CHAPITRE XII
Cliute de Struensée.
Mais comment renverser Struensée? Une émeute populaire était impossible, une sédition militaire bien difficile et funeste au prestige de la royauté. Aussi les ambassadeurs qui se trouvaient à Copenhague ne voyaient une fm possible à la fortune du premier ministre que dans l'inconstance de la reine. Or Struensée acquérait, chaque jour, une place plus vaste dans son cœur et un empire plus grand sur son esprit. Quant au roi, il l'admirait, le redoutait et l'aurait aime, si son cœur avait connu d'autre sentiment que la haine. D'ailleurs il était séparé du reste des humains; personne n'avait accès auprès de lui, si ce n'est Brandt, les deux valets et la petite esclave turque, qui étaient chargés de l'amuser et de lui tenir compagnie.
Aux mains de ceux qui veulent renverser l'ordre de choses établi, l'opinion publique est un puissant levier. Les conjurés ne reculaient devant rien j)()ur décrédiler ceux dont ils avaient résolu la perte. L'imprudence de ces derniers rendait cette tache bien facile. Non -seulement la reine semblait prendre plaisir à afficher le dés-
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honneur du roi, mais, comme tous les gens mécontents de soi, elle était dure avec ses gens, hautaine avec ses courtisans, indignée contre tout le monde des mauvais propos dont elle était l'objet.
De son côlé, Struensée, en se maintenant au pouvoir, donnait chaque jour de nouvelles proportions à une insolence qui semblait avoir atteint les dernières limites. En parlant du roi, il disait nous, et. comme s'il était de la famille royale, il affectait avec elle une communauté de sentiments et d'intérêts. Brandt, qui étaitaussi outrecuidant et plus sot, avait excité contre lui encore plus d'envie et de haine. La première manifestation qui éclata contre les favoris fut faite par les marins norvégiens qu'on avait réunis à Copenhague pour la seconde expédition d'Alger et qu'on laissait dans le port inoccupés et sans argent. On n'eut pas de peine à persuader à ces hommes portés à la mutinerie , dès qu'ils sont à terre, que la paye qui leur était destinée avait été envoyée à Hirscholm et servait à y défrayer de folles orgies. Ils résolurent d'aller se plaindre au roi et lui réclamer leur salaire. Ils avaient l'air inoffensif et ils étaient sans armes. Néanmoins, dès qu'ils parurent aux avenues, la terreur s'empara de tout ce qui était au château. On crut qu'ils venaient enlever le roi, la reine et les deux favoris. Il fut question de faire dissiper leurs rangs par les dragons. Les marins dirent qu'ils avaient leurs couteaux et qu'ils s'en serviraient si on les attaquait. On promit alors de les payer le lendemain et de leur montrer le roi à Fridericsberg. Cette double promesse leur suffit; ils s'en relournèreut à Copenhague avec ordre, sans proférer une plainte, sans faire entendre non plus le moindrevivaten l'honneur du roi. Leurdépart
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ne fit que redoubler la terreur de cette Cour pusillanime. On disait qu'ils étaient partis furieux, qu'ils allaient revenir en armes et mettre le château à feu et à sang, La nuit se passa dans les plus vives alarmes; les canons étaient braqués et chargés : les soldais et jusqu'aux valets étaient aux aguets et armés. Struensee, dans cette circonstance, montra une faiblesse de caractère et une lâcheté qui navra la reine. La vérité, qu'elle n'avait pas vue à travers le prisme de l'amour, lui apparut tout entière. Elle ne put pas douter que l'homme pour qui elle s'était perdue ne manquât de cœur et qu'il ne fût incapable de la protéger contre les ennemis qu'elle ne s'était attirés qu'à cause de lui.
Cependant, au lieu d'être châtiés, ces soldats indisciplinés furent invités à la fête qui leur avait été promise et qui eut lieu le 28 septembre 1771. Le roi et toute la Cour devaient s'y rendre et se montrer de la terrasse au peuple, qui devait banqueter à leurs pieds dans une prairie. Un prétendu complot contre le roi, imaginé par madame de Bulow, vieille intrigante qui voulait se donner de l'importance, et raconté par elle avec effroi à Struensee, empêcha la Cour de quitter Ilirscholm. Les matelots furent mécontents. Ou leur avait servi à dîner un bœuf entier; ils prétendirent qu'on leur en avait promis un autre, faisant allusion à la corpulence de Struensee. Cependant tout se passa sans désordre ; les invités rentrèrent dans leurs casernes, peu satisfaits, mais sans songer à mal. Malgré cela, la terreur régnait à Ilirscholm. Les malles étaient faites; on était prêt à s'enfuir à Elseneur et, s'il le fallait, à passer en Suède.
Les conjurés ne négligeaient rien pour entretenir le mécontentement du peuple. Pendant que Julie-Marie
consentait à être la marraine de la princesse Louise, ses acolytes répandaient les bruits les plus sinistres. Tantôt Brandt devait faire périr le roi, afin que la reine devînt régente et épousât son amant morganatiquenient; tantôt il devait se borner à le faire abdiquer, et il ne le maltraitait si cruellement que parce qu'il ne pouvait pas lui arracher son consentement. L'acte d'abdication était même tout préparé et fut mis sous les yeux de Suhm, homme crédule et passionné. Ce faux acte était l'œuvre de Guldberg. On désignait le jour où ce coup d'État devait se faire; c'était le 28 janvier 1772. Struensée aurait été proclamé protecteur du royaume, et aurait pris, à côté de Mathilde, la place de Christian sur le trône.
L'esprit public, agité, préoccupé, rapportait tout à cette révolution imaginaire. Struensée achetait il une voiture? C'était pour se montrer au peuple après l'abdication du roi. Introduisait-il quelques réformes au régiment des gardes? C'était pour écarter du roi ses fidèles Norvégiens et les remplacer par des mercenaires allemands. Le prince royal recevait- il une correction? C'était tout de suite transformé en mauvais traitements ; on voulait se débarrasser de lui et frayer le chemin du trône à la jeune princesse, qui n'avait pas dans les veines une goutte du sang des Oldenbourg. En présence de ces audacieuses et perfides manœuvres , le pusillanime Struensée n'avait pas osé revenir en ville, encore moins retenir Julie-Marie à Fredensborg et exiler Rantzaw à Aschberg. Malgré les avertissements de sa police qui lui désignait l'un et l'autre comme les chefs des mécontents , il avait fait la faute de les laisser rentrer dans la capitale et, pendant son absence, poursuivre en toute liherlé les trames qu'ils ourdissaient
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contre son autorité. Cependant l'hiver avançait. La Cour se décida à quitter Hirscholm pour Frideiicsberg, au commencement de décembre 1771, et Fridericsberj? pour Christiansborg, au commencement de janvier 1772, après l'arrivée du régiment de Falkenskjold, dont le dévouement lui était assuré.
La réforme du régiment des gardes qui, seul, avait échappé aux innovations de Struensée, devint le signal d'une insurrection militaire qui ne fut domptée qu'après des concessions humiliantes, et qui prouva que, si la popularité du premier ministre était perdue, sa puissance était aussi bien ébranlée. Cet événement, doublant l'audace des conjurés, les décida à devancer et à fixer le jour de leur révolution de palais. Le 15 janvier, un conciliabule, oii furent admis le colonel Koelher et le général Eichstâdt, eut lieu chez la reine Julie-Marie. Le plan fut arrêté et le rôle assigné à chacun des conjurés. Le 16, le plan, arrêté la veille, fut mis sur le papier et lu par Guldberg, afin que chacun pût faire ses observations. Le 17, nouvelle réunion des mêmes gens au même endroit. Guldberg lut les actes que le roi devait copier ou signer. La reine Marie-Julie donna à chaque conjuré une déclaration écrite et signée de sa main, par laquelle elle assumait sur sa tête toute la responsabilité de celte dangereuse affaire.
