QUESTION DES DUCHÉS. 29S
Enfin, en dernier lieu, se présente la noblesse, à qui les titres de comte et de baron, les clefs de chambellan et les habits brodés n'ont pas rendu son influence perdue à la suite de la révolution de 1660. Après avoir été privée du pouvoir, elle s'est vue dépouillée des lois protectrices qui lui permettaient au moins de conserver sa fortune. Elle est aujourd'hui peu nombreuse, pauvre (1), quoiqu'elle possède le sol, mais d'une manière chimérique, presque dérisoire, puisque les revenus appartiennent aux cultivateurs, voyant avec douleur l'esprit démocratique envahir le pays où ses ancêtres ont dominé, vivant à la cour de ces emplois que la bourgeoisie n'ose pas encore lui disputer, ou dans ses terres des minces revenus qu'elles lui donnent, mais étrangère à la vie politique, parce qu'elle aime mieux éviter la lutte que s'exposer à une défaite, espérant beaucoup dans un changement de règne. Elle se trompe. L'humanité, comme les fleuves, ne remonte pas le courant.
J'ai dit que rien n'est simple en Danemark ; tout y est compliqué et même un peu baroque, tout, jusqu'à la conformation du pays, qui, composé de pièces et de morceaux séparés les uns des autres et quelquefois par des distances immenses, comme l'Islande et les îles Fœroé, manque de cohésion et d'unité. Ce défaut d'organisation a engendré tous les malheurs du passé, et sera dans l'avenir une cause de ruine, si ses hommes
(I) C'est le plus grand nombre, mais la règle n'est pas générale; il y a des familles titrées qui possèdent encore d'immenses domaines et qui sont tout à fait opulentes, témoin les Moltke-Hvitfeld, les Juel, les Alhfeld-Laurvigen, les Daneskjold, etc. D'après M. Dargaud, il y a en ce moment en Danemark dix-huit comtés, quatorze baroiinies et quarante-sept fiefs. Toutes ces terres sont vaste» et ont une glande \cdeur.
d'Etat n'appliquent tous leurs soins à remédier à cette imperfection de la nature. Le Danemark me fait l'effet d'un animal à gros ventre, avec une infinité de pattes qui entourent son corps, un crabe ou un cloporte. Le Seeland et la Fionie forment le corps ; parmi les pattes, l'une, qui s'étendait au nord par-delà le Cattén;at et allait jusqu'au pôle, représentait la Norvège ; elle a été coupée en 1814 par Bernadotte. Deux autres, qui s'étendent aussi loin au nord-ouest, représentent l'Islande et les îles Faeroé; les pattes de Test représentaient, au delà du Sund, le Halland, le Bleking et la Scanie, tranchées aussi en 1G58 par Tépée triomphante de Charles-Gustave. Les pattes du sud représentent dans la Baltique les îles de Langeland, de Laaland, de Moen, de Falsteret de Feniern ; et enfin les pattes de l'ouest, au delà du petit Belt, le Jutland, le Slesvig, le Holstein et le Lauenbourg. Pour comble de malheur, à cette funeste organisation est venue se joindre une question de race ; le Lauenbourg et le Holstein, compris dans la Confédération germanique, sont peuplés d'Allemands; le Slesvig ou le Sud-Julland est habité par un mélange de Saxons, d'Angles, de Frisons et de Scandinaves.
Les peuples de la vieille Chersonèse Cimbrique, Germains ou Scandinaves^ ayant chacun conservé les lois, la langue et les mœurs de leur race, et gouvernés par des États (jui leur étaient propres, ont vécu en bonne harmonie jusque vers 1820. A cette époque, des idées de pangermanisme, sorties des universités saxonnes, parcoururent toute l'Allemagne avec la rapidité de l'éclair et trouvèrent, dans le Holstein et même dans le Slesvig, des j)arlisa!is passionnés. ISéanmoins l'agitation resta sourde pendant le règne de Frédéric VI et
QUESTION DES DUCHES. 297
n'éclata que sous Christian VIH, lorsque, après deux mariages stériles et malheureux du Prince royal, on ne put plus douter que la ligue royale d'Oldenbourg, qui depuis 1448 occupait sans interruption le trône de Danemark, allait disparaître de ce monde. Les Duchés, se prétendant soumis à la loi salique en vigueur dans presque toute l'Allemagne, repoussèrent le prince Frédéric deHesse qui, d'après la Loi Royale, primait le due d'Augustenbourg, collatéral et chef de la branche cadette, depuis la renonciation des Holstein-Gottorp.
La mort du vieux roi et surtout les encouragements que l'esprit révolutionnaire trouva dans la catastrophe du 24 février 1848 servirent de signal à une insurrection terrible. Avant de raconter les émouvantes péripéties de la lutte qu'elle engendra, abordons cette question du Slesvig-Holstein toujours pendante et d'une si grande importance, non-seulement pour le Danemark, mais encore pour l'Europe entière. Tâchons, avec le flambeau de l'histoire, d'apporter quelque lumière dans ces ténèbres, et osons, après un long et consciencieux examen, indicjuer la solution que nous croyons la plus conforme au bon sens eL à l'équité.
