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CHAPITRE IX

Illhreld et C-riffenfeltl.

De même que l'ivraie, étouffant le bon grain, a bientôt envahi tout le champ oii sa semence est tombée , de même le despotisme, à peine implanté dans un pays, étend sur tous les points sa pernicieuse influence , abaissant les caractères , corrompant les âmes , rapetissant les esprits, funeste à tous, au prince plus encore qu'aux sujets, parce qu'il est plus difficile de commander que d'obéir. Comme preuve de ces assertions, nous allons voir Frédéric III, prince naguère magnanime et chevaleresque, devenir, avec le pouvoir absolu, un vulgaire despote, tracassier et vaniteux.

Un étourdi, im sot, nommé Kay Lycke, avait dit un jour, en sortant de table, qu'aucune femme, la reine pas plus que les autres, ne pourrait résister à ses séductions. Pour ce propos inconsidéré, qui- s'adressant à tous, n'atteignait par le l'ait personne, Lycke, convaincu du crime de lèse-majesté, fut condamné à être dégradé de noblesse, à la perte de ses biens et de la vie. Il put, par la fuite, se soustraire aune partie de sa condamnation, mais un mannequin qui le représentait eut le [)oing et

la tôle coupés sur une des places de Copenhague. Ses Liens furent confisqués, et de quatorze terres qu'il possédait treize furent attribuées au roi, qui, aux yeux de la multitude, ne passa pas pour un défenseur désintéressé de la morale publique. Le despotisme, qui partout est le même, produit partout les mêmes effets. En Danemark comme en Espagne, comme en France, la famille royale , mise au-dessus des lois humaines , va bientôt être considérée et surtout se considérer elle-même comme formée d'une essence supérieure au reste de l'humanité ; elle reconnaîtra qu'elle est sujette aux infirmités, à la maladie, à la mort ; mais tout cela n'empêchera pas qu'elle ne se croie j)lus rapprochée de Dieu, de qui émane son pouvoir, et qu'elle représente sur la terre, que de ce vil troupeau d'êlres tremblants et agenouillés à son passage. En vertu du même principe, en Orient, les souverains sont tils du Soleil ou de la Lune, suivant le plus ou le moins de respect que l'on porte à ces astres.

Après Lycke, traité si sévèrement à cause de la reine, le sénateur Rosencrantz fut exilé pour avoir manqué de respect au roi. Les violences exercées contre Llhfeld furent encore plus terribles et, j'ose dire, aussi imméritées. Je ne veux certes pas me faire le défenseur, encore moins l'apologiste de ce vil intrigant que l'orgueil blessé et l'ambition déçue ont conduit jusqu'à la trahison ; mais je dois à la vérité de dire que le traité do lioeskilde, absolvant un passé coupable, le mettait à l'abii des tracasseries, des spoliations, des persécutions (ion! il fut victime, et que Frédéric III, par ses procédés injustes et violents, rendit ])rosque intéressant un niai-

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heureux homme qui n'aurait, sans cela, mérité que le mépris des honnêtes gens.

A la mort de Christian IV, Corfilz Ulhfeld, Grand Maître du royaume , époux de la belle et charmante Eléonore-Chrisline, la fille préférée du roi, initié à tous les secrets de l'État par un beau-père affaibli par Vk^J^e, fatigué de la politique, ennuyé des grandeurs et n'aspirant qu'au repos de la tombe, LUlifeld était la plus grande individualité du Danemark. Excité par une femme ambitieuse, née dans les grandeurs et désireuse d'y vivre, peu délicat sur l'emploi des moyens, dès qu'il s'agissait de parvenir au but qu'il s'était fixé , encore moins scrupuleux, enthousiaste, optimiste, enclin aux chimères, il a, sans aucun doute, porté ses vues jusque sur le trône, et, voyant ses projets déjoués par finébranlable attachement de la noblesse aux princes d'Oldenbourg, il a cherché à affaiblir l'autorité royale, et ce n'est pas sans arrière-pensée qu'il a fait déclarer que la couronne de .Norvège, que l'on avait considérée jusqu'à ce jour comme héréditaire, était élective comme celle de Danemark, et pouvait, dans un cas donné, ôiro séparée d'elle et [)a?ser sur une autre tcte. C'est aussi dans un but d'ambition qu'il a fait reconnaître solennellement le mariage du l'eu roi avec sa belle-mère, Christine Munck , mariage qui, pour avoir été tenu secret, n'en avait pas moins été fait très-régulièrement, et que personne n'aurait osé attaquer, sans sa riq)ture \iolenle et surtout sans une nouvelle liaison contractée |)ar le roi, et, quoique illégitime cette fois, poursuivie dans le palais royal de Uosenborg et en face de toute la i ation. lùifin il imposa à Frédéric III la fameuse déclaration où le pouvoir du roi, déjà si peu étendu , était encore tellcmeiil rrs-

treint qu'il espérait que le nouvel élu ])réf ererait rejeter la couronne plutôt que de l'accepter à ce prix. Mais Frédéric III déjoua par sa soumission tous ces calculs ; il signa tout ce qui lui fut présenté, bien décidé, quand son tour \iendrait, à se vensjerde toutes ces tracasseries, de toutes ces humiliations, et à réparer toutes les brèches que des sujets en révolte auraient faites à son autorité. L'occasion d'une revanche ne se fit pas attendre. IJlhfeld n'avait pas de bon sens ; il était de plus esclave de son orgueil et de son caractère emporté. Ses manières liaulaines, quand il était au pouvoir, lui avaient fait beaucoup d'ennemis. Tous l'attaquèrent en même temps, quand ils eurent appris que le roi et la reine avaient résolu sa perle. On persuada à Frédéric d'enlever à Christine Munck le litre de comtesse de Slesviij-Holsloin qui lui avait été conféré par Christian IV. Ce fut un aifront sanglant pour l'allier Flhfeld, à qui l'on osa encore demander compte de son administration pendant le règne précédent. Ullifeld répondit en présentant un écrit du feu roi qui le mettait à l'abri de toute reclierche et reconnaissait les services éminents qu'il avait rendus à son pays. Après les grands seigneurs vint le tour des délateurs subalternes. Lue femme perdue, nommée Dinah Winhofer, accusa leG rand Maître cl sa femme d'avoir attenté à la vie du roi. Interrogée par le Grand Juge, elle dit qu'un jour, pendant qu'elle était couchée avec l IhfeUl, sa femme était venue le trouver dans sa chamhre, et^ se croyant seule avec son mari, lui avait parlé du complot qu'ils tramaient ensemble contre le roi, et lui avait montré la fiole où le poison était contenu ; qu'elle avait tout vu et tout entendu sous les draps nù elle se tonnit rarhéo. Cette fable étnil [)ar trop invrai-

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semblable, par trop absurde. Dinah, convaincue de mensonge, de faux témoignage, fut condamnée à mort et périt sur une des places de Copenhague.