Les conjurés avaient besoin d'avoir un grand nombre de complices. C'est là qu'était le danger. Koelher et Eichstâdt avaient cru devoir avertir leurs officiers qu'on aurait sans doute besoin de leurs services pendant la nuit, et qu'ils comptaient sur leur dévouement au roi et leur patriotisme. Cinquante personnes étaient dans la confidence. 11 n'y eut pas cependant un seul délateur ;
ce n'est pas à dire pour cela que quelques indiscrétions n'aient été commises; le bruit du complot arriva môme jusqu'à Struensée, mais vaguement et des chancelleries étrangères (J). Brandt avait eu des renseignements plus précis. Il alla les communiquer au premier ministre; celui-ci était faible, irrésolu, et, jugeant les autres d'après lui, il croyait difficilement aux actes violents. Après une discussion d'une heure, il finit par persuader à Brandt et à lui-même que ce complot, dont on les menaçait depuis un mois, n'existait que dans l'imagination de quelques sots qui voulaient se rendre importants, et ils se séparèrent, bien convaincus que jamais leur autorité n'avait été moins menacée.
Le 16 était un jour de fête. Un bal masqué devait avoir lieu au Théâtre Français, attenant au palais de Christiansborg. Le roi, la reine et toute la cour devaient y assister. Jamais entreprise n'avait été plus hardie ni plus dangereuse. Le succès du complot reposait uniquement sur la stupidité et la méchanceté du roi, sur l'ineptie et l'aveuglement du premier ministre. Tout était perdu, si celui-ci avait un éclair de bon sens et celui-là un moment de bonté. On dit que Rantzaw, tout à la iin, soit qu'il se méfiât de Guldberg, soit qu'il eût honte de concourir à la perte de deux hommes dont il avait fait la fortune et dont il était resté l'ami, soit enfin qu'il eût tout simplement peur d'un échec, s'était décidé à tout révéler, et était allé trouver dans ce but Struensée l'aîné Celui-ci n'était pas chez lui ; il dînait en gala chez madame de Gaelher, et, pour n'avoir pas à rentrer avant le bal, il avait fait porter chez cette
(I) Surtout de la pari (](■ M. Miinay Kcilh, ainbassadeur irAngleterre.
dame son domino par son valet de chambre. Rantzaw qui, quoique incrédule, était fataliste, vit dans cette simple circonstance un avertissement d'en haut, et revint avec un surcroît d'ardeur à ses premiers projets. A quoi tiennent cependant la vie d'un homme et la destinée d'un empire!
Le 16, on dîna chez la reine. Ce fut un dîner d'intimes. Caroline-Mathilde fut charmante, pleine d'entrain et de gaieté. Elle parla beaucoup de la prochaine fête et du plaisir qu'elle se promettait d'y prendre. En congédiant son monde, elle lui donna rendez-vous au même endroit, pour le thé, à huit heures. On s'y rendit habillé, et de là on passa au bal. Le roi, qui ouvrait le cortège, donnait le bras à la reine, et chaque cavalier à la- dame qu'il avait choisie.
La fête fut très-brillante. La reine Julie-Marie s'y trouvait avec le prince Frédéric, qui ouvrit et ferma le bal avec Caroline-Mathilde. Cependant le prince fut exclu du souper du roi, qui fut servi dans sa loge et restreint à sept couverts. Struensée et Brandt en étaient. Ce fut le dernier affront et non le moins cruel que ces insensés infligèrent à une femme passionnée et implacable. Struensée, ravi de l'air soumis et empressé de Julie et de son entourage, était radieux et plus bouffi que jamais sous les dentelles de son domino. Il dansa avec Caroline-Mathilde et joua aux cartes avec le colonel Kôelher.
A une heure, le départ de la reine fut le signal de la retraite. Le bal était fini. La reine rentra dans son appartement. Struensée l'y suivit, y passa quelques instants, et laissa sur un meuble son manteau fourré. Après son départ, la reine se fit déshabiller par ses
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femmes, et, en costume de nuit, descendit par l'escalier dérobé dans la chambre de son amant, qui était située à l'entre-sol. Ce fut le dernier moment de bonheur que Dieu leur accorda, et qui devait être suivi d'une si terrible expiation. Après une demi-heure consacrée à l'amour, la reine remonta dans son appartement. Struensée alors sonna son valet de chambre, se déshabilla et se coucha. Son sommeil était presque toujours précédé d'une lecture. Le hasard lui mit en main ce soir-là, comme en signe d'avertissement, l'épître d'Héloïse à Abeilard par Pope. Le valet de chambre couchait dans une pièce contiguë. En se retirant, il ferma, comme à l'ordinaire, en dehors la porte de la chambre de son maître, et en dedans celle de la sienne propre. Il éteignit ensuite toutes les lumières et se mit au lit. Les conjurés, après le bal, étaient rentrés chez eux bruyamment et avec ostentation. Après avoir changé de costume, ils se rendirent auprès de la reine Julie, qui demeurait dans le palais de Christiansborg, sous le même toit que ses victimes. Guldberg, après avoir remercié Dieu de la protection qu'il semblait accorder à leur entreprise, dit qu'après de nouvelles réflexions il était d'avis de s'en tenir au premier projet, c'est-à-dire d'obtenir du roi l'ordre d'arrêter la reine Carohne-Mathilde, Struensée, Brandt et tous les chefs du gouvernement. Comme on n'agissait que dans l'intérêt du roi, même pour son salut, il fut bien entendu qu'on aurait envers lui recours à la violence, si la persuasion n'avait aucun empire sur son cerveau troublé. Après cela, Kôelher reçut de la reine Julie l'ordre d'arrêter Struensée ; Behringskjold, Brandt; Eichstâdt, Falckenskjold , et Rantzaw, Caroline-Mathilde. Lorsque toutes les précautions
eurent été prises pour assurer le succès de ces mesures, les conjurés se rendirent, chacun, aux divers corps de garde où se trouvaient les hommes qui devaient les aider dans leur coup de main. Les officiers seuls avaient été avertis, mais conditionnellement. Il était probable qu'au dernier moment, en face du danger, ils ne se rétracteraient pas; mais ce n'était pas certain. Quant aux soldats, l'esprit des casernes était si hostile aux favoris que, si un acte violent se commettait contre eux, ils seconderaient leurs chefs avec enthousiasme.
A trois heures et demie, les dragons du régiment d'Eichslàdt investirent le château et gardèrent toutes les issues. Les conjurés y pénétrèrent, et chacun se dirigea vers la victime qui lui avait été désignée. Soit qu'il etit été gagné par Rantzaw au service duquel il entra plus tard, soit qu'il eût eu seulement par des allées et des venues insolites dans les corridors le pressentiment de ce qui allait arriver, le valet de chambre de Struensée ne dormait pas. Dès que les conjurés parurent, il entendit le bruit de leurs voix, de leurs pas et d'un instrument de fer que l'un d'eux avait introduit dans la serrure. Il s'était levé à la hâte et était accouru du côté de la porte. Quoiqu'il eiit marché pieds nus et avec précaution, on l'avait entendu. Kôelher lui ordonna, au nom du roi et sous peine de la vie, d'ouvrir la porte. Le valet de chambre, au lieu d'aller avertir son maître, comme c'était son devoir, obéit à celte injonction. Sa terreur redoubla, quand il se trouva en face du colonel Koelher, en grand costume de gala, uniforme rouge à revers noirs, accompagné du capitaine Dissenlin du régiment de Norvège et de deux officiers. Chacim d'eux j)orlait une épée nue dans la main
droite et une bougie allumée dans la main gauche. Les soldats qui l?s suivaient avaient aussi un pistolet au poing et un flambeau pour guider leurs pas dans les ténèbres. Deux d'entre eux se précipitèrent sur le valet de chambre, qui reçut l'ordre du colonel Kôelher d'ouvrir la porte de la chambre de Slruensée. Celui-ci dormait d'un sommeil si fort qu'il résista à l'éclat des lumières et au bruit des voix. Kôelher fut obligé, pour le réveiller, de le toucher à l'épaule. Struensée, se redressant tout effaré, demanda la cause de cette visite nocturne. Kôelher lui répondit avec calme qu'il venait l'arrêter au nom du roi, et il lui ordonna de s'habiller sur-le-champ. Struensée demanda alors à voir l'ordre du roi. Le cas était embarrassant. Kôelher répondit qu'il ne l'avait pas sur lui, mais chez lui ; que d'ailleurs il répondait de tout sur sa tête. Struensée ne croyait pas trop à la vérité de ces paroles ; mais il était lâche, sans énergie ; et d'ailleurs que pouvait-il faire seul et nu au milieu de ces hommes armés jusqu'aux dents ? il se leva donc et, dans son trouble, mit une culotte de soie rose que son valet de chambre, éperdu de frayeur comme lui, lui avait fait passer, la même qu'il avait portée la veille au bal masqué.
