CHAPITRE XK
ÉléTatlon de Strueusée.
Depuis ses couches et surtout pendant le voyage du roi, Caroline-Mathilde avait grandi et grossi. Sa gorge, qui s'était développée, était devenue magnifique ; sous plus de chair ses traits réguliers, mais encore indécis, s'étaient embellis, en devenant plus accentués, de même que son beau teint avait acquis encore plus d'éclat. En un mot, elle était fort belle. Le roi avait été frappé de cet heureux changement et n'y avait pas été insensible. Le rapprochement des deux époux avait été d'autant plus facile que le comte Holck , qui avait jeté sur leur séparation le fondement de sa fortune, avait perdu tout crédit et était à la veille d'une disgrâce éclatante.
Christian YII, susceptible d'engouement, n'était pas capable d'un attachement long et sérieux. Sujet à des lubies et à des caprices, il prenait en antipathie, tout à coup, sans raison, les personnes de son entourage, et son aversion était en général d'autant plus grande que son amitié avait été plus vive. Quant à Holck, jamais courtisan n'avait été plus insolent et plus maladroit. Cet homme brutal et violent s'était imaginé qu'on ne
pouvait que par la terreur conserver de l'ascendant sur l'esprit faible et inconstant du roi. Dans ce but il le îjourmandait comme un pédagogue aurait fait d'un écolier, et parfois même il s'était oublié jusqu'à le frapper. Il était devenu exigeant à ce point que ce malheureux prince ne pouvait plus agir, parler ou penser que par lui. Son insanie n'était pas assez complète pour qu'il pût supporter longtemps ce joug odieux. H détestait son despote ; mais comment imaginer qu'il osât jamais se révolter contre lui , étant timoré au point de n'avoir jamais pu passer^ sans trembler, devant les soldats qui gardaient, l'épée nue, les portes de son palais! 11 osa cependant prendre un confident, et ce fut ce docteur Struensée dont les bons offices lui avaient été plus d'une fois utiles, pendant sa vie de débauches. Struensée, qui convoitait déjà la place de Holck, ne négligea rien pour envenimer, pour surexciter la haine du maître contre le favori. Christian, qui n'était que faible, mais toujours disposé à nuire, se sentant appuyé, fit éclater enfin les véritables sentiments de son cœur. Holck, peu à peu écarté de l'intimité du roi, fut restreint aux devoirs de sa charge. C'est à Paris que s'était faite cette petite révolution de palais. Holck ne s'était pas d'abord alarmé de ce changement qu'il n'attribuait qu'à un caprice, aune boutade, ne supposant pas qu'un homme de son rang et de sa caste pût être supplanté par un empirique étran- \^er. C'est copoiidant ce qui arriva, l.e petit docteur allemand détrùna le grand seigucur danois, qui, pour reconquérir une place à jamais perdue, se servit en vain <le sa vieille expérience des cours, de sa profonde conjuiissancc du couu' huinaiu, et ne recula devant aucune sorte (l(^ platitudes vX de bassesses. Mais tous ses efforts
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furent vains. Le roi était comme un mauvais élève qui, après avoir tremblé devant son pédagogue, à la suite d'une révolte heureuse, lui a arraché sa férule, l'a brisée et lui en a jeté les morceaux au visage. Le mépris avait succédé à la terreur.
Il est rare qu'un favori ne soit pas envié et que sa chute ne soit pas vue avec plaisir. Holck, par son orgueil, par son insolence, par sa dureté, avait indisposé et ameuté contre lui tous les gens de cour. Il n'était pas jusqu'aux ministres Bernstorf et Mollke qui n'eussent été blessés de ses manières hautaines et inquiets de son ambition chaque jour croissante. Aussi, au lieu de prévenir sa chute , tout le monde s'était-il ligué pour la précipiter. Tout le monde aussi avait tendu la main au docteur: les uns par amour de la nouveauté, les autres dans l'espoir qu'un homme de rien se contenterait de peu, et n'obstruerait pas, comme Holck, toutes les avenues du trône.
Caroline-Malhilde n'avait que l'apparence de la santé. La vie soUtaire et sédentaire qu'elle avait menée à Fridericsberg, si contraire à son tempérament porté à la mélancolie et à l'embonpoint, les blessures incessantes faites sans pitié à son amour-propre par les courtisans qui, pour perdre Holck, ne lui laissaient ignorer aucune des débauches oîi le favori entraînait son maître, avaient surexcité ses nerfs et l'avaient plongée dans la nostalgie. Elle avait perdu le sommeil et l'appétit; elle ne songeait qu'à la patrie absente, à Londres ; elle pleurait sans raison et évitait même la société de ses femmes . comme si elle se fût complu dans les sombres idées qui l'obsédaient. Le médecin de la Cour, qui voyait dans son mal des symptômes d'hydropisie, l'avait soumise à
un régime violent, qui n'avait eu d'autres résultats que (le l'alarmer et d'aggraver la maladie morale dont elle était affectée.
Le roi n'était pas sans inquiétude et l'avait souvent engagée à consulter son docteur allemand, qui avait autrefois guéri miraculeusement la comtesse de Rantzaw et dont il lui disait des merveilles. La reine, qui n'avait vu jusqu'ici dans cet homme que le digne successeur de Holck, c'est-à-dire, le complaisant subalterne de son époux, le compap^non et peut-être le pourvoyeur de ses débauches, avait mis à le repousser une obstination incroyable. 11 fallut, pour que sa répugnance fijt vaincue, que le mal augmentât et que l'époux se prévalût de l'autorité du roi.