L'éclat donné à celte scandaleuse accusation, qu'il eût fallu étouffer sous le mépris, indigna, irrita Llhfeld ; convaincu qu'on voulait le perdre et qu'il pouvait d'un moment à l'autre devenir victime d'une intrigue mieux ourdie, il ne songea plus qu'à la fuite; dans un moment de terreur, il accourut, avec sa femme, ses enfants et ses domestiques, abord d'un vaisseau hollandais qui mouillait dans le port de Copenhague. Peu satisfait à Amsterdam de l'accueil de ces altiers bourgeois, très-indifférents à la victime d'une intrigue de palais, il se rendit à Stockholm où sa haute taille, son grand air et ses belles manières devaient le faire remarquer et apprécier d'une reine pédante et dépravée. Ulhfeld manquait avant tout de sens moral ; aveuglé par un implacable désir de vengeance, il n'usa de l'influence que ses avantages personnels lui donnaient sur l'esprit de Christine que pour engager la Suède dans une guerre contre le Danemark. Mais celle-ci, faible , privée d'argent, versatile, toujours sous l'influence de l'amant préféré, se borna à quelques prières en faveur de son protégé, et plus tard à des menaces aussi déplacées et non moins vaines. UlhfeKl, supplanté plus tard dans le cœur de la reine parPimcntel, ministre d'Espagne en Suède, fut obligé de se retirer en Angleterre. Il reparut à la cour de Charles-Gustave et ne craignit pas de venir, à la suite de ce monarque, porter la désolation dans sa patrie, assistera ses désastres, coopérer à son démembrement, tout en nourrissant le ciimincl espoir de re-

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couM'er ses anciennes dignités et de rétablir sa fortune sur ses ruines.

Après le traité de Roeskilde, le succès parut avoir couronné ses coupables projets. Le mêiie acte qui dépouillait Frédéric Ifl de la moitié de son royaume lui restituait tousses immenses domaines. Mais pjuvait-il jouir longtemps fie biens aussi mal acquis? Non; à peine eut-il été abandonné de la Suède, qu'il avait du reste presque trahie au dernier moment dans la pensée de mieux se réconcilier avec ses concitoyens , que les persécutions commencèrent contre lui, trop violentes, trop passionnées, pour c|u'elles n'aient pas paru inspirées par un ressentiment de femme. Interné dans l'île de Bornholm, en proie à l'ennui et à la peur, il ne put rentrer à Copenhague qu'après avoir fait l'abandon au roi de toutes les terres qu'il possédait en Seeland II avait, cette fois, payé son repos assez cher pour espérer, pour exiger qu'il ne fût plus troublé. >'oyant que, malgré ces sacrifices , il n'était pas moins en butte aux coups de ses ennemis, excités, dirigés ouvertement par la reine ellemême, il éclata contre eux en reproches et en invectives. Dans do simples avertissements à la prudence, à la modération , il \it de nouvelles injures et de dangereuses menaces. Sa conscience n'était pas nette, et la reine n'était pas moins puissante qu'implacable. Le sol du Danemark lui brûlait les pieds; il le quitta avec sa famille sous j)rétexte d'aller consolider à Spa sa santé chancelante. Sur la terre étrangère il donna cours à sa haine, à sa fougue que, sous la griffe même du roi , il n'avait [)as pu contenir. Aj)rès avoir vainement essayé en Hollande, en France, en Suède, de susciter un nouveau C.harles-Guslave, il s'adressa à l'électeur de

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Brandebourg, qui, ne trouvant pas sans doute ses plans de son goût, les lit passer à l'ambassadeur danois. Ces papiers, qui ne montraient que la folie et la rage impuissante d'Ulhfeld, auraient dû être dédaignés de ceux dont ils ne pouvaient troubler le repos. Au lieu de cela, ils donnèrent prétexte à un procès de haute trahison qui fut suivi d'un arrêt terrible. Ulhfeld, condamné à être écartelé^ fut aussi dégradé de noblesse et privé de ses biens; sa femme fut réservée à la prison et ses fils à l'exil. 11 était absent. Un mannequin en bois, qui représentait fidèlement ses traits, subit à sa place le supplice qui lui était destiné. La tête et la main droite furent clouées à la porte de l'hôtel de ville, et ses quatre quartiers aux quatre portes principales des remparts. Ces cruautés, exercées contre un bois inerte, ne pouvaient assouvir la haine farouche, implacable de Sophie- Amélie. Dix mille rixdalers furent promis à l'homme qui apporterait à Copenhague la tête du traître, et vingt mille à celui qui l'y ramènerait vivant. C'était vouer ce malheureux aux poignards de tous les bandits de l'Europe. Pour se soustraire à cette horrible meute déchaînée contre lui, il ne restait jamais au même endroit, changeant, selon les circonstances, de nom et de profession. Il était à lîâle, à l'auberge, où il se donnait pour un joaillier. Des officiers français, excités par la beauté de ses filles et encouragés à la hardiesse à cause de leur humble condition, se permirent avec elles des privautés qui déplurent aux frères. H s'ensuivit une rixe sanglante; aussitôt L'ihfeld, pour ne pas trahir son incognito, quitta Bâlc pour Strasbourg, il descendait le Rhin sur une barque avec toute sa famille, lorsqu'il fut pris (\o coliques si violentes qu'il mourut en route

avant d'avoir atteint le but de son court voyage. Telle fut la fin tragique de cet homme extraordinaire, qui , doué par la nature des plus éminenles qualités, et entre dans la vie sous les plus heureux auspices, vit bientôt de sombres revers succéder à une éclatante fortune. ^■iclime d'un orgueil sans bornes et d'une ambition sans scrupules , il [)assa en luttes ou dans l'exil des jours que, avec un peu de sagesse et quelques vertus, il aurait coulés au sein des grandeurs et de l'opulence. Sa fidèle compagne, la comtesse Éléonore, qu'il avait entraînée à sa suite dans le drame sinistre de sa \ie, ne devait pas avoir un sort plus heureux. Elle était à Londres occupée à recouvrer quelque argent qui lui était dû par le roi Charles II. Ces fonds avaient été prêtés par Ulhfeld, non sans générosité, au prince exilé qui se trouvait dans un moment critique. Jamais dette n'avait été plus sacrée. Eh bien ! ce Stuart avili, poussant l'ingratitude jusqu'au crime , n'eut pas honte d'attirer cette veuve, pour tous si digne de pitié et pour lui de respect, dans une es])èce de guet-apens, à Douvres, et, sous prétexte d'un nouveau traité fait avec Frédéric, de la livrer à l'ambassadeur danois, qui l'amena aussitôt, comme une proie, à Copenhague, llien n'établissait que la comtesse avait liempé dans les dernières intrigues de son maii. La iilli! de Christian IV, réduite à la misère, condamnée à l'exil, expiait assez cruellement des fautes qu'elle n'avait partagées que par attachement conjugal. Mais ce n'est pas ainsi que s'aj)aise le courroux d'une femme, soulevé par l'amourpropre. La malheureuse Éléonore-Christine , enfermée dans un étroit et sombre cachot , y fut traitée avec la plus grande diirelé , pond.int NJngi-Irois ans, c'esl-ù,

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dire tant qu'un souffle de vie anima son impitoyable rivale. Ce ne fut qu'à sa mort, en 1 685, sous Christian V, que la prisonnière fut rendue à la liberté.