Une scène à peu près pareille avait lieu à deux pas de là, dans l'appartement du comte Brandt. Arrêté par Behringskjold, cet homme énergique n'opposa non plus aucune résistance; il n'eut pas même l'idée, comme Struensée, de demander à constater la légitimité de l'acte violent qui le privait aujourd'hui de la liberté et demain peut-être de la vie.
En même temps la reine Julie-Marie pénétrait dans l'appartement du roi. Brieghell, son chirurgien et valet
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de chambre, à demi gagné par elle, l'introduisit chez son maître par un escalier dérobé. La reine douairière était suivie du prince Frédéric, de Rantzaw, d'Eichstàdt et de Guldberg. Ce n'étaient pas des gens bien redoutables ; cependant Christian, en les trouvant à son réveil réunis autour de son lit, fut saisi de terreur (1). Il fut bientôt rassuré en voyant Julie-Marie se jeter à genoux aux pieds de son lit, et sa suite, silencieuse et réservée, lui donner les marques de la plus respectueuse déférence. Le moment était solennel. Juhe-Marie, rompant le silence, dit au roi qu'une conspiration contre sa vie, ourdie dans l'ombre, et qu'elle venait par hasard de découvrir, avait éclaté cette nuit même ; que la moitié de la ville était au pouvoir des conjurés; qu'il n'y avait pas un moment à perdre ; qu'il serait égorgé avec tous les siens parles rebelles s'il ne donnait pas sur-lechamp l'ordre d'arrêter les plus coupables. En même temps on lui présenta une liste de proscription où se trouvaient dix- sept noms, et, en tête, celui de sa femme et de ses deux favoris.
L'état de santé de Christian était bizarre. Fou parfois et parfois idiot, il avait des éclairs de raison. Alors il retrouvait sa causticité et sa malignité naturelles. Le hasard voulut qu'il fût alors dans un de ces moments lucides. Je suis persuadé qu'il n"a pas cru le premier mot de la fable inventée par Julie-Marie; mais il était cruel. Reverdil nous dit qu'il lui demandait souvent s'il pensait qu'il pût tuer un homme sans scandale et impunément. L'idée de se débarrasser de Brandt
(1) Des historiens sont convaincus que Christian était du complot et que l'arrivée de Julie n'avait rien qui dût le surprendre ni l'épouvanter.
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dont le joug lui était devenu odieux, d'humilier Caroline-Mathilde de qui les manières hautaines l'avaient blessé , d'écraser Struensée qu'il redoutait et qui lui imposait tellement que, dans ses moments d'égarement, il le prenait pour le roi de Prusse , le héros du siècle, de voir tout ce monde, naguère si puissant et si heureux, plongé dans des cachots, soumis à la torture, peut-êti'e égorgé sur un échafaud , tout cela l'avait ragaillardi et fait sortir de son abrutissement. Il s'habilla donc allègrement, bien décidé à donner, sans marchander, toutes les têtes qu'on lui demandait. Julie-Marie lui ayant fait observer que Caroline-Mathilde était couchée à côté d'eux et pourrait les entendre , il la suivit par l'escalier de service dans son appartement qui était situé à l'étage supérieur. Arrivé là, il se mit au travail avec une ardeur incroyable, écrivant de sa propre main sur les minutes de Guldberg, sans changer un mot, l'ordre donné au comte de Rantzaw^ d'arrêter la reine Caroline-Mathilde, un billet adressé à elle-même pour lui expliquer les motifs de son arrestation, l'ordre donné à l'intendant de la Cour de fournir les voitures nécessaires à conduire la reine à Kronborg et au commandant du château de la recevoir. Il se borna à signer les autres pièces.
A peine le roi eut-il achevé d'écrire ce qui était relatif à Caroline-Mathilde que Rantzaw s'en empara et envahit son appartement avec une troupe de soldats armés, parmi lesquels se trouvait le général Eichstàdt. Tous ces hommes étaient en grande tenue et chapeau bas, La reine, réveillée en sursaut, crut d'abord à un complot tramé contre sa vie, et demanda ce qu'on avait fait du roi. Rantzaw lui répondit que le roi se trouvait en par-
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faite santé et que c'était par son ordre qu'il était chargé de l'arrêter.
Caroline-Mathilde était hautaine et emportée. En entendant ces paroles, elle sortit du lit et bondit, comme une panthère, vers la porte qui conduisait chez le roi. Elle était fermée; de plus, un officier la couvrait de son corps. La reine ordonna à cet homme, sur sa tête, de se retirer. Il resta immobile. La reine se précipita alors vers la porte secrète qui conduisait chez Struensée. Elle était fermée et gardée de même. La colère avait fait perdre à cette malheureuse femme jusqu'au sentiment de la pudeur; elle était presque nue devant ces hommes. Rantzaw^ mettant son chapeau devant les yeux, l'avertit ironiquement du pouvoir de ses charmes, et la pria de jnénager un peu des soldats très-prompts à s'enflammer. La reine , ayant alors jeté un vêtement sur ses épaules^ demanda à voir Struensée ou Brandt. Rantzaw répondit que « ces oiseaux étaient déjà en cage. » Elle demanda alors le comte d'Osten. Celui-ci, qui était à moitié du complot et à qui la leçon avait été faite , fut introduit. Il persuada à la reine que devant la force toute résistance était inutile; que le mal était sans remède, et qu'elle n'avait d'autre parti à prendre que celui de la soumission et de la résignation.
Suivant les conseils du comte d'Osten, elle permit à ses femmes de l'habiller. Pendant qu'on la laçait, le valet (le chambre de Struensée vint prendre la pelisse fourrée de son maître, oubliée par lui la veille sur un meuble. Elle le pria de dire au comte de l'imiter, de « repousser la violence par le mépris. » Comme la toilette se prolongeait, Hantzaw dit bas à Eichstadt qu'il fnll.'iit se hâter ; que le jour allait paraître. La reine, se
retournant vers le comte et lui lançant un regard terrible, lui dit qu'il avait bien raison de craindre la lumière; que des forfaits pareils aux siens ne peuvent être commis que dans les ténèbres.