Struensée était jeune et beau ; il était grand, il avait de belles manières, de l'élégance, de la grâce, et il exerçait sur les femmes un pouvoir magique. Introduit auprès de la reine , il l'interrogea avec tact, l'examina avec soin, et lui promit une guérison aussi prompte que certaine. La reine, disait-il, avait le mal du pays ; elle n'avait besoin que d'exercice, de distractions et surtout de l'affection de son mari. Or tous ces remèdes étaient à sa disposition. Il ne fallait au roi lui-même que de bons conseils pour devenir le modèle des époux , et le docteur se faisait fort d'opérer cet heureux changement.
Le régime du docteur allemand était trop commode pour n'être pas suivi. La reine prit des leçons d'équitation et devint bientôt une écuyère habile et intrépide. Elle suivit toutes les chasses du roi, se montra à tous les speclades et assista à tous les bals de la cour, ("-omme elle n'élait malade que de chagrin et d'ennui, iwtv les dislraclions et la satisfaction de l'ânic, sa
sanlé naturellemenl robuste prit le dessus et se développa d'une manière même funeste à sa beauté.
Caroline-Mathilde, vive, impétueuse, hautaine, était cependant ennemie de toute contrainte, dès lors toujours prête à s'affranchir des règles de l'étiquette. Arrachée trop jeune à sa mère et point dirigée par son mari, elle avait peu d'idée des convenances, et manquait surtout de tact et de déhcatesse. Son mari, engoué de son favori, l'envoyait près d'elle à chaque instant et pour le moindre prétexte, tantôt comme médecin pour la soigner, tantôt comme lecteur pour la distraire. La reine recevait toujours avec un vif plaisir l'homme à qui elle croyait devoir la santé et l'affection de son mari. Cet homme n'avait pas seulement la jeunesse et la beauté. Il était plein de bon sens quoique paradoxal, plein d'imagination, très-instruit, d'une éloquence attachante et persuasive quand il développait les théories ingénieuses et neuves qu'il s'était faites sur toutes choses, mille fois supérieur enfin aux êtres vides et futiles qui entouraient la reine : aussi un sentiment plus vif ne larda-t-il pas à succéder à celui de la reconnaissance.
La reine, mal élevée, était inconséquente et esclave de son humeur volontaire et capricieuse. Struensée, étranger aux usages des cours, était de plus présomptueux et porté à la familiarité. Tous deux avaient horreur de l'intrigue, et par malheur aussi un grand mépris de l'opinion publique. La reine, dérogeant aux usages reçus, avait permis à son lecteur de s'asseoir devant elle, et celui-ci, abusant de la permission, s'installait à ses côtés sur le même sopha, ce qui était un sujet de scandale pour tous les gens <lela maison. Plus inconséquente
encore, elle se montrait avec lui en public, soit à cheval, soit dans la même voiture. Or, à quel titre, disaiton, si ce n'est à celui d'amant de la reine, un étranger, un docteur, un lecteur, un conseiller de conférence, qui n'était pas même noble, occupait-il la place réservée d'ordinaire à un grand seigneur, ou à un des dignitaires de l'État? Ainsi, avant même d'avoir manqué à ses devoirs, cette jeune femme, par son étourderie, livrait sa réputation aux méchantes conjectures, aux sarcasmes des petites gens, toujours sévères envers les grands seigneurs. Sa chute, hélas ! pour être retardée, n'en était pas moins inévitable. Entraînée par des passions impétueuses et exigeantes, que ne pouvait plus satisfaire un époux que les excès avaient affaibli et rendu aux trois quarts idiot, point protégée par une marâtre ambitieuse , jalouse et trop heureuse d'établir sur le déshonneur de sa belle-fille la fortune de son fils, mal conseillée par une confidente indigue, madame de Gaehler, femme de mauvaises mœurs, qui faisait impudemment servir ses charmes à son ambition, qui avait été et était encore à l'occasion la maîtresse de Struensée, et espérait, en introduisant son amant dans le lit de la reine, contribuer à sa propre élévation, poursuivie par un homme qui exerçait sur les femmes une véritable fascination, la malheureuse reine ne pouvait tarder à succomber. Elle résista cependant toute une année. Ce ne fut qu'au printemps de 1770^ et non, comme on l'a cru, quelques jours après leur première entrevue, que Caroline-Mathilde a failli. H paraît que c'est dans un bal, enivrée des parlunis des fleurs, éblouie par l'éclat des flambeaux, dans le tourbillon d'une valse, (|u'éperdue, lialetante, elle aurait fait à son heureux
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vainqueur l'aveu de sa défaite. Le lendemain, après la lecture d'un chapitre émouvant, le lecteur se serait enhardi : le livre lui serait tombé des mains, et Caroline-Mathikle, tant il est vrai que les hommes sont les mêmes en tous temps et dans tous les climats, aurait commis sa première faute de la même façon que Françoise de Ilimini.