Ulhfeld fut la première victime du despotisme. Elle n'était pas pure, à coup sûr, et celles qui suivirent ne l'étaient pas davantage. Mais à qui la faute, si ce n'est au despotisme même, de qui toute cette vermine est sortie comme d'un cadavre? J'aime la liberté avec passion, parce que c'est le bouquet de plantes odoriférantes qui préserve le cœur de l'homme de la corruption; sans elle tout tombe en pourriture. Nous avons vu ce qu'étaient devenues, après Philippe 11, ces Corlès espagnoles si fières , si indépendantes au moyen âge. Sans être arrivés à ce point d'abaissement, de dégradation , combien les Danois n'avaient-ils pas dégénéré de leurs pères! Ces terribles seigneurs du moyen âge et de la renaissance, qui, sous le titre de sénateurs, étaient les véritables souverains du royaume, qui forcèrent Éric de Poméranie à abdiquer et Christian il à s'enfuir, le premier parce qu'il était prodigue et débauché, le second parce qu'il était féroce et parjure; ces terribles rigoristes , gardiens vigilants des libertés publiques et d(3 la morale privée, qu'avaient-ils de commun avec ce troupeau de courtisans que nous allons voir, humbles et empressés dans les antichambres des favoris, et briguer la faveur d'être les compagnons et, au besoin, les pourvoyeurs des plaisirs du prince? A présent que la fantaisie et le caprice donnent ou retirent tous les emplois, nous verrons un homme porté aujourd'hui au Capitole, et traîné demain aux gémonies. Comme le prince est infaillible, la chute d'un ministre no peut et ne doit rlrt> attribuée qu'à sa pro-

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pre impérilie, quand ce n'est pas à ses crimes. Aussi toutes les disgrâces sont-elles éclatantes, et l'on va sans transition du pouvoir à l'écliafaud , à la prison ou à l'exil. Le culte qu'il est de bon ton de vouer au prince étouffe tous les autres sentiments, ceux de la famille comme ceux de l'amitié. L'ingratitude, le plus vil des vices, celui qui les engendre tous, s'étale en plein jour et ne choque plus personne, parce que personne n'a plus l'âme assez délicate pour ressentir l'horreur qu'elle doit inspirer. Parmi les ministres tombés, ceux qui ont été intègres et dévoués comme Bernslorf, après quarante ans consacrés à servir l'État et à enrichir leurs amis, quittent le pouvoir avec leur santé perdue et leur fortune compromise, et ne trouvent pas un compagnon pour partager leur exil. Les autres, plus avides et moins scrupuleux, passent, comme Griffenfeld, des salons dorés d'un ministère dans les sombres cachots d'une prison d'Etat, ou bien, comme Slruensée , du lit moelleux d'une reine sur le billot sanglant de la place de Groenland. Nous allons dire quelques mots de ces deux hommes extraordinaires, dont la fortune inouïe et la fin tragique forment les deux épisodes les plus curieux, les plus instructifs et les plus dramatiques de l'histoire moderne du Danemark.

Pierre Schumackcr, fils d'un marchand de vin de Co- I)enhague, prodige d.e collège, attira sur lui l'attention et la bienveillance de Frédéric III, (pu', après l'avoir fait élever à ses frais, l'envoya comj)Iéter ses éludes dans les principales universités d'Allemagne, d'Angleterre, de France et d'ilalie. Schumackcr, très-instruit, avait l'esprit souple, vif, original, la parole facile. Le roi, qui se plaisait à l'iMitrclenir, Ip cliarizci d(^ la réorganisation

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et de la direction de sa bibliothèque. Ses rapports incessants avec son souverain , les témoignages de bienveillance qu'il en recevait, changèrent le cours de ses idées. Il abandonna la théologie et la médecine, auxquelles il s'était livré tour à tour, pour s'adonner à l'étude du droit et de la politique, qui ouvrait un plus vaste horizon à son ambition naissante. Il était encore obscur lorsqu'il rédigea la fameuse Loi Royale. Rien ne prouve mieux qu'une pareille commission la confiance que Frédéric III avait dans le mérite et dans le dévouement du jeune diplomate. Mais, en se servant de lui, le sage et honnête monarque n'avait pas tardé à découvrir une grande cupidité et une ambition plus grande encore^ qu'une absence complète de scrupules et de principes pouvait à l'occasion rendre criminelles. Il se borna à le nommer secrétaire de son cabinet et engagea son fils à ne l'employer qu'avec précaution. Christian Vne suivit pas ce conseil. Il n'avait que vingt-trois ans à son avènement au trône. Ce jeune prince, aimable, affable, d'une tournure et d'une figure charmantes, prodigue, voluptueux, aimant le faste, ayant enfin les qualités et jusqu'aux défauts qui font adorer de la multitude un jeune monarque, ne voyait encore dans le pouvoir qu'une facilité plus grande à se livrer à ses plaisirs ; entouré de GuldenU), de Knuth et d'autres étourdis de son âge, à qui l'ambition ne devait venir qu'avec la satiété, il était trop heureux de laisser peser tout le fardeau du gouvernement sur un homme comme Schumacker, vif, intelligent, adroit, laborieux, initié à toutes les intrigues de la politique européenne, qui, dans un instant, le mettait au courant de tout ce qui avait été fait et de tout ce qui devait se faire. Schumacker, de son coté, avide

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d'honneurs, insatiable fie pouvoir, profitait de l'inexpérience, de la légèreté , de l'insouciance de son maître pour attirer et concentrer en ses mains toutes les forces de l'Etat. Sans soni^er qu'un homme meurt aussi bien de pléthore que de faiblesse, il posait sans relâche, avec autant d'activité que d'adresse, les fondements d'une fortune trop grande pour ne pas exciter l'envie même du souverain, et qui devient toujours fatale à son possesseur, quand son génie n'est pas encore plus vaste que son aml)ition.

Dès la cérémonie du couronnement, Christian V, en recevant des mains de Schumacker le sceptre, la couronne, la Loi Royale et un livre cacheté renfermant les instructions du feu roi, ne put contenir une vive émotion , preuve certaine de l'ascendant que cet homme extraordinaire allait exercer sur son esprit. Absorbé par la passion que lui avait inspirée la belle Sophie- Amélie Noth (I), il laissa à son habile ministre toute la direction des affaires. Celui-ci, donnant cours à une ambition effrénée, d'autant plus impétueuse qu'elle avait été contenue par le sage et méfiant Frédéric III, devint tour à tour conseiller privé, premier ministre d'Etat et de la Trésorerie , comte de Griffcnfeld à, la création d'une noblesse titrée, chevalier du Danebrog à la restauration de cet ordre célèbre , chevalier de l'ordre de l'Eléphant (1674), grand chancelier, comte de Tongsberg en Norvège , ])rèsident du tribunal suprême , et inspecteur de l'université.

Quand on fut bien convaincu en Europe que le l)a-

(l) Fille d'un mi'ilccin, d'niitKS disonl d'im ai'.otliicaiic Av (!(i|ionluigiif, ([ii'il néa coiiilfbsc de Sunisoe.