Lors du meurtre de Rizzio, lord Ruthwen était retenu dans son lit par la fièvre. Ne voulant pas se soustraire à la responsabilité d'un acte qu'il avait conseillé, il se leva, se traîna au bras de deux domestiques, jusqu'à l'endroit oià le drame s'accomplissait, et perça de son épée le corps du pauvre musicien. Le 17 janvier 1772, le comte de Rantzaw souffrait cruellement de la goutte. Il avait de la peine à se mouvoir et même à se tenir debout. C'est donc par erreur que BrovNn nous dit que la reine, avant de monter dans la voiture qui devait la conduire à Kronborg, s'était retournée et lui avait donné un soufflet auquel le gentilhomme avait répondu par une profonde révérence. Rantzaw , qui n'avait pu suivre la reine descendant précipitamment l'escalier, était resté dans l'intérieur du palais. C'était le général Eichstâdt qui avait accompagné Caroline-Mathildc jusqu'à sa voiture. Elle se plaça dans le fond, ayant sur ses genoux la princesse Louise qu'elle nourrissait; en face d'elle était assis le major Castenskjold , chapeau bas et l'épée nue, et^ à côté du major, une des femmes de la reine, celle dont elle se méfiait le plus et qu'elle ne pouvait souffrir. La voiture était précédée et suivie d'un escadron de dragons. La nuit tirait à sa fin; l'aurore commençait à poindre ; le peuple, qui pressentait qu'un grand événement s'était passé à Christiansborg, s'était porté en masse sur la place du palais. La reine traversa, sans être reconnue , cette foule inquiète et préoccupée. Jusqu'à ce moment ses forces avaient été
soutenues par la colère et l'indignation. Préoccupée des blessures faites à son amour-propre et à son orgueil , elle n'avait pas mesuré la profondeur de l'abîme oii elle venait de tomber. Quand elle eut franchi les murs de Copenhague, en se voyant en face de son geôlier, elle comprit toute l'horreur de sa position ; la nature fut la plus forte ; la matière l'emporta sur l'esprit; elle fondit en larmes. En passant devant Hirscholm qui lui rappelait tant de souvenirs, tant de fautes, elle cacha sa tête dans ses mains et donna les marques du plus profond désespoir. A Kronborg, oîi elle n'était pas attendue, le major Hauch, commandant de la forteresse, lui céda son propre appartement, en attendant qu'on eût préparé la pièce ronde que Julie-Marie lui destinait, que j'ai visitée et qui porte encore, après un siècle, les traces de son passage.
l'n peu avant le carrosse do la reine, deux fiacres étaient sort is de la cour de Christiansborg, entouré chacun d'un détachement de dragons et dirigé à toute vitesse du côté de la citadelle. L'un portait le comte Struensée, et l'autre le comte Brandt. Pendant le trajet, Struensée pleurait et se livrait au désespoir. Brandt, au contraire, était impassible et plein de sérénité. Le commandant, qui n'était au courant de rien, leur dit, en les recevant, qu'il ne les attendait pas aussitôt, mais qu'il n'était pas moins enchanté de les recevoir. L'opinion du commandant était celle de toute la nation. Jamais accord dans la haine et le mépris n'avait été plus grand.
Si une conjuration fut criminelle et devait être odieuse, ce fut celle-ci. Ourdie dans le mystère, exécutée dans les ténèbres, elle s'accomplit contre des hommes inoffensifs et désarmés et avec une apparence
de légalité qui rendait encore plus révoltante la brutalité des conjurés. Si encore un sentiment généreux avait inspiré ces violences! mais elles n'avaient pour mobile que la haine, l'envie et l'ambition. Le prétexte était honorable. Il s'agissait de purifier le Ut du roi souillé par l'adultère. Mais était-ce à la reine Julie , qui avait fait tout le mal, de se montrer si scrupuleuse, et n'était-ce pas le comble de l'audace que d'employer à cette exécution Guldberg , son propre amant? Malgré cela, la multitude, toujours vile, toujours stupide, toujours amoureuse de la nouveauté et de la violence, accueillit avec les bruyants transports d'une joie délirante le succès de cette ignoble révolution et Tavénenient d'un gouvernement qui tirait son origine d'une source aussi impure.
Le roi venait de sacrifier méchamment à des ennemis déchaînés toutes les personnes qui l'entouraient et vivaient dans son intimité. On ne persuada pas moins au peuple qu'il avait échappé par miracle aux embûches tendues par ces mêmes gens. Mais était-il sain et sauf? N'avait-il reçu, dans la prétendue bagarre, aucune blessure? Pour rassurer le peuple, rempli d'inquiétude, on fit paraître cet idiot méchant au balcon de l'appartement de la reine Julie-Marie. II fut acclamé bruyamment. Deux heures plus tard , il fut promené dans les rues de Copenhague dans une berline à six chevaux, ayant à ses côtés son frère, le prince Frédéric, qu'il détestait du fond de l'âme. Jamais triomphe ne fut plus ridicule. En effet, que faisait-on, si ce n'est proclamer la honte du triomphateur?
Pendant tout le jour, les vivat vociférés en l'honneur du roi furent accompagnés de cris d'imprécation contre Caroline-Mathilde. C'est que les calomnies les
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plus atroces étaient répandues contre elle dans le peuple par ces mêmes hommes qui , après avoir conspiré sa chute, avaient résolu sa perle. Struensée et Brandt , hommes sans principes , l'avaient entourée de femmes légères ; mais elle valait mieux que son entourage, et les minutieuses investigations d'ennemis acharnés n'ont pu faire découvrir un autre amant que Struensée. Néanmoins elle était comparée aux plus abjectes prostituées, et son nom était accompagné des épithètes les plus obscènes et les plus outrageantes. Le soir, les matelots, transportés de fureur, ivres d'eau-de-vie , parcouraient les rues de Copenhague, illuminée en signe de réjouissance, lorsque l'idée leur vint d'infliger aux filles de joie le châtiment que leur royale compagne avait reçu le matin. Aussitôt les plus mutins, se mettant à la tête de la canaille, allèrent envahir tous les lieux de débauche. En un instant soixante maisons furent saccadées et pillées, les meubles jetés parles fenêtres et les nymphes maltraitées. Des émeutiers, avides de sang, allèrent aux portes de la citadelle demander que Brandt et Struensée leur fussent livrés. Ils furent assez mal reçus et se hâtèrent d'aller prendre leur part de butin dans le pillage que la police , par son absence, semblait autoriser et qui dura toute la nuit.
Ni Frédéric III, ni Schumacker, en faisant la Loi Royale, n'avaient prévu le cas oii le roi de Danemark, qu'ils divinisaient, pût être, comme un simple mortel, trompé par sa femme. Mais le crime de lèse-majesté était défini d'une manière si large que l'on pouvait trèsbien se rattraper sur ce point. Pour cela, le moyen le plus sûr était d'obtenir des coupables l'aveu de leur faute. Julie-Marie y avait un double intérêt; celui de
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déshonorer la reine Caroline-Mathilde dont elle désespérait de pouvoir faire tomber la tête, et celui de justifier, aux yeux de l'Europe, la violence et l'illégalité de sa conduite. Aussi employa-t-elle à ce résultat toutes les ressources de son esprit artificieux et perfide. Elle se servit avec beaucoup d'adresse d'un pasteur nommé Munther, théologien doublé de légiste, chrétien passionné, qui, tout en ne croyant travailler qu'au salut de l'âme d'un malheureux, aidait d'implacables ennemis à consommer sa ruine.
Munther, homme habile, éloquent et persuasif, esprit net, ardent et absolu, {)ieux, rigide, et, comme tous les hommes qui se sont imposé des règles sévères et étroites, dur envers les autres comme envers lui-même, Munther enfin obtint un ascendant immense sur ce caractère faible et irrésolu, sans convictions parce qu'il était sans principes. Jl nous a raconté minutieusement, par demandes et par réponses, ses entretiens avec le prisonnier qu'il était chargé de convertir. Cette divulgation de secrets arrachés par un prêtre, au moyen de la confession, serait vraiment infâme, si Struensée n'avait répété les mêmes aveux à ses juges , et si le théologien avait vu dans sa relation autre chose que le triomphe de la religion chrétienne sur le déisme. D'ailleurs, à cette époque d'idolâtrie royaliste, le crime de Struensée était si horrible qu'il n'était venu à l'idée de personne qu'il pût être pardonné. Son père et sa mère, lui écrivant dans son cachot, où il est soumis aux plus affreux traitements, ne témoignent pas même le désir que l'on mette un adoucissement à ses souffrances, ou que l'on écarte de son front la mort qu'il a si justement méritée. Lo corps était abandoimé aux hommes qui ne pouvaient
être qu'impitoyables ; il ne s'agissait que de s'occuper de l'âme qui, grâce à la miséricorde infinie de Christ, pouvait toujours être sauvée.