Dans les premiers temps de sa faveur, Struensée, suivant, pour conserver la faveur du maître, les errements de son prédécesseur, avait résolu de choisir au roi une maîtresse, dont il serait lui-même l'amant, et de gouverner avec elle ce vieil enfant. Il avait, dans cette pensée, jeté les yeux sur madame de Gabell, née Rosencrantz, femme charmante, distinguée, spirituelle, qui autrefois avait repoussé les avances du roi, mais qui, croyant à un changement et subjuguée par l'ascendant fatal que Struensée exerçait sur les femmes, fit céder, d'après les conseils du favori, son honneur devant son ambition. Madame de Gabell était une femme supérieure, pleine de fierté, d'un cœur pur et d'une âme élevée. Vertueuse, elle avait été victime d'un moment d'égarement. Un esprit d'élite pouvait seul lui faire oublier sa faute. V^oyant qu'elle avait été trompée, que le roi n'était pas moins vicieux et encore plus stupide que par le passé, elle eut honte d'elle-même, tomba malade et mourut en proie à une mélancolie engendrée par le remords. C'est pour la remplacer que Struensée avait songé à Caroline-Mathilde elle-même. C'était plus simple et surtout plus moral.
Pendant un voyage dans le Holstein, on avait renvoyé définitivement de la Cour le comte de Ilolck, grand maître des cérémonies, et madame de f.a Lulic , grande
maîtresse de la maison de la reine. Celle-ci avait été remplacée par l'indisjne madame de Gaehler, et celui-là par M. de Brandt, qui ne valait pas mieux. Struensée, étranger en Danemark, n'y avait que deux amis, le comte de Rantzaw-Aschberg, qui était plutôt un protecteur, etÉvenold Brandt. Celui-ci, issu d'une famille noble, mais nouvelle, et point riche ni titrée, était un aimable cavalier, de taille moyenne, au teint sombre, aux yeux bruns et Yifs^ aux cheveux noirs, enfin un type d'hidalgo, venu je ne sais comment sous le ciel gris et froid de la Scandinavie. Ses traits, qui n'avaient jamais dû être beaux, étaient défigurés par la petite vérole ; néanmoins ils ne manquaient pas de charmes, éclairés par des yeux ardents et perçants qui trahissaient un caractère aventureux et brave, un esprit subtil et caustique. Il était de plus très-élégant et très-bien fait, quoique de taille moyenne. Comme tous les étourdis de son rang et de son âge, il était incrédule et libertin, présomptueux et querelleur, trop fat pour n'être pas parfois ridicule. Son extrême audace lui avait valu certains succès auprès des femmes. En s'avouant leurs fautes, elles en roussissaient entre elles. Lui, au contraire, s'en parait comme d'un trophée, et le cœur des femmes est tellement fait que tout le bruit, tout le scandale qu'il causait, au lieu de lui nuire, lui servait d'appeau et de glu pour faire de nouvelles victimes. Né pour être courtisan, il avouait que, étant enfant, son bonheur suj)rême consistait à entrer, à l'insu du garde, chez le roi par l'escalier dérobé. Passionné pour les cancans et les intrigues de cour, il n'avait ni goût, ni aptitude poin* les affaires. Struensée, bien assuré de ne trouver jamais dans son ami un rival
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en politique, lui donna la position de Holck, la plus recherchée dans ce gouvernement, où tout dépendait du caprice du maître. Il n'en était pas de même du comte de Rantzaw. Struensée se méfiait de lui, et ce sentiment, injuste peut-être, le rendit ingrat. Le comte Othon Shack de Rantzaw-Aschberg, gouvernem' de Gluckstadt, général d'armée, chevalier de l'ordre de l'Éléphant (après le coup d'Etat), était issu d'une des plus illustres et des plus anciennes familles de l'Allemagne, étabhe depuis le quatorzième siècle dans le Holstein, où elle possédait un fief immense qu'elle gouvernait souverainement et qui ne relevait que de l'empereur. Le comte de Rantzaw, qui tenait à la fois du grand seigneur et de l'aventurier, avait toutes les qualités de l'un et tous les défauts de l'autre. Il était brave mais querelleur, fastueux mais prodigue , esprit fort et libertin, bon pour ses vassaux et sans pitié pour une pauvre femme dépourvue de charmes qui l'adorait, d'un esprit faible, et que la jalousie finit par rendre tout à fait folle. Dans sa jeunesse, il avait servi en France sous le maréchal de Lowendal; mais, un beau jour, il avait quitté le régiment pour s'attacher au char d'une chanteuse italienne. Pendant son odyssée amoureuse, il s'était fait tour à tour prêtre à Rome, comédien à Naples, chevalier d'industrie un peu partout. Bref, il était rentré chez lui la bourse vide et son honneur entamé. Se trouvant à Saint-Pétersbourg lors de la conjuration des Orloff, il y avait trempé et n'avait pas été étranger à l'assassinat de Pierre III. C'était un de ces caractères inquiets et hardis, prêts à se jeter dans toutes les révolutions, à seconder tous les bouleversements, soit par esprit d'aventure, soit par calcul, dans l'espoir de pro-
fiter d'un moment de désordre pour refaire une fortune perdue par de coupables prodigalités.
