A TRAVERS LE HOLSTEIN ET LA BALTIQUE
égorger, par un suprême effort, avait rompu ses liens et s'était échappée de l'abattoir; elle débouchait dans la rue 011 je passais, accompagnée d'une foule d'oisifs et d'enfants qui poussaient, les uns des cris de terreur, les autres des cris de joie. La malheureuse bête ne s'était qu'à moitié soustraite à ses bourreaux; deux d'entre eux, accrochés à des cordes passées autour de chacune de ses cornes, avaient ralenti et enfin arrêté sa course. Retenue par ces bras de fer, la pauvre victime était venue tomber à genoux au pied de ma voiture. C'est en vain qu'on l'excitait de la voix, qu'on la frappait à coups de pied et de bâton ; elle restait immobile, toujours à genoux, comme pour demander grâce de la vie. La physionomie sombre , méchante, impatientée de ces hommes dans leur horrible costume, avec leurs tabliers de cuir, leurs ceintures garnies de couteaux , leurs chemises souillées, leurs manches retroussées, faisait un navrant contraste avec l'air résigné de la pauvre victime. Son regard doux et mélancolique a rencontré le mien et m'a tout bouleversé. J'aurais donné je ne sais quoi pour la délivrer et la rendre aux frais pâturages qui s'étendaient autour d'elle. Mais comment faire ? Je connaissais à peine la langue de ces hommes; je craignais que mon intervention n'excitât les rires ou le courroux de cette vile multitude; et je m'éloignai en toute hâte de ce sinistre endroit. Plus tard, en réfléchissant, j'eus presque honte de ma sensiblerie. Cet animal ne subissait-il pas sa destinée? N'a-t-il pas été créé par Dieu pour servir d'aliment à l'homme? D'ailleurs, n'ayant pas le pressentiment de la mort, elle n'en connaît pas les horreurs. La souffrance physique lui est même ménagée. Le coup de
massue qui l'abat lui cause moins de mal qu'une mauvaise digestion. Malgré ces sophismes, cette scène m'avait péniblement impressionné , et j'ai eu pendant longtemps devant les yeux cette pauvre bête prosternée ù mes pieds.
Altona est une ville de plus de trente mille âmes, propre, régulièrement bâtie, ressemblant beaucoup à une cilé picarde, à Amiens, mais plus animée. C'est la capitale des Duchés et la seconde ville de la monarchie danoise. Elle n'est séparée de Hambourg que par un mur d'enceinte, et, sans être absorbée par cette trop puissante voisine, elle perd à son contact toute son originalité. Néanmoins la PaHmaille, avec ses belles maisons et ses grands tilleuls, a un beau caractère ; elle me rappelle le fameux quartier Unden der Linden de Berlin. Elle a été construite par un riche armateur , nommé Baur, qui a consacré une partie de sa grande fortune à l'embellissement de sa ville natale.
Dans le modeste cimetière du village d'Ottenzen, aux pieds de l'église, repose le grand poète Klopstock ; je n'ai pas voulu quitter Altona, sans aller jeter une fleur sur la tombe du chantre immortel de la Messiade.
Tout à l'ouest du llolstein, à une assez grande distance d'Altona, s'étend un pauvre pays, submergé tour à tour par les flots de l'Elbe et la mer du Nord. On l'appelait jadis laDilhmarsie; elle avait été donnée par l'empereur Frédéric au roi Christian 1" de Danemark ; Meldorf en était la cajjitale. Ses habitants, qui étaient tous pêcheurs ou pasteurs, étaient sobres, économes, probes, d'une force herculéenne, d'un courage à toute épreuve, et passionnés pour leur indépendance. Séj)arés du reste du monde par des marais le plus souvent