Le Danemark était un pays dévot. Même en sévissant contre un coupable on était préoccupé du salut de son âme. Aussi la loi empêchait-elle qu'un condamné à mort ne fût exécuté avant que le prêtre, chargé de le réconcilier avec le ciel, eût déclaré qu'il était en état de grâce. Bien des malheureux ont profité des scrupules du législateur pour prolonger de quelques jours leur triste existence. Ces subterfuges étaient de pauvres moyens, indignes de Struensée et dont il ne songea pas même à se servir.
Dans le commencement il eut quelque espoir, se croyant abrité derrière l'inviolabilité de la reine ; mais, quand il eut appris que cette malheureuse femme avait été, comme lui, arrachée par des sbires de son lit, traînée dans le château de Kronborg , mise au secret , et qu'elle était sur le point de comparaître devant une commission chargée de la juger, son énergie, qui n'était que factice, l'abandonna complètement; il sanglota et se livra, tout entier et sans réserves, à ses ennemis qui l'épiaient et qui s'empressèrent de profiter de ce moment de défaillance. On ne pourra jamais mieux connaître Struensée qu'en lisant la relation de ses conférences avec Munther. Il me semble à chaque page voir devant moi cette nature molle, faible, sensuelle, incapable de résister à une pression un peu vive et persévérante, incrédule par légèreté, purifiée par le malheur, convertie avec sincérité, ayant pour le jugement de la postérité le même mépris que pour celui de ses contemporains, mal dirigée au début par un père trop sévère, mais pleine
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d'excellentes qualités, de bonté surtout, n'ayant ni récriminations, ni injures contre des ennemis impitoyables, d'une résignation évangélique , et à un orgueil insensé faisant succéder une humilité admirable. On ne peut qu'être touché de la naïveté, de la candeur de ses réponses faites à des demandes remphes d'artifice. « Mon penchant pour la volupté, » dit-il dans la trente-troisième conférence, « a été la source de tous « mes malheurs. L'ambition n'a fait que combler la « mesure. Je crois vous avoir dit qu'à mon arrivée « j'avais l'intention de me lancer dans le monde, au- « tant que ma profession me le permettrait. J'étais « alors bien éloigné de prévoir ma future élévation. « Plus tarJ, j'avais résolu de quitter Altona pour rn'al- « 1er établir à Malaga ou aux Indes Orientales, dans « l'espérance de rétablir ma santé ; j'avais en outre un « grand désir de faire fortune; mais, j'ai honte de le « dire, une intrigue de femme rompit ce projet.
D. « Dans quel tourbillon de fausses jouissances « n'avez-vous pas rêvé ou plutôt sommeillé?
R. « En revenant sur ma vie passée, je serais tenté « de croire qu'elle n'est qu'un songe, si le peu de bien « (jue j'ai fait ne me donnait la conscience de sa « réalité.
D. *< Cette soif de jouissance n'a-t-elle pas dégradé « votre dignité, en vous assimilant aux animaux privés '( de raison , qui ne cherchent que des appétits sen- « suels ?
R. « Je me suis considéré en effet comme un aniu mal, n'admettant d'autre différence entre l'homme « et la brute qu'un degré de perfection supérieur dans a le premier.
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D. « Une telle manière de voir n'a-t-elle pas porté « une atteinte fâcheuse à votre réputation?
W. « J'ai toujours cru que je ne devais pas m'in- « quiéter de l'opinion, et je me suis borné à plaire à (< quelques personnes.
D. « N'avez-vous pas séduit d'innocentes jeunes I femmes et sacrifié à votre impudicité la religion, n l'honneur et la vertu ?
R. u Je dois avouer que j'ai été un séducteur dan- « gereux; j'ai triomphé de plusieurs femmes que leur « bon sens devait mettre en garde contre mes atta- (I ques. r.e seul moyen de me résister était de me <i fuir. )'
Il semble , au premier abord , qu'une certaine forfanterie déplacée ait inspiré ces paroles. C'est à tort; elles n'expriment que la vérité et un juste regret d'avoir abusé de l'ascendant que Dieu lui avait donné sur ces faibles créatures.
On reprochait à Struensée, étranger au Danemark, ignorant ses lois et même sa langue, d'avoir voulu tout bouleverser, d'avoir écarté du pouvoir tous les hommes capables, de n'y avoir appelé, pour mieux les dominer, que des hommes ignorants ou inexpérimentés , d'avoir étalé un faste qui ne pouvait être permis qu'au rang suprême, enfin d'avoir, contrairement à la constitution et au respect dû au souverain, attiré et concentré toute l'autorité dans ses mains. De tous ces griefs réunis on avait fait un des cinq principaux chefs de l'acte d'accusation. A ce sujet Munther lui demande s'il se repent de la présomption qui l'a aveuglé et perverti au point de « se faire un jeu du bonheur de la nation.
R. « Je pourrais pont-rMro trouver une excuse dans la
CHUTE DE STRUENSEE. 275
« force des eirconslanccs ; mais je ne m'accuse pas 1 moins de n'avoir pas résisté , comme j'aurais dii lo « faire, et de m'être laissé conduire par des intérêts « purement humains.
D. « Étes-vous si^u* de n'avoir. aucune haine contre « ceux que vous regardez comme vos ennemis?
R. « Je ne suis point vindicatif. Je veux croire que « les personnes qui ont causé ma perte ne l'ont fait que (' dans l'intérêt du roi et du royaume ; mais, s'il en est « que la haine ait déterminés, je leur pardonne. »
Le pasteur Adam Struensée était un chef de secte ^ austère, sombre, dévot jusqu'au bigotisme, exalté jusqu'au fanatisme. Son iils, homme léger et sensuel, té-, moin de la vie ligide et triste de sa famille, s'était, dès son adolescence, écarté d'une religion qui imposait à ses adeptes de si grands sacrifices. Mais il n'avait pas perdu le souvenir des vertus qu'elle inspirait, et il était devenu incrédule , moins par raisonnement que par genre, pour imiter les gens de sa profession et les fils de famille dont il avait de tout temps recherché la société. Un penseur allemand a dit qu'une mort prochaine est un apôtre éloquent. Il a raison. Rien ne prédispose mieux que la perspective de l'éternité à recevoir les consolantes doctrines des livres saints. Dans sa prison où il était oublié de ses amis et persécuté par ses ennemis, Struensée , voyant venir à lui un homme compatissant qui portait à la main l'Évangile, ce livre qu'il avait trouvé dans son berceau et dans lequel il avait appris à lire, ne pouvait l'accueillir qu'à bras ouverts. C'est ce qu'il fit. Munther était habile dialecticien autant qu'orateur éloquent. Struensée, après avoir attribué ses déviations à un âge où le sang bouillonne et où
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Texpérience manque, se rendit peu à peu aux irrésistibles arguments du théologien. « D'Alembert » dit- il ^ « m'a assuré qu'il avait soigneusement examiné le « christianisme et qu'il n'avait pu rien y découvrir de « déraisonnable. » Partant de là, il accepta la divinité du Christ, la virginité de sa mère, les miracles, enfin tout le supernaturalisme de la religion chrétienne. Je ne doute pas que sa conversion n'ait été sincère. Aurait-il eu, sans cela, cette résignation sublime aux malheurs qui le frappent, ce respect touchant pour la personne du roi, ce pardon magnanime pour ses impitoyables persécuteurs, cette tendre sollicitude envers Brandt et Caroline-Mathilde qu'il craint d'avoir entraînés dans l'abîme pour avoir fait ce qu'il considère comme son devoir de chrétien et d'honnête homme? C'est cette crainte qui l'obsède et non l'horreur de son prochain supplice. Pour expliquer ses aveux, «j'ai eu recours à la prière, » dit-il, « j'ai compris que, en me taisant, je me serais « montré indigne du pardon de Dieu. Eussé-je tout ca- « ché à mes juges, je vous prierais à présent de tout « leur révéler. C'est ainsi , en disant la vérité , que je « suis parvenu à me mettre d'accord avec ma cons- « cience. Peu m'importe si des gens qui ignorent ce « que c'est que de trembler pour leur salut me regar- « dent comme un homme faible ou comme un traître. M Ma confession sera approuvée de tous les vrais chré- « tiens, et cependant le mal qui peut résulter pour mes « amis de mes aveux me peine plus que je ne puis dire. « Je prie Dieu de leur envoyer les consolations de la reli- « gion et de la vertu. Puisse-t-il les éclairer de la grâce ! « Avec elle leur perte sera peu de chose à leurs yeux. »> Si ces paroles ne prouvent pas une âme ferme, elles
CHUTE DK «TRUENSÉE. 277
témoignent d'un cœur honnête. Struensée valait mieux que ses juges. Aucun d'eux n'aurait évité, dans les mêmes conditions, les fautes où il a été entraîné. Tous cependant, acharnés à sa perte, rivalisèrent de cruauté. Ce furent les membres de la commission d'enquête qui furent érieés en tribunal. L'avocat fiscal Wiwet fut chargé de l'accusation. Son réquisitoire, à la honte de la magistrature , restera comme la preuve éclatante de la rage aveugle et impitoyable que certains de ses membres mettent parfois à la poursuite d'un accusé. Toutes les calomnies, tous les mauvais propos qu'un peuple égaré et passionné avait inventés ou répétés, jusqu'aux lazzi et aux injures, figurèrent dans ce triste écrit, mêlés sans discernement ou plutôt avec perfidie aux griefs les plus légitimes.