La Cour, dans son voyage en Holstein, s'était rendue à Aschberg, et le comte de Rantzaw, toujours fastueux, avait dépensé à recevoir ces hôtes illustres le peu d'argent qui lui restait. La reine, en parlant, lui avait laissé une magnifique tabatière, achetée mille guinées à Londres, par Christian VIL Les services que Rantzaw avait rendus à Struensée méritaient une autre récompense. Du moment où celui-ci disposait des emplois, le ministère de la guerre revenait à son bienfaiteur qui, comme soldat et grand seigneur, y avait un double droit. Mais les deux premières places de ce département étaient occupées, l'une par un vieil ami de la reine, l'autre par le général de Gaehler, le mari de cette femme qui avait été si complaisante et qui pouvait devenir si compromettante. La troisième seulement était libre; on l'offrit à Rantzaw; il l'accepta, maïs temporairement, en attendant d'être mieux loti. Struensée , par un sot amour-propre, par une basse jalousie, laissant un bienfaiteur de cette espèce dans une position aussi subalterne, n'a jamais mieux prouvé comme il avait peu le sens politique et la connaissance du cœur humain. En politique, c'est un tort d'être ingrat et surtout de l'être à demi. Après ce qui s'était passé, Rantzaw ne pouvait plus être un indifférent; et un homme de ce caractère fait beaucoup de mal ou beaucoup de bien. 11 fallait donc le nommer ministre ou l'exiler.
J'ai dit que Carolinc-Mathilde avait horreur de l'étiquette. Le sang des Guelfes, qui coulait dans ses veines, la rendait vive, emportée, hautaine, imprudente,
aussi esclave de ses passions que de ses fantaisies. Aveuglée, absorbée, égarée par son amour, il semblait que, au lieu de cacher sa faute, elle prît plaisir à l'étaler aux yeux de tout son peuple. Elle portait à son cou le portrait de son amant, ou le cachait dans son livre favori, et ne pouvait plus en détacher ses yeux: elle ne parlait que de lui, pour lui et comme lui. Malgré son aversion pour les affaires, elle s'en occupait pour avoir le plaisir de les discuter, de les traiter avec lui; elle paraissait à ses côtés en pidjlic;, et, toujours à la recherche d'un tête-à-tête avec l'objet aimé, elle s'égarait avec lui dans les jardins et dans les bois.
Ces relations coupables s'étaient formées et se poursuivaient au vu et au su de tous avec une impudence et une imprudence d'autant plus condamnables que la sacrée personne du roi n'était nulle part plus honorée qu'en Danemark. La princesse de Galles, avertie par l'ambassadeur anglais, M. Keith Murray, était accourue auprès de sa fdle dans l'espoir de la détourner de la voie dangereuse oii elle venait de s'engager. La mère et la fille se virent à Lunebourg. Carolinc-Mathilde eut l'audace d'aller au rendez-vous avec son amant. Elle évita d'être seule avec sa mère, et, celle-ci ayant voulu parler anglais devant Struensée qui ignorait cette langue, elle affecta de l'avoir oubliée. Devant ce parti pris de persévérer dans le vice, la princesse de Galles ne témoigna que de l'étonnement et de la douleur. Elle garda ses conseils et partit le lendemain, se bornant à indiquer l'abîme oià ces malheureux allaient se perdre.
Cependant, au milieu du dénigrement général, quelques amis de la reine s'obstinaient à la défendre. Ils
furent contraints de se rendre à l'évidence En effet, d'après les conseils de la reine Julie-Marie, qui faisait l'incrédule, les femmes de Mathilde avaient eu la précaution, un soir, de couvrir d'une légère couche de cire la serrure de la porte dérobée qui conduisait à l'appartement de leur maîtresse ; le matin, la cire était trouée et portait l'empreinte d'une clef étrangère. De même, elles avaient jeté, la veille, de la poudre dans le couloir, et sur cette poudre elles avaient trouvé, le lendemain, des traces de pas d'homme. Que dire après de pareilles expériences? Madame Brunn, la plus dévouée des femmes de Mathilde, osa lui raconter tout ce qui s'était passé, et, se jetant à ses pieds, la supplia de s'arrêter, parce qu'un pas de plus entraînerait sa perte. Caroline-Malhilde, épouvantée, attendrie, s'était jetée dans les bras de sa suivante, y avait pleuré à chaudes larmes, avoué sa liaison et promis de la rompre. Mais, chez une nature aussi ardente, aussi esclave de son tempérament, quel empire peut avoir la raison lorsque les passions sont déchaînées ? Ces relations ne furent interrompues pendant quinze jours que pour être reprises avec plus de violence et d'imprudence, et la dévouée madame Brunn fut disgraciée.
