin à la moquerie (i), mille fois supérieur sous tous les rapports aux Peaux -Rouges de l'Amérique, attaché avec passion à ses déserts glacés et convaincu que, comme ses rennes, il ne J3eut pas vivre sous d'autres climats , mais point hostile à ses voisins, les accueillant très-bien, se rendant à leurs foires célèbres et mettant dans ses rapports avec eux de l'empressement et de l'aménité.
(1) Chaque Lapon a un surnom qui lui est donné par ses camarades et parfaitement adapté à son caractère.
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Il est vrai (jn'à la fin du dix-septième siècle, ail moment oii les belles-lettres semblent avoir atteint leur apogée, la science de la géographie était tellement inconnue que l'on se figiu^ait que, pour arriver à la Laponie, il fallait franchir des déserts immenses et que les neiges rendaient inaccessibles. Le fait est qu'aujourd'hui l'on ne met guère plus de temps pour aller de Paris à Matarengi qu'à l'époque fie Regnard on n'en mettait poTu^ aller de Paris à Marseille. Aussi la civilisation s'est-elle étendue jusqu'au pôle. A Haparanda, à quelques milles du rocher qui pour nos pères était bien véritablement le bout du monde, j'ai assisté chez le gouverneur à un bal charmant. Tl y avait au moins vingt demoiselles, jolies pour la plupart comme ces blondes filles du Nord, parlant français et anglais, décolletées et vêtues de robes de gaze. On a dansé des polkas, des mazurkas, des rédowas. Je crois qu'un lancier allait commencer quand je suis parti. Aussi n'ai-je pas la prétention de venir d'un pays inconnu, inexploré. Il est au contraire sillonné, pendant tout l'été, de bandes de voyageurs, mais presque tous anglais ou américains, allemands quelquefois, .l'ai à IVondhjem rencontré une jeune miss de Tilascow qui rentrait
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en Ecosse. Avec sa sœur et sou beau-lrère elle avait passé deux mois sous la tente, au bord du Tana, à l'est et au delà du cap Nord, bien loin de la limite que Regnard n'avait pas franchie, n'ayant d'antre but que de pêcher le saumon, de chasser l'élan, de mener paître des troupeaux de rennes et d'admirer le soleil de minuit. Cependant, grâce aux habitudes casanières de mes compatriotes, grâce à leurs préventions contre le Nord, ou plutôt à leurs sympathies pour le Midi, j'espère que les relations que je confie à ces feuilles de papier pourront être instructives, sans être dépourvues d'un certain intérêt.
De grands travaux historiques , entrepris sur les princes de la maison de Wasa, m'avaient fait m'imposer la tâche de parcourir toute la Scandinavie , soit pour connaître les hommes sur lesquels ils ont régné, soit pour voir les lieux qui furent le théâtre de leurs exploits, soit pour aller découvrir, sous la poussière des bibliotlièques, les manuscrits et les bouquins où leurs hauts faits sont relatés. Mon premier projel était de raconter rapidement et succinctement dans un petit volume tout ce qui m'était arrivé dans ce grand voyage. Mon séjoiu^ en Danemark
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a modifié ce plan. La vue de ce peuple, marchant d'un pas si ferme vers le progrès et la liberté , quoique entouré de dangers qui compromettent son existence même, a fait naître pour lui dans mon cœur de la sympathie, dans mon esprit de l'enthousiasme. J'ai été surpris de voir combien cette nation amie et dévouée, si instruite de notre passé, si préoccupée de notre avenir, était inconnue de nous. J'ai été ému de ne l'avoir presque jamais rencontrée contre nous sur un champ de bataille. En pénétrant plus avant dans les mystères de son histoire, j'ai vu que tous ses succès, comme tous ses revers, toutes ses fautes, comme ses plus sages projets, toutes ses actions enfin, portaient le cachet de la loyauté, du dévouement, de la bonté. C'est par amour pour ses souverains que , faisant litière de ses libertés , elle s'est précipitée, en 1660, dans la servitude. C'est par fidélité pour un allié malheureux qu'en 181 4 elle a perdu la Norvège. Aucune histoire, dans ces temps d'entraînement et de défaillance, ne m'a semblé plus fertile en enseignements. C'est pourquoi je n'ai pu résister au désir d'en extraiie les épisodes les plus émouvants et les plus instructifs. Aussi mon ouvrage sera-t-il divisé en deux parties. \ ,e |)reniier volume sera
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consacré tout entier au Danemark. Son présent n'est pas moins intéressant que son passé. Je traiterai cette question des Duchés qui a donné lieu, de i848 à i85o, à une lutte héroïque, passée presque inaperçue de nons , mais qui , chantée par les poètes, racontée par les historiens, agrandie, embellie par le temps qui donne aux œuvres des hommes de la majesté et de la couleur, doit faire un jour l'admiration de nos enfants, cette question si instructive, si émouvante, d'où peut sortir d'un moment à l'autre une guerre européenne, et qui n'est si dédaignée en France cpie parce qu'elle y est inconnue.