Le duché de Holstein forme la partie septentrionale de l'Allemagne. Il est séparé du Jutland par l'Eidor. D'après la tiadition, Charlemagne, bornant à cet endroit ses conquêtes sur les Barbares, aurait [)lanté sa javeline dans la rive du fleuve et fixé lui-même les bornes de son empire. De l'autre côté de l'Eider s'étend le Sud-Jut- ]and ou Slesvig, c'est-à-dire en danois golfe de la Slie. Ce pays, possédé par les Scandinaves, était très-fertile et peu peuplé. Pendant le moyen âge et même encore de nos jours, la race gerniahi(|iie a montré une giande
force d'expansion ; elle a rayonné dans les pays voisins de ses frontières. Éinigrant souvent en masse à la suite d'une famine ou d'une insurrection avortée, elle s'établissait et vivait en groupes, sans mélange avec les populations qui lui donnaient l'hospitalité. C'est ainsi que, en Transylvanie, à Hermannstadt et dans d'autres districts, l'élément allemand domine encore les Hongrois ; de même sur plusieurs points de la Pologne, surtout dans le duché de Posen ; de même à Wisby, en Gottland, oii, avant sa décadence, pendant le moyen âge, les Saxons étaient les plus riches, les plus influents et les plus nombreux ; de même à Bergen, en Norvège, pendant la prospérité de la ligue hanséatique ; de même à Malmo, en Scanie; de même dans presque toutes les villes situées en Suède sur le littoral de la Baltique. A Stockholm même, dans la capitale, les Allemands avaient tant d'importance que, sur quatre bourgmestres, deux devaient être pris dans leur sein. Enfin, de nos jours, dans l'ouest de l'Amérique du Nord, des Allemands se sont groupés et occupent de vastes territoires ; ils })arlent la langue de leurs pères ; ils ont conservé leur religion, leurs habitudes, leurs costumes mêmes ; en sont-ils moins Américains pour cela ?
Il est évident que cette forte race s'est étendue au nord-ouest comme sur les autres points; qu'elle a franchi l'Eider de même que la Baltique ; que, dans les districts du midi du Slesvig, elle est devenue plus nombreuse que la race primitive, et qu'elle s'est répandue jusque dans le nord; mais est-ce une preuve qu'elle ait germanisé les pays qu'elle a peuplés? Avant ces dernières années, ce n'était venu à l'idée de persorme. Toutes les cartes de géographie que j'ai consul-
QUESTION DES DUCHES. 299
lées, celles de Delisle, de Sanson, de Janvier, ont fixé à l'Eider les limites de l'Allemagne (1). En 1815, lorsqu'une confédération se forma parmi les peuples qui avaient composé l'Empire romain, le roi de Danemark ne figura que comme duc de Holstein et duc de Lauenbourg ; il occupa la dixième place, et dut fournir à l'armée fédérale un contingent de 3,600 hommes. A cette époque, Frédéric VI, indigné contre les Suédois qui avaient envahi la Norvège, et contre les Norvégiens qui s'étaient laissé annexer à eux sans se défendre , aurait volontiers englobé le Slesvig et le Jutland , c'est-à-dire toute la péninsule dans la confédération, espérant se faire autant d'amis, autant de défenseurs de ses confédérés. Mais à Francfort, où l'on ne voulait accepter dans l'association que des Allemands . ses avances furent repoussées. Le Holstein seul fut admis. Le Jutland tout entier, considéré comme pays Scandinave, ne fut pas appelé à participer à des avantages réservés seulement aux peuples de race germanique.
Le Holstein, resserré entre deux mers, possède à l'est, sur la Baltique, des ports et des havres admirables, et à l'ouest, sur la mer du Nord, des terrains d'alluvion formés par les eaux de l'Elbe et d'une étonnante fertilité. Le Slesvig, séparé de lui par l'Eider, se trouve dans des conditions tout à fait pareilles. A part les plateaux du milieu qui sont sablonneux, couverts de bruyères et parsemés de flaques d'eau, les vastes plaines qui, de droite et de gauche, descendent jusqu'aux rivages des deux mers, offrent
(1) Jusr|ii'à la dissolnliiiii de l'Kmpire rom.iiii, on \oyait écrit sur les murs de Rendsbniirg , sur une plaque de marbre : OEdora impcrii romani terminus. A celte époiiue le piince Frédéiic l'a fait enlever. S'il l'avait fait rétablir en 181i, il aurait éparfjné à ses successeurs bien des ennuis.