En attendant d'aborder la poHlique, Struensée, tout puissant à Christiansborg, y essayait ses forces; et l'influence de cet esprit hardi, remuant et inexpérimenté, s'y était déjà fait sentir d'une manière fâcheuse. La vieille Cour était soumise à une étiquette rigoureuse. Caroline-Mathilde, mal conseillée, poussa l'oubli des convenances et le mépris de la pudeur jusqu'à monter à cheval à califourchon, à la manière des plus pauvres paysannes, et (]o s'nffubler, pour cet exercice,
de culottes en cuir jaune et de bottes à l'écuvère. La vieille Cour, dans son faste, était économe; la nouvelle Cour, dans sa simplicité, était prodigue. On exigeait de ceux qui suivaient les chasses du roi trois costumes différents, d'après les gibiers que l'on devait poursuivre. Sans interruption, les concerts succédaient aux bals, les spectacles aux festins. Outre le dîner du roi qui était de douze couverts, il y avait, tous les jours, pour les dignitaires et les gens de la maison, une table de quatrevingts couverts, présidée par Struensée ou par Brandt. La vieille Cour était austère et dévote ; la nouvelle Cour devint futile et impie. Les fêtes de nuit étaient jadis condamnées. On affecta de ne pas en donner d'autres. Le dimanche était consacré au Seigneur, et le samedi employé à s'y préparer. On choisit à l'avenir ces deux jours sacrés pour en faire des jours de plaisirs. Ce n'est pas impunément que l'on rompt en visière avec les habitudes et les croyances de tout un peuple. Si, pour détruire des préjugés ridicules et barbares, on rencontre des obstacles souvent insurmontables, quels soucis, quels embarras ne se prépare-t-on pas, quand on s'attaque à de vieux usages, approuvés par la raison et consacrés par. la morale et la religion?
J'ai déjà dit que Christian avait en lui un principe de démence. Les excès de femmes, les émotions et les fatigues de son voyage, l'avaient développé d'une manière extraorlinaire. En quelques jours, il était devenu complètement fou ; cependant sa folie était bizarre. Il ne déraisonnait pas ; mais il n'avait point de volonté, point de force pour résister à la volonté d'autrui, et surtout une répugnance insurmontable pour les affaires. La reine, jeune et belle, pour le dominer complètement, n'avait besoin
que (Je se rapprocher de lui et de lui donner, de temps en temps, quelques marques de tendresse. Dénuée de toute ambition, partageant presque laversion de son mari pour les affaires, égarée et absorbée par la passion insensée que Struensée lui avait inspirée, elle n'avait pris en main la direction du royaume que pour la céder à un homme inexpérimenté, qui ne pouvait avoir sur toutes choses que des théories au moins hasardeuses, n'ayant étudié la politique que dans des livres de philosophie, et le cœur humain que dans des livres d'anatomie.
Christian, dans son abrutissement, dans son insanie, avait conservé toute sa causticité, toute sa méchanceté. A la seule pensée de nuire, les ténèbres qui obscurcissaient son cerveau se dissipaient comme par enchantement ; il avait la conscience du mal qu'il allait faire, et dans ce mauvais sentiment il retrouvait une énergie qui lui manquait toutes les fois qu'il s'agissait de faire du bien. Ensuite, comme tous les fous, il prenait en antipathie, en horreur, toutes les personnes qui l'entouraient. Or, la loi était telle en Danemark que la destinée de Struensée, de Caroline-Malhilde, comme celle de tout le monde, du plus petit au plus grand, dépendait des lubies de ce maniaque. Le favori et la reine sentaient bien tout ce que leur position avait de faux, de dangereux et de précaire. Aussi, pour empêcher toute influence étrangère de se faire sentir sur cette nature mobile et méchante, l'avaient-ils isolé dans son palais et séparé du reste de la nation. Personne ne pouvait l'aborder, ni ses plus proches parents, ni les ambassadeurs des cours étrangères, encore moins les hommes du gouvernement et les courtisans. Le roi ne paraissait jamais au conseil, qui était présidé par la reine ou par
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Struensée. Les ministres soumettaient les questions qui étaient à résoudre à Brandt, qui était censé les com muniquer au roi et qui leur transmettait sa réponse par écrit.
C'est Brandt qui était chargé de l'amuser; ce n'était pas une sinécure. Comme il était gai, vif et caustique, le roi l'avait accueilli d'abord avec beaucoup d'empressement; mais il n'avait pas tardé à s'en dégoûter comme de tous les autres. C'est que Christian n'était pas d'une gouverne facile. 11 était tantôt plus fou et tantôt moins fou qu'il ne le paraissait. Une dé ses manies était d'être battu; il aimait beaucoup la chose; mais il fallait qu'elle lui fût donnée de son consentement. Les brutalités dont il avait été victime, malgré lui et pour des riens, l'avaient indigné et poussé à détester son bouffon, qui, changeant tout à coup de rôle, avait pris les allures d'un geôlier et d'un pédagogue.
Leurs tête-à-tête à la fin étaient troublés le plus souvent par des querelles terribles et des combats où, malgré la Loi Royale, le souverain était traité avec moins d'égards qu'un maraud de la pire espèce. Le renouvellement de ces scènes violentes avait causé au dehors tant d'émotion et de scandale que Struensée s'était cru obligé de rappeler de Suisse un ancien précepteur du roi, nommé Ueverdil, homme doux, aimable, exempt d'ambition, ennemi de l'intrigue, et qui nous a laissé, sur ce triste règne, des mémoires pleins d'intérêt. Cet honnête Vaudois, et, au-dessous de lui, un valet de chambre nègre, un laquais blanc, tous deux adolescents, et une jeune fille turque, arrachée d'un harem par les Russes, et donnée en présent par Catherine II à Caroline-Mathilde, composaient la société intime du roi.
JG.