Les principaux chefs d'accusation contre Struensée consistaient dans le crime d'adultère commis avec la reine ; dans sa complicité avec Brandt dans les mauvais traitements infligés au roi ; dans la dureté de ses procédés envers le Prince royal ; dans le crime de péculat avec faux; et enfin dans l'accaparement de l'autorité au détriment du roi et au mépris de la Loi Royale.
De tous ces crimes, le plus grand, celui qui entraînait la plus terrible expiation, le crime d'adultère, était évident, non-seulement depuis les aveux des deux prévenus, mais surtout d'après les témoignages des serviteurs du palais, qui les avaient surpris en flagrant délit, un peu partout, jusque dans le lit de la reine, « Ubi non « deerant suspecta qusedam vestigia. »
La condamnation était inévitable, et Wiwet, chargé de la rédaction de l'arrêt, se complut à le rendre terrible. Le comte, après avoir vu son écusson brisé par
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le bourreau, devait avoir la main droite et la tête coupées; le corps devait être ensuite mis en quai'tier, et chaque membre exposé aux regards de la multitude, en signe d'exemple et d'avertissement. Struensée avait exprimé le désir de s'entretenir avec le comte Brandt, qui était enfermé à côté de lui. On lui refusa cette consolation, et ce ne fut qu'aux pieds de l'échafaud qu'il revit son malheureux ami. On avait introduit, dans le cachot de ce dernier, un pasteur nommé Hée, moins fougueux peut-être, mais plus insinuant queMunther, et chargé du même rôle, c'est-à-dire de le réconcilier avec Dieu, et, par des aveux arrachés à sa conscience troublée, de le compromettre avec les hommes. Mais Brandt était un autre homme que Struensée. Le malheur, au lieu de l'abattre, n'avait fait que roidir sa nature altière et impétueuse. Sans repousser les secours de la religion, il resta ferme dans les principes de déisme qu'il avait adoptés; il reprit une à une et détruisit avec beaucoup d'habileté toutes les accusations que le fiscal avait dressées contre lui, surtout celle de péculat avec faux, qui reposait, comme pour Struensée, sur une addition de chiffre, sur un zéro ajouté de sa main, qui transformait en 60,000 rixdalers un don du roi de 6,000. J'avoue que ce présent était énorme et en dehors des usages reçus. Mais il ne fut pas difficile à l'accusé de prouver que le roi, ignorant la valeur de l'argent, était incapable de mettre à ses libéralités une sage mesure. Il avoua avoir été contraint souvent de menacer le roi, et, une fois, de le frapper ; mais c'était pour prévenir le retour d'un acte de folie manifeste, nuisible à sa dignité et à sa santé. Quant au (ait d'avoir connu, encouragé et secondé les relations de la reine avec Struensée, c'était
faux. Il n'avait reçu aucune confidence de l'un ni de l'autre ; il est très-vrai qu'il était au courant de cette intrigue, mais comme tout le monde, par les propos qui remplissaient la Cour et la ville.
Il n'était pas aisé de condamner un homme qui venait d'établir si clairement son innocence. Cependant, comme sa mort avait été résolue en haut heu, les juges , toujours disposés à voir des coupables dans les prévenus, et trop souvent à faire fléchir leur conscience devant le désir de plaire aux grands, lui infligèrent le même châtiment qu'à Striiensée. Le public, plus impartial et moins dur, s'émut en apprenant cette terrible sentence. La mère et le frère de Brandt accoururent à Chrisliansborg pour implorer la clémence royale. Deux ministres, se faisant l'écho de leurs plaintes, opinèrent en plein conseil pour une commutation de peine. Juhe-Marie et Guldberg restèrent silencieux, attendant la décision du roi qui, ne s'étant prêté au coup d'État du 1 7 janvier que dans l'espoir de voir couler le sang et redoutant de retomber entre les griffes de ce vilain homme, déclara que les deux comtes devaient avoir le même sort, et que, si l'un avait la vie sauve, l'autre aussi devait être épargné. Cette menace fit taire tout le monde; Brandt fut abandonné, et la sentence qui condamnait les deux accusés fut aussitôt ratifiée par le roi.
Le procès de la reine était instruit en même temps que celui des comtes. M. Murray-Keith, ambassadeur d'Angleterre, était parvenu à lui faire passer une note où il lui conseillait de ne reconnaître que son mari pour juge (ce qui la mettait hors de toute juridiction et, par là, hors de cause, celui-ci étant partie intéressée), de
se draper dans sa dignité et de dédaigner de répondre à des sujets qui avaient l'audace de l'interroger. Les premiers jours, la reine suivit ces sages conseils ; mais, lofôque le juge-instructeur eut mis devant ses yeux l'interrogatoire de Struensée, oii tous les incidents, toutes les péripéties de leurs relations étaient racontés sans réticence et dans les détails les plus minutieux, et qu'elle n'eut pu douter de l'authenticité de cette pièce, moins à cause de la signature de son amant, déposée au bas de chaque page, que de la connaissance de faits qui n'avaient pu être révélés que par lui, cette malheureuse femme, qui était plus hautaine que ferme,, plus emportée qu'énergique, perdit la tête, fondit en larmes et compléta tous les aveux de son comphce. Ses ennemis, profitant de ce moment inespéré de défaillance, la firent comparaître devant une commission composée pour la circonstance (1).
Bang, avocat du roi, soutint l'accusation, se fondant sur les aveux de la reine et de Struensée. Uldall répondit, dans un mémoire fait avec art, que la loi, pour le crime d'adultère, n'admet pas le témoignage de la femme, s'il n'est pas appuyé de preuves, et que l'aveu de Struensée, fait en prison, sous le coup de la menace, dans la crainte de la torture, était de même sans valeur. Ces moyens n'étaient pas bons; mais oii en trouver de meilleurs? Après deux séances de délibération, qui, chacune, ne durèrent pas moins de sept heures, le divorce fut prononcé (6 avril 1772). De plus, la femme divorcée de-
(1) A savoir quatre membres du conseil d'État, quatre militaires, deux de l'armée et deux de la marine, un chambellan, neuf membres du tribunal suprême, l'évéque et deux pasteurs de Copenhague, et les neuf membres de In rommission d'enquête.