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nemark, sous le nom de Christian V, était gouverné par le comte de Griffenfeld, toutes les demandes lui furent adressées, toutes les faveurs et toutes les tentatives de corruption. L'empereur Léopold le fit comte du Saint- Empire ; l'électeur de Brandebourg lui offrit en fief l'île de Rugen avec le titre de prince; il fut question pour lui d'une pairie en Angleterre et, dit-on, d'un chapeau de cardinal à Rome. Louis XIV, le plus alticr des monarques, le plus esclave des lois de l'étiquette, daignait envoyer son ambassadeur, le chevalier Terlon, demander au ministre des nouvelles de sa santé. La reine Charlotte- Amélie, affectant d'oublier qu'elle s'adressait à un sujet, au bas des lettres qu'elle lui adressait , se déclarait sa servante. Enfin, pour que rien ne fût ordinaire dans cette fortune inouïe^ il fui résolu de faire entrer ce fils de marchand de vin dans la famille royale d'Oldenbourg. C'était la reine elle-même qui s'était chargée de la négociation. Une jeune et belle princesse, fille du duc de Holstein-Auguslenbourg, avait quitté la cour de Kiel, et se rendait à Copenhague pour devenir la femme de cet heureux parvenu. Mais, à moitié chemin , elle étaiî. retournée sur ses pas , et , pour les liisloriens les mieux informés, cette brusque détermination est encore un mystère. Les uns l'attribuent à un ordre du roi, qui, revenu de son égarement, avait voulu épargner à sa famille la honte d'une mésalliance. D'autres, et c'est le plus grand nombre , font peser sur le comte de Griffenfeld, dont l'orgueil, voisin de la folie, ne connaissait plus de bornes, la cause de cette rupture. Ils prétendent que celui-ci, épris des charmes de la princesse de Tarentc, Cbarlolte de laTrémoille, parente de la reine, réfugiée en Danemark pour cause de religion,

avait tenu des propos offensants contre la jeune fille qui lui était destinée.

Quand même Griffenfeld n'eût pas commis cette faute grossière, il ne prêtait que trop le flanc aux attaques de ses ennemis, il était arrivé à ce point culminant où l'intrigue et la ruse sont plus nuisibles qu'utiles, où l'on ne se maintient qu'avec du séiiie. Le vertige v 2:ao;ne les esprits vulgaires, qui se précipitent d'eux-mêmes dans l'abîme. Griffenfeld, toujours plus avide de pouvoir, et voyant un rival futur dans tout homme qui prenait intérêt aux affaires publiques, se faisait de lui, en le desservant auprès du prince, un ennemi irréconciliable. Les favoris du roi, Guldenlô, Knuth et même Ahlfeld, parvenus à l'âge de l'ambition, et, malgré cela, traités par lui en hommes de plaisirs et, sans ménagement, écartés de tous les emplois, laissaient enfin éclater contre le ministre un courroux jusqu'alors contenu ; ses collègues mêmes, ennuyés, humiliés de voir son opinion prévaloir partout et toujours, avaient résolu de soustraire leur volonté à ce joug honteux ; ils s'étaient ligués contre lui et faisaient une opposition systématique, qui apportait du trouble, du scandale même dans le conseil du roi, et entravait la marche des affaires. Les bour£;e<HS de Copenhague, qui, par esprit de caste, avaiei^i vu l'élévation de Griffenfeld avec joie, s'étaient éloignés de lui, rebutés par ses manières hautaines, blessés des dures paroles échappées à son orgueil en délire, il n'était pas jusqu'au roi qui, désillusionné, lassé jtlutot, ne fût offensé de l'insistance que son servilein- mettait à lui inculquer, à lui imposer ses opinions. (Vêlait le niiuislre qui, avec la leine-mùre cl contre la volonté du roi,(jui u"a\ail cédé r|u'à leurs inijiorluiiilés , avait négocié, avail conclu le

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mariage de la princesse Ulriqiie-Eléonore , sœur de Christian V, avec le jeune roi de Suède, Charles XI. Fidèle à sa politique, Griffenfeld s'était déclaré pour la paix avec passion. Il avait raison mille fois; mais il était guidé par son propre intérêt plutôt que par celui de l'État. 11 sentait bien que, si la guerre éclatait, Christian, prince bouillant, amoureux des aventures, passionné pour les armes , irait se mettre à la tête de ses troupes, et, en s'éloignant de lui, se soustrairait à son influence, tandis que Rnutli et Guldenlô , ses plus cruels ennemis, en partageant ses dangers, en couchant sous sa tente, en vivant avec lui dans l'intimité des camps, acquerraient tout ce qu'il perdrait dans son esprit. L'avenir a prouvé que sa clairvoyance ordinaire n'était pas en défaut.

Griffenfeld n'avait déjà plus la confiance, l'affection du prince, lorsque survint (lG75)la fameuse querelle de celui-ci et du duc de IJolstein-Gottorp. Le duc, attiré parle roi dans un guet-apens, à l\endsbourg, n'avait été rendu à la liberté qu'après avoir abandonné à son déloyal adversaire une grande partie de ses États. Une fois engagé dans cette voie de perfidie et de violences, le roi avait fait arrêter et conduire dans les prisons de Copenhague le lnèron de Kielmanseg, ministre du duc, et ses trois fils, et démolir la forteresse de Tônningen, qui ne lui avait été donnée qu'en gage. Griffenfeld, trop |)uissant ministre pour rester habile courtisan, et toujours doué d'un grand sens politique, avait osé prendre fait et cause pour le duc, qui avait raison, contre le roi, ([ui avait tort. Ln prince ne supporte des remontrances que d'un ministre qui possède toute son affection. Griffenfeld avait p(M(lu depuis longtemps celle de Clirislian,

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qui, irrité de tant d'audace, donna aux ennemis du ministre le mandai d'arrêt qu'ils avaient en vain sollicité jusqu'à ce jour.

Christian, dissimulé comme son père, avait caché sous des dehors affables la résolution violente qu'il venait de prendre. Au moment de sa perte, le grand chancelier se croyait plus avant que jamais dans les bonnes grâces du roi. Le 20 mars IG76, s'éiant rendu comme à l'ordinaire au palais à sept heures du matin , il n'avait trouvé dans l'antichambre vide que le lieutenant général Arensdorf, son ennemi personnel. Celui-ci, contre son habitude, allant à la rencontre du grand chancelier, lui demanda ce qu'il venait faire au palais de si bonne heure. Griffenfeld, surpris, répondit qu'il se rendait auprès du roi. « C'est peine perdue, » repartit Arensdorf, «le roi ne .« vous recevra pas.» En même temps, il engagea le comte à le suivre sans bruit dans la bibliothèque. Rosencrantz les V attendait. Le prisonnier, car le comte avait été arrêté, fut remis à sa garde , après avoir été désarmé, dépouillé de ses ordres et du portrait du roi qu'il portait toujours avec lui. Il resta dans cette salle toute la journée, espérant à chaque instant être admis auprès du roi et obtenir son pardon. Il ne comprit qu'il était perdu que le soir, lorsqu'on vint lui dire de descendre dans la bnri|ue qui devait le conduire à la forteresse; il demanda alors avec émotion la cause de sa disgrâce. A ce moment déjà une perquisition, opérée dans son palais, a\ait amené la découverte de plusieurs tonnes d'or en monnaies étrangères et représentant 1,500,000 écus de France, de lettres , de dépêches ou de suppliques adressées au roi et qui n'avaient pas été décachetées, de noies ofi 'es projets les plus secrets fin roi

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étaient divulgués, et d'almanachs de poclie où ses paroles et ses actes étaient relatés jour par jour et souvent avec des rt'flexions très -peu respectueuses. On découvrit aussi dans ses papiers une correspondance établie sous son couvert en Ire les ambassadeurs de France, de Suède et de Holstein, et, dans ses livres de comptes, des preuves irrécusables de concussion et de péculat.

C'était plus qu'il ne fallait pour un homme dont la perte était résolue. Il fut traduit devant une commission composée de vingt-trois membres , pris la plupart dans le tribunal suprême dont il élait lui-même le président. Comme on avait peu de confiance dans le mérite du magistrat chargé de l'accusation, on fit venir do Hambourg, pour la diriger et la soutenir, un illustre jurisconsulte, appelé Mauritius.