11 était défendu aux autres serviteurs, sous les peines les plus sévères, de lui parler. Un dimanche où, plus abruti que de coutume, le malheureux Christian s'était égaré, après le service, dans ce palais oii il était né, il fut reconduit dans son appartement par le valet de chambre de Struensée qui le guida, mais n'osa pas répondre un mot aux questions qui lui furent adressées. Cependant on se gardait bien de le séquestrer, de le cacher aux yeux des courtisans et du peuple. Comme toutes les affaires s'expédiaient en son nom, il fallait faire croire qu'il était capable de gouverner. Aussi le mettait-on de toutes les parties. 11 dînait tous les jours en public avec la reine ; il assistait à toutes les chasses, montant à cheval entre la reine et son sigisbée, se montrait à la Comédie-Française, au Théâtre- Italien, dansait au bal et jouait aux cartes dans les petites réunions. Tout cela même ne se passait pas trop mal aux yeux des étrangers. Il avait parfois des mots heureux, de fines reparties, et, quand il commençait à divaguer, un regard du terrible Brandt l'arrêtait tout court, faisant sur lui le même effet que la tête de la Méduse sur les compagnons de Persée.
Struensée avait beaucoup d'ambition et peu de principes. Maître de la reine, qui était elle-même maîtresse du roi, il avait, sans bon sens ni pudeur, concentré en ses mains toute l'autorité. Aussi le voyons-nous, après avoir été médecin du roi pour les voyages en 1768 et lecteur en 1769, devenir en 1770 (mai) conseiller de conférence, puis maître des requêtes (27 décembre), renvoyer et supprimer bientôt après le conseil d'Ktat, destituer le comte Mollke, envoyer en exil le comte Bernstorf, faire un enfant à la reine (1" juillet 1771 ),
se faire proclamer premier ministre de la couronne et créer, le jour anniversaire de la naissance de sa royale maîtresse, comte et chevalier de l'ordre de Malhilde.
H est facile à une reine de prendre le premier venu pour amant et de lui faire de son lit, où elle l'a introduit, un piédestal, d'où il domine le reste de la nation. Mais il lui est moins aisé de donner à cet homme, en même temps que la puissance, la sagesse, le tact et la modération nécessaires au directeur d'un grand empire. Malgré son étonnante élévation , Struensée n'était qu'un rêveur et un utopiste. Il n'avait aucune des qualités essentielles à un homme d'Etat, ni l'expérience des affaires, ni la connaissance des hommes, ni l'instruction, ni le coup d'œil, ni la prudence, ni la sévérité, ni la bonté, ni le courage. Il était ensuite brouillon ; il se plaisait à démohr, et n'avait ni assez de fermeté, ni assez de persévérance, ni assez d'audace, pour élever un édifice nouveau sur les ruines qu'il avait faites. Il était, il est vrai, animé du désir de faire le bien. Les réformes qu'il avait en vue étaient presque toutes sages et justes. Mais elles auraient du être faites avec plus de lenteur et de modération, et puis il n'aurait dû aborder que les grandes questions, au lieu de se perdre dans de minutieux et misérables détails.
La question agraire, d'où provenait déjà le malaise moral et matériel du Danemark, devait attirer et fixer l'attention de tout homme d'Etat. Sur ce point tout était à corriger, sinon à refaire. Il ne s'agissait pas de changer seulement les rapports existants entre les paysans et les seigneurs, mais de déterminer la pari que chacun d'eux avait ou prétendait avoir dans la propriété commune du sol, d'émanciper les uns sans blesser les inté-
rets, les droits des autres. La solution de ces grandes questions aurait tenté un esprit vraiment supérieur. Struensée y jeta les yeux ; mais, arrêté tout d'abord par des difficultés qui lui parurent insurmontables, il tourna son activité vers des sujets indignes presque de son attention, tels que des questions de préséance, d'invitation aux fêtes de la cour, de titres et de brevets. Sa manie du bouleversement l'avait entraîné, lui, né dans la roture, anobli de la veille, jusqu'à vouloir changer l'étiquette et le cérémonial de la Cour. Il avait remarqué que, en France et en Angleterre, les princes du sang étaient obligés, quand ils allaient voir le roi, d'attendre dans l'antichambre, mêlés à la foule des courtisans, le moment de leur audience. Il voulut établir en Danemark cet usage, qui n'avait d'autre but que de faire voir l'étendue de la distance qui existait entre le roi et les hommes mêmes qui étaient issus de son sang. Etait-ce l'occasion, avec un prince idiot, qui était déshonoré par un ministre et battu par l'autre, de vouloir entourer d'un nouveau prestige la majesté royale ? Pouvait-on espérer de n'être pas rappelé soi-même au respect qu'on voulait imposer aux autres et échapper aux quolibets que cette maladresse ferait décocher de toutes parts?
H est très-danffereux de toucher aux mœurs et aux habitudes d'un peuple, même pour n'en détruire que les abus, parce qu'on se fait des ennemis irréconciliables de toutes les personnes qui tirent profit de ces abus. Struensée avait, dès le début, par des changements sans importance, blessé l'amour-propre de bien des gens. L'abrogation do la loi qui interdisait le mariage entre les cousins germains et d'oncle à nièce, des édits i\o tolé-
rance en faveur des réformés et des catholiques, l'admission des frères Hernutes dans le Slesvig ameutèrent contre le premier ministre toute la gent dévote, qui affectait de ne voir dans ces innovations qu'un premier pas vers la suppression entière de la religion chrétienne. L'ouverture d'un hôpital pour les enfants trouvés, l'abolition de l'amende honorable imposée aux filles qui devenaient mères et à ceux qui les avaient séduites , et enfin la publication d'une loi qui réservait au mari seul le droit d'intenter un procès à sa femme pour cause d'adultère , loi très-sage, mais qui parut aux mauvais esprits faite pour la circonstance, servirent de prétexte aux mêmes gens pour clabauder et voir la bienséance et la morale éaralement outragées.