CHUTE DE STRUENSEE. 281
vait passer le reste de ses jours dans le château tl'Aalborg, en Jutland, non pas en prison, mais avec de grandes restrictions mises à sa liberté. Elle devait cependant conserver une maison, dont le général Hoben, un de ses juges, fut nommé le grand-maître.
Georges III, qui avait montré jusqu'à ce jour une indifférence qui eiiL été criminelle s'il avait douté de la culpabilité de sa sœur, se décida enfin à intervenir. Il exigea et obtint que Caroline-Matbilde conservât son titre de reine ; que la sentence qui la condamnait ne fût point promulguée, et qu'elle échangeât la prison d'Aalborg contre le palais de Zell en Hanovre. Cependant Caroline-Matbilde n'était plus reine que de nom. Tous ses liens avec le Danemark avaient été rompus en même temps que son mariage. Après sa condamnation, les ambassadeurs des puissances étrangères furent convoqués dans le palais de Christiansborg. Ils s'y rendirent en habit de deuil, et apprirent du Grand Maître que, le roi n'ayant plus de femme, il n'y avait [)lus de reine. Le nom de Caroline-Matbilde fut, dès ce moment, effacé des prières publiques. Elle devint étrangère au pays sur lequel elle avait régné.
Depuis le 1 7 janvier 1772, Struensée languissait dans le cachot où il avait été. plongé. Il était seul, ayant été privé de son valet de chambre toléré dans les commencements. Il était chargé de fers, et la double chaîne qui emprisonnait sa jambe droite et son pied gauche était si courte qu'il ne pouvait pas s'écarter du lit ou du grabat où il lui était permis de reposer ses membres fatigués. Ses souffrances, hélas! ne devaient cesser (jue trop tôt et avec sa vie. L'interrogatoire avait commencé le 20 février, après plus d'un mois de caj)li\ité. Les mémoires
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du fiscal Wiwet sont datés du 21 avril; ceux du défenseur Uklall, du 22 et du 23 du même mois. Ils furent remis le 25 à la commission d'enquête, qui rendit son arrêt le même jour. La confirmation du roi est datée du 27, et l'exécution est fixée au 28. Pendant que ce drame sinistre se déroulait, la Cour affectait d'être indifférente, étrangère, au sort de ces infortunés qu'elle avait adulés la veille, et dont elle avait servilement suivi tous les ordres. La Gazette de la Cour, tout en donnant les détails de ce triste procès, annonçait, pour le 23, un bal masqué en domino où le roi et la reine Julie-Marie devaient paraître; pour le 24, un concert au Théâtre Danois, et, pour le 25, jour de la condamnation, l'opéra d'Adrien en Syrie. Le 27, le roi va dîner à Charlottenlund , rentre en ville , confirme les condamnations et se rend au spectacle. Le 28 avril, le jour même de la boucherie , ces ignobles plaisirs ne sont pas interrompus.
Pendant que la Cour s'amusait, Struensée, sincèrement converti, s'occupait du salut de son âme, ayant abandonné, non sans dignité, son corps aux fureurs de ses ennemis. Le 25 avril, il se confesse, et, le 26, il communie, en présence du commandant de la place, de son valet de chambre et des geôliers. Le 28, après une nuit calme, il se leva et s'habilla. Quand Munther vint dans *son cachot lui annoncer que sa dernière heure allait sonner, il le trouva assis sur son lit et tenant en main les sermons de Schlegel sur les souffrances du Christ. Struensée l'accueillit avec douceur et sans témoigner le moindre effroi. 11 lui dit qu'il avait prié pour le roi et demandé à Dieu de bénir son règne. Munther, qui ne devait plus le quitter, monta avec lui dans la
voiture qui allait le conduire sur la place du Groenland, où l'échafaud était dressé. Struensée montra dans ce moment une douceur inaltérable et un sang-froid admirable. 11 se réjouit de la douceur de l'air qui frappait son visage, admira la nature qui s'offrait à ses regards pour la dernière fois, salua les personnes qui étaient sur son passage et causa avec les officiers chargés de sa garde. La foule, accourue pour assister à ce sanglant spectacle, était immense. Brandt, le moins coupable, devait périr le pi'emier ; il était depuis quelques instants sur le lieu du supplice, quand Struensée arriva. Brandt avait montré dans sa prison une hauteur de caractère et une grandeur d'âme qui ne se démentit pas sur l'échafaud ; il entendit la lecture de l'arrêt qui le condamnait et vit briser son écusson sans témoigner la moindre émotion. Il repoussa avec douceur, mais avec fierté, l'exécuteur qui s'approchait pour l'aider à se déshabiller, et lui défendit de le toucher. 11 mit résoliament la main sur le billot et vit tomber, sans sourciller, la hache qui devait la lui trancher. La tête fut aussi coupée d'un seul coup. Le cadavre fut ensuite dépecé en quatre, et les entrailles mises dans un baquet.
Le malheureux Struensée assistait de sa voiture à cette scène horrible, que Munther, se dressant contre la portière, s'efforçait en vain de dérober h ses regards. C'était trop d émotions pour cette nature sensible et délicate. Un spasme nerveux s'empara de lui et produisit un tremblement qui l'emijêcha de gravir les degrés de l'échafaud. Pur négligence, ou par un raffinement de cruauté, on n'avait apporté (ju'un billot, de sorte que, après avoir piétiné sur ce champ de carnage, ce malheureux était encore contraint de jilaccr sa main et sa
tête dans les entailles de ce bois dégouttant et fumant du sang de son ami. C'était au-dessus de ses forces. Il perdit jusqu'au sentiment de ce qui se passait autour de lui. Le bourreau le déshabilla. Pour qu'on pût lui couper la main, il fallut qu'un aide la retînt par les doigts sur le billot ; la tête fut aussi maintenue par les cheveux dans l'échancrure. Malgré cela, à cause d'un mouvement qui n'avait pu être réprimé, une partie du menton fut tranchée avec elle. Le cadavre de Struensée fut ensuite, comme celui de Brandt, partagé en quatre. Ces lambeaux sanglants furent jetés dans une charrette et transportés de l'autre côté de la ville dans un champ voisin des remparts et destiné à recevoir les immondices. Chaque quartier fut placé sur un poteau. La main et la tête furent clouées sur un cinquième poteau, mis au milieu et plus élevé que les autres. Les entrailles furent enterrées au pied.
Le peuple avait assisté, avec une émotion mêlée de dégoût, à ces scènes de carnage dignes d'une autre époque. D'ailleurs un grand changement s'était opéré dans l'opinion publique. Les favoris, très-impopulaires au moment de leur chute, s'étaient attirés de la sympathie, depuis que l'on avait vu qu'ils avaient été victimes de manœuvres infâmes, et que, dans le procès, Julie- Marie et Guldberg n'avaient pu fournir la plus petite preuve du prétendu complot qui avait motivé et qui légitimait l'irrégularité de leur arrestation. L'attitude du peuple pendant le supplice des comtes était pour Julie- Marie et pour Guldberg une menace et un avertissement.
Les restes des deux suppliciés, destinés à servir de pâture aux oiseaux {\\\ ciel, demeurèrent dans ces gé-
CHUTE DE STRUENSÉE. 3fo
monies, tant qu'un lambeau de chair resta fixé à leurs os desséchés. Des multiludes, accourues de tous les points du royaume, vinrent repaître leurs yeux de ce hideux spectacle. Il est possible que Julie -Marie, suivant le lorrent, se soit rendue à ce lieu sinistre ; mais je ne crois pas qu'elle ait émis, tout haut, le regret de ne pas voir le cadavre décapité de sa belle-fille à côté de celui de ses complices. Ces paroles seraient trop contraires à la réserve, à la prudence, à la dissimulation dont elle a donné tant de preuves pendant tout le cours de sa vie. Le sang de Struensée et de Brandt avait assouvi la vengeance de leurs ennemis. Falkenskjold, qui avait été condamné à une détention perpétuelle, en fut quitte pour quatre ans passés au château de Munckholm. Les autres prétendus coupables furent éparpillés un peu partout dans la province, Berger à Aalborg, et Gaelher à Veile. Quant à Struensée l'aîné, réclamé par M.d'Arnim, dont il avait été le précepteur, il retourna à Liegnitz, reprendre sa place de professeur, que le grand Frédéric, par considération pour lui, avait laissée vacante pendant son absence. Caroline-Mathilde, depuis son divorce, redevenue princesse anglaise, dépendit de son frère Georges III, à qui la dot avait été rendue et qui s'était chargé de toutes ses dépenses futures. En l'exilant en Hanovre, au lieu de la rappeler à sa cour à Londres, Georges III avait ratifié, à la face de l'Europe, le jugement des trente-cinq notables danois.