Pendant qu'on attaquait avec la plus grande violence le ministre tombé, on lui interdit, sous prétexte de la raison d'État, d'avoir un conseil ou un avocat; lui seul fut chargé de sa défense. Il s'en acquitta avec une habileté inouïe. Aux reproches d'avoir reçu de l'argent, des titres ou des décorations d'un prince étranger, il répondit qu'il n'avait rien accepté sans la permission du roi, qui était le premier à rire de ces libéralit(''S intéressées. A l'accusation d'avoir trafiqué des emplois publics, il répondit n'avoir reçu de l'argent qu'après couj), quand le choix avait été fait; et d'ailleurs il défiait qui que ce fïjt de désigner une personne nommée par lui qui se trouvât au-dessous des fonctions qu'il lui avait confiées. Griffenfeld était écrivassier et caustique. Souvent, en rentrant du conseil, dans un moment de mauvaise humeur, il avait jeté sur le papier des réflexions piquantes sur ses collègues et même sur le roi. Dans une de ses

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boutades, il avait tout simplement déclaré que Sa Majesté avait déraisonné. Sur ces imprudents 2:riffonnages on avait bâti toute une accusation de lèse-majesté , aggravée du reproche « d'avoir fatigué le roi en lui par- « lant toujours de la même chose. »>

Ces misères , qui n'excitent aujourd'hui que notre sourire, mettaient alors en |)éril la vie d'un premier ministre. Mauritius, esprit subtil et chicaneur, les avait ramassées et réunies en faisceau avec tant d'art que de ces riens était sorti le réquisitoire le plus formidable. Griffenfeld à toutes ces accusations opposait une lettre de Christian V. où celui-ci, après lui avoir reproché de manquer d'égards envers son maître, d'attirer à lui toute l'autorité et de n'en laisser que l'apparence à celui à qui elle revenait, de l'iniportuner en insistant sur la paix quand il avait résolu la guerre , et enfin de recevoir, malgré ses défenses, des présents de ses ennemis, concluait à l'oubli, au pardon du passé, invitant seulement à plus de réserve et de 'prudence pour l'avenir. C'était une absolution; cette lettre fit un grand effet sur les juges. Le vice-chancelier Wind, président de la commission et ci-devant secrétaire particulier de Griffenfeld, se prononça contre la peine de mort; Scheel et Winding étaient de son a\is; le justicier Lasson, qui était indécis, alla trouver le roi et ne se rangea de l'avis de ceux qui voulaient la mort qu'après avoir appris de la bouche même de Sa Majesté que c'était à son insu et malgré sa défense que Griffenfeld avait reçu des présents de Kielmanseg et des bourgmestres de Hambourg. Lasson fut imité par un grand nombre déjuges, retenus avec lui par les mêmes scrupules, el trop heureux d'abiilcr leur conscience^ derrière la |)arole du roi. I>e '?(>

LLHFELD KT GRIFFENFELD. 213

mai 1676, l'arrêt fui prononcé qui condamnait le coupable à la peine capitale, après la perte de ses biens, de ses emplois et de ses dii^nités.

Depuis la défection de Lasson, Griffenfeld s'attendait à cette rigoureuse sentence. H l'entendit prononcer avec beaucoup de dignité et de résignation, et ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Griffenfeld n'était point méchant; il avait été ébloui par la fortune. Sa tète plutôt que son cœur avait faibli. Dans ces derniers jours qui lui restaient à vivre, il montra de la grandeur d'âme et une piété sincère et touchante. Occupé seulement de son salut, il ne proféra aucune plainte, aucune menace contre Guldenlo , Alilfeld, Knulli et le duc de Ploon, (ju'il savait être les artisans de sa ruine, ni contre le roi qui secondait si bien leurs passions haineuses. Celui-ci montrait contre son ancien favori un acharnement incroyable et(|ui prouve combien il redoutait de retomber ?ous la domination de cet homme allier. Il avait résisté aux prières des deux reines, aux sanglots de la vieille mère du condamné et aux larmes innocentes d'une petite fille de quatre ans que sa mort allait rendre orpheline. L'exécution devait avoir lieu le 5 juin; on la différa jusqu'au 1 f) dans l'espoir que le condamné dénoncerait ses complices. Il n'en avait pas; on le savait bien, mais c'était quelques jours de répit qu'on lui donnait. Le H, il fut prévenu par le comte Shack que le dénoùmenl fatal aurait lieu, le lendemain. Deux prêtres furent introduits auprès de lui; il communia. Lnfin le 1 5, à cinq heures du soir, il fut conduit sur la place de la citadelle où l'éclinfaud était dressé. Il lia lin-niême ses cheveux et repoussa avec lierté le bandeau dont ou voulait couvrir ses yeux. Le boui'reau i-oniuirnr;i |iiii'

briser ses armoiries en prononçant la formule ordinaire, que ce n'était pas sans cause juste que pareille chose se faisait. Le patient ne put alors réprimer un sourire d'incrédulité. Il dit ensuite que le roi les lui avait données, et que le roi pouvait les lui ôter. On ne voulait lui épargner aucune des horreurs de ces cruels moments. 11 s'était mis à genoux, la léte sur le billot; il avait même levé la main pour donner le signal au bourreau, lorsque, comme dans les mélodrames , le cri de grâce sortit de la bouche de l'adjudant Shack. Griffenfeld, transporté de joie, se releva d'un bond, et tendit la main à ceux qui l'entouraient et qui partageaient son émotion. 11 se croyait libre , peut-être même rentré en grâce. Son abattement fut extrême, quand il eut appris qu'il était réservé à une prison perpétuelle. « La mort eût été plus <i douce », dit-il avec amertume, et il retourna dans son cachot. Le lendemain, il fut conduit dans la pièce qui lui était destinée; il y entra avec un paquet de livres sous le bras, comme un écolier, et suivi d'un petit laquais qui devait le servir.

Le prisonnier resta quatre ans dans la citadelle de ('openh'.igue. Le roi manifesta plusieurs fois , dans des moments critiques, le regret de ne plus l'avoir auprès de lui, disant qu'il en savait plus long à lui seul que tous ses ministres et tous ses conseillers d'État. Ceux qui l'avaient renversé craignirent un retour du maître. Ils l'envoyèrent au bout du monde , à Trondhjem , dans le cliâleau de Munckholm. Peu à peu sa captivité devint moins dure, il consacra ses nombreux loisirs à l'éducalion (le (jiichpies fils de l'ainille ; il traduisit en vers danois les Psaumes de David, vi s'()rcu|ia d'anlrcs Irav.iux lilléraire.s. Ol lionnne, de qui l'orgueil cl l'ani-

ULHFELD ET GRIFFENFELD. 215

bition avaient causé la ruine, montra dans l'adversité une humilité et une résii^nation admirables. Sa piété vive ne se démentit pas un instant et lui attira le respect des populations loyales parmi lesquelles il vivait. A la fin il avait été rendu à la liberté et séjournait à Trondhjem. Mais son corps et son ame avaient été brisés par le malheur. Il mourut le 11 mars 1G89, vingttrois ans après sa condamnation. Sa fille, à qui le roi avait rendu une partie de ses biens, obtint la permission de ramener en Jutland le corps du prisonnier et de faire inscrire tous ses titres sur son tombeau.