Aucune branche de l'administration, de l'armée et de la magistrature n'avait été épargnée. Je dois dire que beaucoup d'abus avaient disparu; mais non pas, comme je l'ai dit, sans engendrer une masse d'ennemis qui semblaient, comme les soldats de Cadmus, sortir de terre tout armés et prêts à combattre. Struensée, pour résister à leurs attaques, aurait eu besoin d'être entouré de ministres rompus aux affaires et doués des qualités qui lui faisaient défaut. Mais, par orgueil, par méfiance, par sottise, il n'avait réuni autour de lui que des comparses. Sans compter le roi, qui n'était qu'un idiot méchant, la reine était une écervelée romanesque, ne songeant qu'à parer ses enfants, à faire bonne chère, à courir les chasses et les spectacles, à adorer son amant, et à le bouder quand son ardeur n'était pas au niveau de la sienne. Brandt était un être nul, bon pour la parade, sans intelligence des affaires, ayant cependant un orgueil et une ambition sans bornes, rêvant l'érection d'un comté médiatisé
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dans le Holstein, faisant le mécontent, ayant même mis le pied dans une conjuration contre le premier ministre, et n'en élant sorti que parce qu'il avait reçu, avec les fonctions de grand maître de la Garde-Robe, le titre d'Excellence. De Gaelher n'était qu'un plat ambitieux, un misérable qui faisait le jaloux pour avoir l'air d'ignorer les désordres de sa femme et d'en tirer profit sans trop de honte. Quant à l'autre Struensée, à Falkenskjold et au reste de la bande, c'étaient des gens de rien, n'ayant pas plus d'autorité que de mérite. Struensée lui-même se ressentait de son origine et de son premier métier. Il avait tous les défauts et tous les ridicules d'un charlatan et d'un parvenu. Si encore il avait su sous des dehors majestueux cacher sa pusillanimité, et, par la terreur, imposer le respect qu'on refusait à son inexpé riencc et à son incapacité, ce n'eût été qu'un demi-mal. Mais il n'avait aucune des qualités nécessaires à un homme d'État. Faible, corrompu, aussi indulgent pour les autres que ])our lui-même , il supportait toutes les injures, tous les affronts, avec une placidité qui témoignait bien moins encore de son excessive bonté que de son manque de cœur et de sens moral. Holck disait partout et avec impunité qu'il n'avait été disgracié que pour avoir repoussé les avances de la reine et avoir été plus scrupuleux que Struensée. Mademoiselle d'Eyben, une des nombreuses victimes du premier ministre , avait osé faire à la i-cine elle-même des scènes de jalousie inconvenantes ; elle avait été chassée de la Cour, mais non d(; Copenhague, qui retentissait de ses mauvais propos. L'im[)unité avait accru d'une manière désordonnée l'audace des mécontents. J)es caricatures, où la reine et 8(Mi sigisbée claienl re|)résenlés dans les |)oslures les
plus indécentes, des satires, oijles scènes les plus ignobles étaient décrites, étaient répandues à profusion sur des feuilles volantes, afQchées non-seulement dans tous les carrefours de lavUle, niais jusque dans les corridors du palais. L'esprit public, surexcité par les mécontents et point contenu par le pouvoir, avait franchi toutes les bornes. La longanimité des insultés était seule aussi grande que l'insolence des insulteurs. La reine Mathilde n'était plus désignée par le peuple que sous le nom de la grande prostituée ; toutes les dames de la Cour étaient censées imiter sa mauvaise conduite, et Christiansborg passait pour le principal lieu de débauches de Copenhague.
Devant tant de passions déchaînées et qu'il était impuissant à dompter, Struensée avait des moments de découragement et de terreur. Il rêvait alors au sort de Rizzio ou de Concini. La reine, au contraire, hautaine et inaccessible à la peur, éclatait en reproches contre la méchanceté de ses ennemis, la pusillanimité de son amant, et, confondant ce dernier, malgré toutes ses dignités, avec ses domestiques, elle le traitait avec la môme dureté et la même violence. Cependant ce qui calmait la reine et rassurait le ministre , c'était l'impossibilité de voir d'où pouvait partir le coup qui devait les renverser. En effet les habitudes de soumission et d'obéissance étaient trop enracinées dans le cœur du peuple danois pour qu'une insurrection ouverte fiit à redouter. Quant au roi, il était soumis comme un enfant et paraissait enchanté du sort qui lui était fait. Il n'était entouré (jue des créatures de la reine et du premier ministre, bien plus, de gens compromis avec eux et indissolublement attachés à leur sort. l'^tait-il possible à un homme, pour
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si hardi et si habile qu'il fût, de parvenir, à travers tout ce monde, jusqu'à Christian et de lui arracher une signature qui seule pouvait causer leur perte? C'était cependant à ce fil que tenait leur existence. D'après la Loi Royale, ils étaient tous à. la merci de ce féroce idiot; mais ils se croyaient sûrs de lui ; ils n'imaginaient pas qu'il pût leur échapper. Cette sécurité les perdit.