300 Di: DANKMARK.
à l'œil charmé du voyageur de jaunes champs de blé où les épis atteignent, une hauteur prodigieuse, et de vastes prairies où naissent et vivent ces gigantesques chevaux employés par tous les peuples de l'Europe pour leur artillerie, et ces bœufs énormes si recherchés des gourmets allemands. A l'ouest , dans la Dithmarsie et dans la Frise, l'œil est arrêté par une longue ligne noire qui s'élève à l'horizon ; ce sont les digues élevées par la main de l'homme , pour protéger contre l'Océan ces champs qu'il lui a arrachés , dont il semble jaloux et qu'il s'efforce sans cesse de reconquérir. Parfois ces barrières, assaillies par une force mystérieuse et irrésistible, cèdent et donnent passage aux flots irrités. Ainsi, en 1624, une marée violente, renversant tous les obstacles, envahit le Friediand ; plusieurs villages furent submergés; hommes, bestiaux, villages, jusqu'au sol lui-même, tout disparut dans cette affreuse tempête. Neuf petites îles que la mer avait mis des siècles à former furent englouties et à jamais dans quelques heures.
Sur ce coin de terre si riche et si dangereux habite un peuple intrépide, honnête , passionné pour son indépendance. Son histoire merveilleuse a bien souvent excité mon admiration, et je n'ai pu résister au désir d'en raconter dans ce livre un épisode. Que de combats oubliés qui rappellent ceux de Sempach et de Murtenl Que de Guillaumes Tells restés inconnus au miheu de ces pâtres et de ces pêcheurs! Jamais dans les chalets de Schwitz et d'Underwalden , au-dessus des nues, en face de Dieu, n'ont battu de plus nobles cœurs que dans ces chaumières |»crdues dans les boues et adossées
à l'Océan.
QUF.STION DES DUCHES. 301
Le Holstein, quand Charlemagne y parut, élail habile par des Saxons ; il forma ensuite une partie de la ^ordalbingie et appartint à la puissante famille de Saxe. A cette époque même il était considéré comme une marche, c'est-à-dire un pays de frontières. En 1 106, l'empereur Lothaire l'érigea en comté et le donna à Adolphe de Schaumbourg, à titre de fief de l'empire et sous la suzeraineté de la maison de Saxe. Le Slesvig au contraire formait alors un duché Scandinave et appartenait aux rois de Danemark. Il constituait le plus souvent l'apanage des cadets des rois , et , après la mort de chaque possesseur, retournait à la couronne. Vers 1230, Waldemar le Victorieux, plus tendre père que ses prédécesseurs, déclara le duché de Slesvig héréditaire dans la descendance de son fils Abel qui le possédait, imposant en retour, comme c'était l'usage, certaines oblieations féodales, mais dont il était si facile de s'affran-
chir.
Les droits d'Abel furent contestés à ses descendants. La guerre sévit; néanmoins ceux-ci restèrent en possession de l'héritage paternel, pendant près d'un siècle et demi , jusqu'à l'extinction de leur maison , survenue en 1375. Le comte de Holstein, héritier du dernier rejeton d'Abel, devint duc de Slesvig. Il fut reconnu par les Étals du pays, mais repoussé par les Danois, qui non-seulement ne voulaient pas abandonner leurs droits, niais n'attendaient que l'occasion de les faire triompher. Cependant, en 1448, Christophe de Bavière se laissa gagner et reconnut le comte de Holstein comme duc de Slesvig et en même temps comme son vassal. Onze ans plus tard, en 1459, la maison de Schaumbourg disparaissait à son tour de ce monde. Adoljibe VIII mourait
sans postérité. Les États du comté de Holstein et ceux du duché de SIesvig choisirent pour souverain Christian d'Oldenbourg, le même que les Etats danois avaient élu à la mort de Christophe , et qui occupait les trônes de Danemark , de Suède et de Norvège , réunis d'après la convention de Calmar. Christian T'' était un des rois les plus puissants qu'il y eut alors en Europe. Le Holstein et le SIesvig espéraient, en faisant partie de ses immenses États, y trouver la puissance et la richesse. Christian, pour donner plus d'importance à ces nouvelles provinces, les réunit toutes deux ensemble et, d'après la formule d'usage, déclara leur union indissoluble et éternelle. Malgré cette déclaration, elles furent en 1481 séparées du Danemark, et cédées, l'une et l'autre, par Jean V^, fils et successeur de ce même Christian, à son frère Frédéric qui, élu roi à son tour après l'expulsion de son neveu Christian II, fut encore moins scrupuleux et partagea les deux pays entre ses deux fils^ Christian et Adolphe. Christian, parvenu au trône de Danemark en 1 533, conserva la partie du SIesvig et du Holstein qu'il avait reçue de son père , et donna naissance à la ligne royale ; Adolphe, resté en Holstein, devint le chef de la ligne ducale. Le petit territoire qu'il avait eu en apanage échut à sa postérité, et, grâce aux lois fatales qui régissaient les successions , il s'amoindrit encore chaque jour. A côté des terrains possédés par la ligne royale et qui ne pouvaient plus être di^isés, ceux de la ligne ducale furent morcelés à l'infini entre les Slesvig-Holstein-Gottorp, les Sonderbourg-Augustenbourg, les Norbourg, les Glucksbourg, les Ploen, enfin entre les nombreux représentants de cette prolifique maison.
Les Allemands prétendent que ce partage incessant