Telle fut la fin misérable de cette vie commencée sous de si heureux auspices. Schumaker, auteur de la Loi Royale, fut frappé le premier par ce terrible instrument qu'il avait forgé avec tant de soin et remis aux mains de la royauté. L'histoire du taureau de Phalnris nous prouve que ce n'est pas la première fois que , par une juste décision de la Providence, les inventeurs de ces machines funestes à l'humanité en sont les premières et les plus éclatantes victimes.

2lrt nr DANEMARK.

CNAPITRE X.

Christian VII.

Frédéric Jllet Christian V, malgré les fautes qu'ils ont commises, étaient des hommes supérieurs. Leurs vertus, leur mérite, ne servirent qu'à consolider et à faire aimer le çjouvernement absolu. Ce ne fut que plus tard, après un siècle d'asservissement, quand tous les fronts étaient façonnés aujout?, sous Frédéric V, tombé dans l'abrutissement, que l'on vit les inconvénients et les abus de ce fatal système. Ce prince, vertueux et bon, mais faible et mélancolique, pour se soustraire, dit-on, à des chagrins domestiques, s'était livré, sans mesure; à sa funeste passion pour le vin et pour les liqueurs fortes. Sa santé délicate ne pouvait résister longtemps à ces excès. Peu à peu sa raison s'obscurcit; son sang s'altéra; il devint hydropique et mourut d'éj)uiscmont, de vieillesse, quoicju'il ne fût cependant, d'après les lois de la nature, qu'arrivé à l'âge delà maturité. A peine eut-il rendu le dernier soupir (17 janvier 17C6), que le comte Bernstorf, qui faisait les fonctions de grand chancelier (la place étant vacante), s'avança sur lo balcon ri dit, trois fois, à haute voix : " Le roi Frédéric V est mort, le roi (-hristiati \ Il est

n vivant. » Tîne foule immense qui, en prévision de cet événement, remplissait la place de Christiansborg, accueillit cette nouvelle avec des applaudissements et fit retentir l'air de vivat en l'honneur de son nouveau maître. Le peuple ingrat et stupide oubliait qu'il venait de perdre un roi bon, juste et sage, et, avant mémo que son corps eût été confié à la terre, il laissait éclater une joie indécente, et se précipitait, avec son incorrigible imprudence, au-devant de l'adolescent auquel le Ciel , on ne savait encore dans quel but, avait confié ses destinées.

A la mort de son père, Christian VII avait dix-sept ans. Élevé très-durement par le comte de Reventlovv, une espèce de Caton brutal, h mine rébarbative, surveillé avec beaucoup d'attention par le comte de Moltke qui couchait dans sa chambre , il n'avait pu se livrer aux débordements qu'avait déjà rêvés son imagination déréglée et depuis longtemps pervertie par des courtisans subalternes. Christian était malin, méchant et violent. Au comte Moltke qui le morigénait il avait répondu avec fureur qu'il le ferait arrêter et envoyer en prison. Le comte Moltke s'était tu , et, en réfléchissant, il avait vu que rien ne serait plus facile, plus simple, plus approuvé peut-être. Dès ce jour, le langage, comme la conduite de ceux qui l'entouraient , changea complètement. Il fut abandonné à lui-même et ne profila de sa liberté que pour se livrer avec frénésie à sa précoce passion pour les femmes Des historiens ont accusé les ministres Moltke et Bernstorf et la reine mère Julie-Marie d'avoir poussé le prince à s'abîmer dans la débauche, les ministres [)ar ambition, pour conserver la direction su[)rême des affaires, la reine dans un but

218 DU DANEMAI.K.

plus criniinel encore, pour ruiner la santé de son beaulîls déjà frêle, et, par une mort anticipée , frayer à son fils Frédéric le chemin du trône. Rien ne légitime ces suppositions. Bernstorf était foncièrement honnête. Moltke n'aurait pas été si sévère pendant l'enfance du prince, s'il avait nourri des projets criminels. Quanta Julie-Marie, il est évident qu'elle était ambitieuse, dissimulée, artificieuse, implacable ; ce n'est pas une raison pour autoriser Brown à en faire une mégère couronnée, une féroce marâtre qui, après avoir attenté par le poison aux jours de son beau fils qui devait être son roi, parvint par de criminelles manœuvres à détruire sa raison, j)lus délicate que son corps.

Ce qui disculpe tout ce monde mieux que tout ce que je pourrai dire, c'est son empressement à marier le roi. Un an ne s'était pas écoulé depuis la mort de Frédéric V, qu'une jeune princesse anglaise du sang d'Est venait s'asseoir à côté de Christian VII sur le trône de saint Waldemar (novembre 1760). Caroline-Mathilde, fille de Frédéric, duc de Galles, et sœur de Georges III d'Angleterre, avait alors dix-sept ans, un an de moins que son époux. Elle était grande et bien faite ; elle avait les traits réguliers et cet éclat incomparable qui fait des filles d'Albion les plus belles femmes du monde. Sa grâce enfanlitie et sa beauté, la nouveauté surtout et les fêtes qui la suivaient, lui valurent du peuple de Copenhague un accueil enthousiaste. Il n'en fut pas de même dans son intérieur. Le roi , adonné à des amours crapuleuses, reçut avec indifférence la chusle compagne (le sa vie. La reine grand'mère Sophie-Magdeleinc et la reine-mère Julie-Marie, femmes ambitieuses, intrigantes et méchanlos, ne puiTiit ri'primer un sentiment

CHRISTIAN Vil. ' 219

de basse jalousie devant la séduisante jeune fille que dans leur esprit le peuple n'acclamait que pour leur faire pièce, et qui allait s'emparer de ce sceptre qu'elles ne pouvaient pas se consoler d'avoir perdu.

Le roi avait en lui un principe de démence qui avait été découvert depuis longtemps par sa marâtre et son précepteur Reverdil. 11 regardait ses mains sans cause, et palpait son ventre pour voir s'il n'avançait pas. Il avait aussi la manie de se faire battre, et c'était le comte de Ilolck lui-même, son favori, qui lui procurait les agréments d'une bastonnade bien appliquée. Son cœur mauvais et cruel le poussa, un jour, au pied de l'échafaud où un pauvre diabli> de soldat saxon , nommé Moerl, devait subir un supplice affreux. Une loi, inspirée par une sage philanthropie, permet au pasteur de retarder le suppUce d'un condamné à iiiort jusqu'au moment oij celui-ci se trouvera en état de grâce. Moerl, livré à un prêtre de l'école de Zinzendorf , avait été si bien catéchisé que sa pauvi'e tête était partie; ce malheureux, pour qui les souffrances atroces qui l'attendaient n'étaient qu'un châtiment nécessaire à l'absolution de ses crimes, ne voyait dans la roue sur laquelle il allait expirer qu'un char de triomphe, une croix de Golgotha. Il avait composé des cantiques que le peuple avait appris par cœur et chantait dans les rues. Il était vraiment digne d'intérêt; cependant le roi, inaccessible à tout sentiment de pitié, contre-signa, sans hésiter, la sentence qui le condamnait à la mort et dont la lecture seule faisait frissonner. Ce n'est pas tout; le lendemain, caché dans un fiacre, et accompagne de Sperling, il alla assister aux derniers moments de cet infortuné. Henri II avait voulu se rlonner aussi le plnisir de voir mourir,

brûlé à petit feu, un pauvre tailleur luthérien qui avait eu Tautlace de reproeher à Diane de Poitiers, sa maîtresse, lirrégularité de sa vie. Le supplicié , ayant découvert le roi dans la foule, avait fixé sur lui ses yeux perçants et ne les avait ni détournés, ni baissés pendant tout le temps qu'avait duré sa longue et terrible agonie. Le roi était rentré au Louvre bouleversé, éperdu, et jusqu'à sa fin qui, à cause de ce crime peut-être, fut si prochaine, la figure du petit tailleur luthérien était restée constamment présente à son esprit, attristant ses jours et troublant ses nuits. Christian avait trop peu de cœur pour avoir des remords; mais son faible cerveau fut ébranlé par celte scène émouvante. H se figura longtemps que Moerl n'était qu'un fantôme , et que cétait lui-même qui avait été supplicié.

le roi n'était qu'à la fleur de l'âge ; mais il s'était livré à la débauche avec tant de fureur que ses traits s'étaient altérés et son corps affaibli ; on craignait qu'il n'eût point d'enfant. Ce fut une crainte chimérique; le 28janAier i7G8, les canons de la flotte et de la citadelle annoncèrent aux hahitants de Copenhague la naissance d'un prince.