Pendant que Struensée, ébloui par la fortune, mettait dans ses vêtements et dans ses ameublements un luxe vraiment royal, qu'il étendait avec aussi peu de discernement que de prudence ses réformes sur toutes choses, qu'il prenait des airs de protecteur et jouait au roi; pendant que la reine Caroline-Mathilde, avec toute la fougue de son tempérament, se livrait à l'amour, à la bonne chère et aux exercices violents qui plaisaient à sa forte et vaillante nature; pendant que tous deux faisaient assaut de maladresses et de sottises, une femme qui, comme la reine, ayant dans les veines du sang des Guelfes, était, comme elle, hautaine, emportée et courageuse, mais de plus ambitieuse, dissimulée et implacable, épiait tous leurs actes et ourdissait lentement, sourdement, habilement, la trame d'une audacieuse conspiration dont elle tenait tous les fils dans sa forte main. Cette femme dangereuse était la veuve de Frédéric V, la reine douairière Julie-Marie. Au lieu d'être traitée avec ménagement par ces imprudents, elle avait été blessée dans son orgueil de mère et son amourpropre de femme. Non-seuleuiont elle avait été brutalement écartée des affaires, mais son fils, le prince Frédéric , avait été exclu de l'intimité du roi, et, ce qui était plus grave, il n'avait pas reçu l'apanage auquel sa naissance et son âge lui donnaient droit. Elle était .soi-
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gneusement entretenue dans son mécontentement, dans ses haines, par une espèce de cuistre, qui de précepteur du fils était devenu l'homme de confiance de la mère, et qui à une intelhgence d'élite joignait une ambition sans bornes.
Ove Hoegh Guldberg, tel était le nom du personnage , était le fils d'un meunier. Il devait suivre la carrière ecclésiastique , mais il en avait été détourné pour se consacrer à l'éducation du prince Frédéric. Une vaste érudition, une grande austérité de mœurs , apparente du moins, des habitudes de dévotion poussées jusqu'au bigotisme, l'avaient désigné, du vivant de Frédéric V, à l'attention de Julie-Marie. Après son veuvage et pendant sa disgrâce, il l'avait suivie dans sa retraite de Fredensborg, et l'on ne doute pas qu'il n'y soit devenu son amant. Mais il y avait tant de réserve dans leurs relations, tant de dignité dans leur tenue, qu'ils n'ont donné prise qu'à des conjectures, à des calomnies peut-être. Guldberg avait du goût et de l'aptitude pour les affaires. Il n'avait été à la Cour que dans une position subalterne; néanmoins il ne pouvait se faire à la solitude de Fredensborg, et il poussait avec ardeur la reine douairière à s'emparer du pouvoir, comme s'il avait eu le pressentiment de sa haute destinée.
On avait besoin d'un homme d'action. Guldberg mit la main sur un certain lîehringskjold; cet homme, né dans le Holstcin, appelé primilivcment Behring et [)arentdu navigateur intrépide que ses voyages au Kamtchatka, ses découvertes dans les mers polaires et sa fin tragique ont immortalisé, avait commencé par faire le commerce à Liibeck. Il avait été malheureux danj; ses opérations. Après une banqueroute fâcheuse, il s'était
adonné à la politique ; ses malheurs passés ne l'avaient pas empêché He devenir conseiller aulique et d'être anobli par le grand-duc de Russie, agissant comme duc de Holstein. A Pétersbourg il avait fait le métier d'espion; mais, comme il trahissait, pour tirer double mouture, et la Cour de Danemark et la Cour de Russie, il avait été contraint de quitter précipitamment le théâtre de ses exploits. Il avait été arrêté à Kœnigsberg et n'avait que par miracle échappé à la potence. C'était un homme sombre, aux grands yeux creux, sec, à la mine patibulaire, passionné, observateur des choses et des hommes , courageux, ayant un grand empire sur luimême, rempli d'aptitude et de goût pour les intrigues. H était indigné contre Struenséc , parce qu'on l'avait fait déguerpir d'un domaine, situé dans l'île de Môen , qu'il avait acheté de la Couronne, dont il n'avait pas payé le premier sou et où il maltraitait les paysans.
A côté de l'aventurier, il fallait un grand seigneur; Guldberg s'adressa au comte Ranlzaw-Aschberg. L'ingratitude de Struensée envers cet homme qui, de fait, était après Dieu, le principal artisan de sa fortune, était flagrante et choquait tout le monde. Guldberg avait une trop grande connaissance du cœur humain pour ignorer (pie les déceptions sont toujours cruelles chez les grands, et que les blessures faites à l 'amour-propre se pardonnent rarement. 11 ne doutait pas que l'on ne pût, avec un peu d'art, faire de cet ami mécontent un ennemi irréconciliable. 11 ne se trompait pas. Rantzaw, qui attendait avec impatience l'heure de la vengeance, accueillit avec transport les propositions de Guldberg, et fut le plus acharné à la ruine de ce sot dont il étnil désespéré d'avoir l'ail la fortune.
Julie-Marie, Guldberg, Behringskjold et IWintzaw, tels sont les quatre principaux acteurs du grand drame dont nous allons être les spectateurs. Les autres ne sont que des comparses qui seront avertis à temps et dont nous n'avons pas besoin de nous occuper.