‹ Du Danemark: impressions de voyage, aperçus historiques et considérationsChapitre 17 sur 42 · CHRISTIAN VU · texte numérisé non relu

CHRISTIAN VU

de basse jalousie devant la séduisante jeune fille que dans leur esprit le peuple n'acclamait que pour leur faire pièce, et qui allait s'emparer de ce sceptre qu'elles ne pouvaient pas se consoler d'avoir perdu.

Le roi avait en lui un principe de démence qui avait été découvert depuis longtemps par sa marâtre et son précepteur Reverdil. Il regardait ses mains sans cause, et palpait son ventre pour Voir s'il n'avançait pas. Il avait aussi la manie de se faire battre, et c'était le comte de Holck lui-même, son favori, qui lui procurait les agréments d'une bastonnade bien appliquée. Son coeur mauvais et cruel le poussa, un jour, au pied de l'échafaud où un pauvre diable de soldat saxon, nommé Moerl, devait subir un supplice affreux. Une loi, inspirée par une sage philanthropie, permet au pasteur de retarder le supplice d'un condamné à mort jusqu'au moment où celui-ci se trouvera en état de grâce. Moerl, livré à un prêtre de l'école de Zinzendorf , avait été si bien catéchisé que sa pauvre tête était partie ; ce malheureux, pour qui les souffrances atroces qui l'attendaient n'étaient qu'un châtiment nécessaire à l'absolution de ses crimes, ne voyait dans la roue sur laquelle il allait expirer qu'un char de triomphe, une croix de Golgotha. 11 avait composé des cantiques que le peuple avait appris par cœur et chantait dans les rues. Il était vraiment digne d'intérêt; cependant le roi, inaccessible à tout sentiment de pitié, contre-signa, sans hésiter, la sentence qui le condamnait à la mort et dont la lecture seule faisait frissonner. Ce n'est pas tout; le lendemain, caché dans un fiacre, et accompagné de Speriing, il alla assister aux derniers moments de cet infortuné. Henri II avait voulu se donner aussi le plaisir de voir mourir,

brûlé à petit feu, un pauvre tailleur luthérien qui avait eu l'audace de reprocher à Diane de Poitiers, sa maîtresse/ l'irrégularité de sa vie. Le supplicié , ayant découvert le roi dans la foule, avait fixé sur lui ses yeux perçants et ne les avait ni détournés , ni baissés pendant tout le temps qu'avait duré sa longue et terrible agonie. Le roi était rentré au Louvre bouleversé, éperdu, et jusqu'à sa fin qui, à cause de ce crime peut-être, fut si prochaine, la figure du petit tailleur luthérien était restée constamment présente à son esprit, attristant ses jours et troublant ses nuits. Christian avait trop peu de cœur pour avoir des remords ; mais son faible cerveau fut ébranlé par cette scène émouvante. Il se figura longtemps que Moerl n'était qu'un fantôme , et que c'était lui-même qui avait été supplicié.

Le roi n'était qu'à la fleur de l'âge ; mais il s'était livré à la débauche avec tant de fureur que ses traits s'étaient altérés et son corps affaibli ; on craignait qu'il n'eût point d'enfant. Ce fut une crainte chimérique; le 28 janvier 1768, les canons de la flotte et de la citadelle annoncèrent aux habitants de Copenhague la naissance d'un prince.

Christian avait encore moins de cœur que de tête ; ni les souffrances de sa jeune compagne , ni les caresses de son enfant, n'avaient pu le détourner un instant de la voie funeste où ses mauvaises passions l'avaient engagé. Le comte de Holck, jeune libertin aimable et futile, en se faisant le compagnon de ses débauches, avait acquis un ascendant immense sur son esprit faible , inconstant et susceptible d'engouement. Comme le comte n'avait point d'ambition et qu'on le croyait trop léger pour s'occuper d'autres affaires que

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