A côté de ces aperçus historiques et de ces considérations humanitaires prendront place mes impressions de voyage. J'avais constamment en * poche avec moi un crayon et quelques chiffons de papier. Je notais instantanément tout ce qui me frappait les yeux, l'esprit ou le cœur, que je fusse en kariole ou en chemin de fer, en bateau à vapeur ou sur une barque de pêcheur, à cheval ou à pied, dans une ville ou à travers champs. Dans le silence du cabinet, en dépouillant ces notes informes, après avoir rejeté l'ivraie et ramassé ce (pie je crois être le pur froment, je revêtirai mes observations des réflexious (pi'elles
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m'auront inspirées. Je ferai la description des lieux que j'aurai traversés et qui furent le théâtre de grands événements ; j'aborderai même l'histoire ; quand je rencontrerai une œuvre d'art, je la discuterai, relevant ses défauts ou ses mérites, et, si elle reproduit les traits d'un homme illustre, je rappellerai ses titres au souvenir, à la reconnaissance de la postérité. Mes nombreux travaux, mes longues études sur la Scandinavie m'ont assez familiarisé avec son histoire pour pouvoir émailler mon récit des épisodes émouvants dont ses chroniques abondent. Par malheur, à mon passage, là comme partout, l'été avait chassé les vrais habitants du pays. Je n'ai pas pu profiter de toutes les lettres d'introduction auprès des illustrations Scandinaves dont ma malle était bourrée. La plupart des protecteurs que j'espérais trouver étaient absents. Les uns couraient les eaux d'Allemagne ou se prélassaient au bois de Boulogne. D'autres étaient aux bains de mer. Le plus grand nombre s'était retiré dans ses terres. C'est qu'à Copenhague, à Stockholm, à Christiania, comme à Paris, comme dans presque toutes les ca[)itales, chacun juène pendant la saison des plaisirs un tiain de vie qui nVst pas CM rapport avec ses rcssounTS. Aussi
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bien des gens attendent-ils l'été avec impatience ponr réparer les brèches qu'ils ont faites à leur fortune par imprévoyance ou par vanité. Dès que le mois de mai arrive, les uns quittent la ville, les autres s'y cachent, plongés dans une retraite aussi sévère que s'ils étaient sur les confins de la Laponie. Le foyer est éteint. La porte est close. Je dois dire qu'on l'a ouverte pour moi. J'ai assisté à des dîners intimes improvisés pour me faire accueil. J'ai même suivi plusieurs de mes hôtes à la campagne, et j'ai vécu, au sein de leur famille, au milieu d'une admirable nature, de cette vie des champs si calme, si douce, et qui fortifie encore moins le corps qu'elle n'élève l'âme. J'ai donc franchi le seuil d'un intérieur Scandinave. J'y ai même pénétré assez avant pour emporter une excellente opinion de la bonhomie, de la bienveillance , de la loyauté de cette noble race. Je connais de|)uis longtemps ses institutions ; celles de la Norvège, essentiellement républicaines et démocratiques, datent d'un demi-siècle ; en Danemark, la révolution pacifique, due à la généreuse initiative de Frédéric VII, en i8/|8, quelques jours avant le 24 février, n'est pas encore terminée. L'esprit public, comme dans tous les moments de transformation , est surexcité.
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L'on pourrait craindre que la démagogie ne prévalût, si la nation n'avait déjà maintes fois donné la preuve de sa sagesse et de sa modération. La Suède est le seul pays, avec l'Angleterre, qui ait conservé ses institutions du moyen âge, sagement modifiées par l'esprit moderne. La diète est encore composée des quatre ordres. De même qu'à Londres la chambre des lords et celle des communes siègent encore en 1861 dans le palais de Westminster, de même à Stockholm la noblesse se réunit dans le Riddarhuus. La diète était assemblée, cet été ; j'ai suivi ses séances avec un grand intérêt. J'avoue que tout cela m'a paru bien vieilli, bien en dehors des idées admises en France. Mais, comme je suis de ceux qui ne veulent toucher au' passé qu'avec la plus grande réserve, convaincu que tous les usages établis, résultat de l'expérience, ont une raison d'être, je n'ose pas décider si les rouages de cette machine, qui me semblent cependant altérés par le tenq^s, doivent être conservés , réparés ou remplacés. J'ai vu, j'ai connu même plusieurs des hommes d'État et des généraux de la Scandinavie; j'ai discuté avec ses savants et ses pasteurs, causé avec ses poètes et ses artistes. (iCpendant mes rapports avec- ces csj)iils d'élite ont ét(" superfi-
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ciels et trop coiiits pour qu'il me soit permis de porter sur cette société, que je n'ai fait que traverser, des jugements bien sûrs. Je pourrais néanmoins, à l'aide de quelques almanaclis et de quelques manuels de statistique, citer beaucoup de noms, aligner beaucoup de chiffres, approuver bien des choses, en blâmer davantage, faire enfin un si grand étalage d'érudition que les sots qui me liraient en France en seraient émerveillés ; mais, comme quelques énormités, qui me rendraient ridicule auprès dps vrais savants et des gens du pays, de qui l'estime m'est chère, se glisseraient à coup sûr à travers tout le clinquant de cette fausse science; que, comme le dauphin de la fable, je ne manquerais pas de prendre quelque nom de port pour un nom d'homme, je ferai tous mes efforts pour éviter ce double écueil contre lequel presque tous les faiseurs de relations de voyage jusqu'à ce jour sont venus se heurter.