Christian avait encore moins de cœur (jue de tête ; ni les souffrances de sa jeune comj)agne, ni les caresses de son enfant, n'avaient j)U le détourner un instant de la voie funeste où ses mauvaises passions l'avaient engagé. Le comte de Ilolck, jeune libertin aimable et futile, en se faisant le compagnon de ses débauches, a\ail ac(piis un ascendant immense sur son esprit faible, inconstant et susceptible d'engouenient. Comme le comte n'avait point d'ambition et (|u'on le crovait trop léger pour s (icciiikt d'aiilrcï» iil'faires que

d'intrigues d'amour ot de commérages de cour, il était protégé, secondé même par la reine douairière et les deux ministres, dont il n'excitait pas les jalouses méfiances. S'étant, figuré que sa faveur dépendait de la froideur des deux époux, il éloignait son maître de sa ravissante compagne, et l'entraînait dans un tourbillon de plaisirs où celui ci perdait, avec sa dignité, jusqu'au sentiment de son devoir. Cependant Caroline-Malhilde , quoique délaissée et souvent humiliée , avait pris du goût pour le père de son enfant. Elle avait trop d'ingénuité pour dissimuler son attachement; mais sa fierté naturelle l'empêchait de courir après un rapprochement qui aurait été opéré par une mère véritable ou par des ministres plus clairvoyants.

Dans les bas-fonds de la société impure où il avait été entraîné , le roi avait remarqué une créature sortie on ne sait d'où , qu'on appelait Milady, parce qu'elle avait été la maîtresse de lord Gooderîch. Cette femme était de toutes les orgies. Le roi s'était oublié un jour jusqu'à la suivre dans un mauvais lieu, où elle prétendait que l'on avait tenu contre elle de mauvais propos. Elle était habillée en officier, et Holck était de la partie. Tous les .trois avaient cassé les glaces, jeté les meubles par les fenêtres, battu les nymphes à coups de plat de sabre, fait enfin un tel vacarme que la police était intervenue et s'était retirée en reconnaissant les auteurs du désordre. Une autre fois, le roi, sortant ivre, le malin, de chez sa maîtresse , et faisant du scandale dans la rue, avait été remarqué de la multitude et accompagné de huées et de sifflets jusqu'à son jialais où ses gardes, l'ayant reconnu et lui ayant rendit les armes, avaient doublé le scandale de cette triste scène. Cependant Mi

222 DU DANEM,\RK.

lady était devenue la maîtresse favorite. Le roi l'avait faite baronne, lui avait acheté un hôtel, l'avait couverte de diamants. On craignit qu'elle ne devînt trop puissante, et sa perte fut résolue. Le roi , chez qui la méchanceté dominait toutes les passions, et qui ne résista jamais au plaisir de nuire , se laissa arracher par Saldern un ordre d'arrêter cette malheureuse, qui fut, sans raison, précipitée dans l'abîme, comme elle avait été, sans raison, portée au pinacle. Du palais qu'elle devait à la munificence du roi elle fut jetée dans une maison de correction de lIambour£r.

Pendant les désordres du roi, la reine Mathilde vivait dans la retraite, supportant avec beaucoup de dignité, sans daigner se plaindre, les affronts dont elle était abreuvée. Les marques bruyantes de sympathie qu'elle recevait du peuple en toute occasion, bien moins que la certitude d'avoir fait son devoir, la consolaient de l'abandon de son époux et des mauvais procédés de la reine grand'mère et de la reine douairière, méchantes toutes deux. Cependant la jeune épouse était bien abandonnée; aucune femme de qualité, pas mtMne une dame de compagnie , ne l'avait suivie d'Angleterre ; et sa grande maîtresse, madame de Plessen, était une femme allière, mécontente de tout le monde, faisant à tout de l'opposition , gémissant du sort échu à la reine avec acrimonie et de façon à l'irriter et à l'huniilier |)lutôt qu'à la consoler.

l/amour des Danois pour leur souverain tournait à Tidolâlrie. (Christian avait de l'élégance, de la grâce, une certaine instruction , (j(> la finesse et de l'à-propos dans ses reparties. Ces (jualilés avaient suffi non-seulement à faire oublier tous ses vices, mais encore avaient

servi de prétexte aux faiseurs de pronostics pour en faire un monarque né pour le bonheur d'un peuple et pour la gloire de l'humanité. Il fallait compléter l'éducation de ceîte merveille et surtout la faire connaître. Telle fut la cause de ce grand voyage (du 26 mai 1 768 au 14 janvier 1769), entrepris avec légèreté, accompli avec faste, abrégé par l'ennui, et qui fut moins utile à la réputation du roi que funeste à ses finances. On ne voulait guère réformer ses goûts crapuleux, puisque le comte de Holck était à la tête de la caravane, et que (-aroline-Mathilde était séquestrée dans le château de Frideriesberg. Le comte Bernstorf était aussi de la partie pour les affaires et pour l'apparat, comme Holck pour les plaisirs et l'incognito.

Parmi les gens de la suite du roi, un peu au-dessus de la valetaille, mais fort au dessous des courtisans, était un docteur alleniand qu'on appelait Monsieur Struensée, homme obscur, de petite naissance, et qui se trouvait par hasard au milieu de tout ce monde, ayant été nommé par l'influence du comte de Rantzaw-Aschberg à la charge souvent inoccupée de médecin du roi pour les voyages. Jean-Frédéric, fils d'Adam Struensée, était né à Halle le 5 août 1737. Son père, en ce moment chapelain du comte de Wittgenstein, avait le rang d'évêque. C'était un homme très-pieux, austère, très-instruit, trèséloquent, ayant une certaine renommée et beaucoup d'influence sur le ])euple . C'était un luthérien exalté de la secte des Frankisles. Il avait été nommé autrefois doyen à Altona, pour combattre le déisme, l'incrédulité qui avait envahi celte ville jadis si orthodoxe. Struensée devait à l'influence que son père avait conservée en Danemark la charge de médecin pensionné des districts de Uantzaw

224 Df DANEMARK.

et (le PineLorg , avec résidence à Alloua. Il avait une petite clientèle, mais une cirande ambition; aussi n'avait il pas hésité à abandonner une position assurée, mais modeste, pour prendre auprès du roi une place qui, de sa nature, était passagère et qui, sans une certaine habileté, devait être tout à fait précaire.