Nous avons vu que, dans sa chute, Caroline-Mathilde avait conservé le titre de reine. Elle fut jusqu'au bout traitée d'après son rang. Le 30 mai, lorsqu'une chaloupe de guerre anglaise, commandée par le commodore Bride, vint la prendre à Kronborg. le fort tira, an
moment de son départ, par trois fois, vingt -cinq coups de canon. Elle avait avec elle une petite Cour. Sa séparation avec sa lille Louise, qu'elle allaitait et qu'elle redoutait de remettre entre les mains de Julie-Marie, fut déchirante. Caroline-Mathilde, d'une nature aimante, avait toujours témoigné à ses enfants une tendresse excessive. Elle n'emporta d'eux, dans son exil, que des figures de cire représentant leurs traits. Le 5 juin, elle débarqua à Stadt et se rendit à Zell, lieu ûxé pour sa résidence. Sa santé, quoique robuste, n'avait pu résister à tant d'émotions, tant d'angoisses, tant d'humiliations. Elle avait été frappée au cœur. Elle mourut à vingt-trois ans, à la fleur de l'âge, dans tout l'éclat de la beauté, d'une fièvre contagieuse (1), qu'elle avait gagnée en soignant un de ses coureurs, nommé Alexandre Stuart, amené par elle d'Angleterre et qui n'avait cessé de lui être dévoué. Autant dans la prospérité Caroline- Mathilde s'était montrée hautaine, emportée, imprudente, autant dans les revers elle fut humble, calme et réservée. Aussi sa mémoire est-elle restée bénie chez les Hanovriens, à qui elle n'a laissé que des exemples de modestie et d'abnégation.
Les abus qui avaient existé sous Struensée reparurent avec Guldberg, parce qu'ils tenaient à l'essence même du gouvernement. Le conseil d'Etat fut de nouveau supprimé, le roi annulé, et Julie-Marie devint de fait la souveraine absolue du Danemark. Quant à Christian, son état déplorable empira chaque jour. Les ténèbres qui avaient envahi son cerveau s'épaissirent encore
(1) Rt'verdil dit d'une inflcimmation de poitrine.
CHUTE DE STRUENSEE. 787
davantage, et peu à j)eii il tomba dans un état de folie manifeste et permanente.
Julie-Marie avait espéré que le Prince royal hériterait de la faiblesse d'esprit de son père, et qu'elle pourrait régner toute sa vie an nom et à la place de ces deux insensés. Ces tristes calculs furent déjoués. Le régime rigide auquel Struensée avait soumis cet enfant délicat avait tout à fait triomphé de sa faiblesse. En même temps que son corps, son esprit s'était développé, mais mystérieusement et en secret. Comme Hamlet, avec lequel sa situation avait certains points de ressemblance, il vivait concentré en lui-même, connaissant et déplorant les malheurs de sa mère, et se méfiant de son entourage qu'il croyait intéressé à sa perte. A quatorze ans, quoique majeur d'après la loi, il n'était pas moins traité comme un enfant et écarté de toutes les affaires. Cependant son intelligence précoce et vive n'avait pas échappé à la clairvoyance du comte de Bernstorf, qui avait compris que l'avenir lui était réservé et qui, de son exil, correspondait avec lui.
Le 28 mars 1784, le Prince royal reçut le sacrement de la confirmation ; il avait atteint depuis deux ans sa majorité ; il répondit avec beaucoup d'à-propos et de bon sens aux demandes de l'aumônier et fut, après cette cérémonie, admis au conseil. Déjà à ce moment, dirigé par Bernstorf, il songeait à prendre le pouvoir qui lui revenait de droit et que sa marâtre avait usurpé. Le 14 avril, après avoir prêté serment, il se rendit auprès des soldats qui étaient de garde dans le château, et leur enjoignit de ne pas quitter leur poste avant un nouvel ordre de sa part. De là il passa dans l'appartement oiî le conseil se tenait. Il s'approcha de son père,
2S8 nu DANEMARK.
lui rléclara que, d'après les lois et la constitution du pays, c'était à lui que le pouvoir revenait; qu'il av^ait besoin, pour gouverner, d'un ministère qui eiit sa confiance et celle de la nation, et qu'il priait son père de signer celte pièce qui lui permettrait de faire cet acte d'autorité. Le roi, hébété, attendait les ordres de Julie pour savoir s'il devait accepter ou repousser ce qu'on lui présentait. Celle-ci, à qui rien n'avait fait présager cet excès d'audace, était ébahie autant qu'épouvantée. Guldberg, timide de sa nature et pressentant pour lui le sort (le Struensée, partageait son étonnement et sa terreur. Tous deux étaient pâles, immobiles et silencieux. Un ministre moins effaré, Rosencrona, prétendit qu'un acte de cette importance ne pouvait être signé par le roi qu'après avoir été soumis à son conseil et discuté par lui ; il eut même l'audace d'aller vers le prince et de vouloir lui arracher le papier qu'il tenait aux mains. Frédéric, repoussant cet homme avec fermeté, lui rappela qu'il était le Prince royal et, depuis sa majorité, le seul représentant légitime de son père malade. L'air énergique et résolu de cet enfant imposa à tout ce monde, même au roi qui consentit à signer. Muni de cette pièce, Frédéric se présenta aux soldats, qui l'accueillirent avec enthousiasme; il passa ensuite dans l'appartement de la reine Julie-Marie, la remercia de ses services dans le passé, tout en la tenant quitte de ses bons offices pour l'avenir, reçut le serment des autorités, rappela le comte Bernstorf, et, sous sa direction, prit les rênes du gouvernement.
Cette révolution pacifique s'accomplit avec ordre et mesure, et n'entraîna ni injustice ni violence. Guldberg resta attaché à Julio-Marie, qui conserva sa mai-
CHLTE DE STRUENSÉE. 2«9
son. Le prince Frédéric ne fut écarté des affaires qu'à cause de sa notoire incapacité.
Si des États, comme la France et l'Espac^ne, situés dans les plus doux climats, habités par des peuples d'un esprit vif, subtil et hardi, possédant un sol d'une admirable fertilité, sont tombés, affaissés sous eux-mêmes sous l'influence délétère du despotisme, et n'ont retrouvé qu'avec la liberté la richesse, la puissance, la vie, il est aisé de se figurer à quel triste état devait être réduit le Danemark, régi depuis un siècle et demi par cette monstrueuse Loi Royale. Ce sera aux yeux de la postérité un éternel honneur pour Frédéric VU d'avoir compris que les lois du passé ne répondaient plus aux instincts et aux besoins du présent, et d'avoir, le 20 janvier 1848, avant que le signal des révolutions, parti do Paris, eût retenti dans toutes les capitales de l'Europe, inauguré son règne par l'octroi d'une constitution libérale dont il est resté le plus fidèle observateur. Frédéric VII est monté sur le trône de ses pères dans un moment bien critique. Le Danemark se trouve encore dans une époque de transition, de renouvellement. Les enfantements sont pénibles chez les peuples comme chez les hommes. A coté des bons sentiments surgissent les mauvaises passions. Je ne doute pas que le Danemark ne sorte triomphant de la crise actuelle. Sa situation présente et son avenir feront le sujet de nos derniers chapitres.
DANKVfAHK. l^