CHAPITRE Xlll
Question «les Huches.
Les paysans doivent abonder dans un pays comme le Danemark, où le commerce a peu d'importance, où les villes sont rares et petites, où le sol est fertile, et le travail de la terre rémunérateur. Nulle part ils n'ont subi des fortunes plus diverses. Libres dans l'antiquité, esclaves au moyen âge, ils furent au dix-huitième siècle émancipés par la couronne et les grands seigneurs, qui rivalisèrent à leur égard de générosité et d'abnégation. Sous Frédéric V, quand une partie des biens de la couronne fut vendue, on forma de petits lots pour permettre aux paysans de les acquérir. Mais ceux-ci, avides comme tous les hommes de leur condition, achetèrent au delà de leurs ressources, et trouvèrent une cause de ruine dans une mesure destinée à les enrichir. La reine Sophie, grand' mère de ('-hristian Vil, libéra dans son domaine de Hirscholm les paysans des corvées qui y étaient attachées, moyennant une redevance annuelle. Le comte de Stolberg fit de même. Le comte de Bernstorf, en 1767, aux portes de Copenhague, non-soulement exempta ses cultivateurs
QUESTION DES DUCHÉS. -îgi
de la corvée, mais transforma en ferme héréditaire la manse précairement possédée par eux. 11 cantonna chaque censitaire dans un terrain environnant sa maison, et donna à chacun d'eux une part des pâturages qui auparavant appartenaient à la communauté. En 1784, la corvée fut abolie dans les terres royales et la dîme changée en rente. Le vassal, devenu fermier^ put, en augmentant la rente, devenir propriétaire ^e la terre qu'il cultivait. Il ne put plus être puni corporellement, ni renvoyé sans un jugement. Le lien à la terre fut révoqué en 1788; enfin, en 1819, l'émancipation fut complète.
En Danemark, oii les esprits sont portés aux subtilités, rien n'est simple. Tout est compliqué, ingénieux peut-être, mais donnant toujours quelque prise à la chicane. D'après la loi du 3 décembre 1819, on détient le sol de cinq façons différentes: 1" comme seigneur ou propriétaire libre avec droit de vendre ou de transmettre ; 2^ comme fermier héréditaire avec droit de transmettre seulement ; 3° comme fermier viager avec droit de prolonger cette possession pendant la vie de sa femme, mais sans pouvoir transmettre ; 4° comme fermier à terme et sans autre droit que celui d'exploitation ; 5' comme simple propriétaire d'une maison sans terres. Excepté dans certains cas spécifiés, le propriétaire ne peut exploiter qu'une terre. Il doit affermer les autres, s'il en a plusieurs. Dans ces conditions, la situation des paysans est très-bonne. Le fermier héréditaire, qui peut céder tous ses droits avec les énormes avantages résultant des progrès de l'agriculture, est de fait le véritable propriétaire du sol. La rente qu'il paye ne peut être considérée aujourd'hui que comme
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un impôt, puisqu'elle ne s'élève pas le plus souvent au delà du cinq pour cent de la valeur locative. Les fermiers viae;ers, moins avantagés, puisque leur jouissance n'est que passagère, ne peuvent cependant être dépossédés que par un jugement,- et dans des cas graves et rares chez cette population calme et travailleuse. A ceux qui sont rangés et économes, leur vie suffit pour fonder une maison. Les moins privilégiés sont les fermiers à terme; cependant, comme les baux sont toujours longs, ils trouvent de grands avantages dans l'augmentation du prix des denrées produites, chaque jour, grâce à leur industrie, avec plus d'abondance.
En 1848; le mouvement insurrectionnel des Duchés, qui attira l'étranger sur le sol du vieux Danemark et le menaça d'un troisième morcellement, c'est-à-dire d'une ruine totale, embrasa tous les cœurs de l'amour de la patrie. Les paysans, appelés de la veille à la vie politique, usèrent du suffrage universel avec une extrême sagesse. Les députés qu'ils envoyèrent à la diète furent des choix excellents; ces nouveaux citoyens prouvèrent qu'ils étaient dignes de participer à la direction des affaires de leur pays. Mais, après la victoire et quand les Allemands eurent repassé l'Elbe, l'état d'anarchie et de désordre où l'on avait vécu pendant la guerre civile porta ses fruits. Les bienfaits immenses que les paysans, depuis un siècle, ont reçus des propriétaires du sol les ont enrichis, mais non moralises. Nous devons dire à leur honte que la fortune, au lieu de remplir leur cœur de reconnaissance, n'a excité que leur convoitise et leur avidité. 11 y a chez eux un parti nombreux qui, ne tenant aucun compte d'une possession séculaire, prétend que les fermiers, à quelque titre