Struensée avait trente ans quand il entra dans la maison du roi. C'était un très-bel homme de cinq pieds six pouces, blond avec des yeux bleus. Il avait le front haut, le nez grand et de belles dents. Seulement il était gros pour son âge, avait le cou très-court et les genoux courbés. Il était très-élégant, frondeur, aimable, beau parleur, comme il avait beaucoup voyagé, conteur charmant et fécond, habile cavaher, grand chasseur, brillant danseur, athée, épicurien, homme à bonnes fortunes, exerçant sur les femmes un ascendant immense, presque delà fascination.

Les fonctions qu'il avait remplies à Allona et à Pineberg l'avaient mis en rapport avec le comte de Rantzaw. Les mêmes goûts pour le plaisir, le même esprit de critique, les mêmes vues en politique, rapprochèrent ces deux hommes extraordinaires. Une liaison intime s'établit entre eux. Le docteur allait s'enfermer chez le comte, et ils passaient ensemble des nuits entières à fumer. Le comte, caractère emporté et inquiet, déblatérait contre Bernstorf, Mollke ou la reine Julie Marie. Le docteur, homme à systèmes sinon à principes, esprit paradoxal et ingénieux, exposait avec clarté les théories qu'il s'était faites sur toutes choses, tranchait toutes les questions, réformait tous les abus, rétablissait sur de nouvelles bases une société [)ei'fectionnée, et, couime s'il avait eu le [(i-esscntituent de sa destinée future, il par-

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lait comme d'une époque certaine , du moment où il pourrait répandre sur l'humanité tous les bienfaits qu'il avait en vue. Rantzaw^ homme de cour, qui avait découvert chez son docteur toutes les qualités et même tous les défauts qui font réussir, avait usé du crédit qui lui restait pour le mettre sur le chemin qui conduisait alors à toutes les fortunes. Son principal but était de placer un espion auprès de Ilolck qu'il délestait , qu'il enviait et dont il songeait déjà à ruiner le crédit.

Le voyage du roi avait toute l'importance d'un événement pohtique. De Danemark on alla en Hollande. A des gens habitués à vivre à Copenhague, ville de plaisirs, habitée par une puissante aristocratie, quels charmes pouvait offrir Amsterdam, ville froide et rangée, oij des bourgeois enrichis gouvernaient et donnaient le ton? Pour le chef de la monarchie la plus absolue de l'Europe et pour ses fervents adeptes, quel intérêt pouvait avoir ce petit pays, dernier refuge de la tolérance religieuse, et ce petit peuple actif, persévérant, héroïque, qui, après avoir arraché à l'Océan et conquis sur l'Espagne les plaines qu'il habitait, avait su, tout en récompensant le fondateur de son indépendance, respecter les droits sacrés du peuple, et, par un prodige d'habileté, fonder un gouvernement où la liberté s'alliait à merveille avec l'autorité? Que serait devenue cette monstrueuse Loi Royale comparée à ces sages institutions ? Il ne fallait laisser venir à personne l'idée de la comparaison ; pour cela, après quelques fêtes semiofficielles et quelques visites aux mauvais lieux les plus renommés, on s'empressa de se rendre en Angleterre.

En Belgique et en Hollande Christian avait voyagé

Î26 r>l DANEMARK.

BOUS le Dom de comte Travendalh. En Angleterre, à cause des liens de famille avec la maison régnante , il fut obligé de paraître dans toute la pompe et avec la majesté du rang suprême. Ce n'était pas du goût de Christian , homme simple et blasé sur les démonstrations populaires. Il fallut cependant se résigner et subir ces ennuis. A Cantorbéry, où des préparatifs immenses avaient été faits pour le recevoir, il dit avec enjouement au comte de Bernstorf : « Le dernier roi de Danemark fl qui entra à Cantorbéry mit la ville en cendres et « massacra les habitants. Plaise à Dieu que ces braves « gens se le rappelbnt et me laissent passer tranquil- « lement dans leur vénérable cité. » Le vœu du roi no fut pas exaucé 5 il entra dans la ville archiépiscopale au bruit du canon, au sondes fanfares, aux hurrahs de la multitude, et sous des arcs de triomphe élevés en son honneur. Nobility, clergymen, gentry, jusqu'aux corporations d'ouvriers, tout fut admis dans le palais auprès de Sa Majesté danoise et eut l'honneur de baiser sa royale main. Cependant tout se passa le mieux du monde, avec ordre et célérité. Bernstorf n'avait laissé ignorer à personne que son maître était ennemi du faste et des longs discours. A Londres, la réception fut autrement pompeuse. Il faut parcourir les gazettes du temps pour se faire une idée des fêtes, des bals , des concerts , des spectacles , des mascarades , des revues militaires ou nautiques, des parties de plaisir, des promenades sur terre et en mer, enfm de tous les divertissements qui furent donnés pour plaire au roi et pour lui faire honneur. Des médailles furent frappées à son nom. Il fut fait bourgeois de Londres et admis dans la corporation «les orfèvres.

Quelques réflexions justes , quelques bons mots , quelques reparties fines (on dçmande si peu à^un souverain!) maintinrent la réputation qui l'avait précédé, de roi philosophe, aimable et lettré. Cependant il ne cachait pas plus son aversion pour les affaires et pour la politique que son goût excessif pour les filles d'Albion. Les excès où il se plongeait n'avaient d'autre résultat que de surexciter sa passion pour les femmes, qui augmentait à mesure que ses forces diminuaient. Il n'allait pas seulement sous le costume du gentilhomme dans les boudoirs élégants des courtisanes qui habitent Saint- James, mais sous la vareuse de l'ouvrier et sous la jaquette du matelot dans ces bouges que l'on trouve en masse dans les obscures ruelles deWapping, ou dans les caves infectes de Saint-Gilles.

En France , oii rien ne l'empêchait de se soustraire au joug de l'étiquette, Christian Vil voyagea sous le nom de comte d'Oldenbourg. Le duc d'Orléans fut son introducteur dans le monde élégant et voluptueux de Paris. Il fut fêté chez le duc de Duras et chez le duc de Choiseul; à Versailles, pendant le dîner, l'on eut la délicate attention de lui montrer, peint sur une toile, son beau palais Christiansborg, et à Chantilly une chasse aux flambeaux lui fut donnée dans la foret illuminée.

Cependant toutes ces fêtes et tous ces plaisirs ne pouvaient distraire Christian, ni chasser l'ennui qui rongeait son cœur. Voyant qu'il en était pour ses peines et pour son argent, il donna brusquement l'ordre du départ, trop brusquement pour ne pas éveiller l'esprit sarcastique des Parisiens. On alla directement de Strasbourg à Altona. I/Allemaene, que l'on devait visiter avec soin, comme la France et l'Angleterre, fut par-

courue dans le plus strict incognito et avec une grande vitesse. Parti de Paris le 8 décembre 1768, le roi Christian entrait, le 14 janvier 1769, dans sa bonne ville de Copenhague. Le retour n'avait duré qu'un mois et six jours ; c'était merveilleux pour l'époque. Le roi avait à côté de lui dans sa voiture d'apparat la reine Caroline- Mathilde. Il fut reçu avec les marques bruyantes de la joie la plus vive, et la plus grande partie de ces hurrahs enthousiastes était adressée à cette belle jeune femme dont tout le monde avait admiré la bonne tenue et la sagesse pendant la longue absence de son époux.

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