‹ Du Danemark: impressions de voyage, aperçus historiques et considérationsChapitre 19 sur 42 · CHRISTIAN VII · texte numérisé non relu

CHRISTIAN VII

servi de prétexte aux faiseurs de pronostics pour en faire un monarque né pour le bonheur d'un peuple et pour la gloire de Thumanité. 11 fallait compléter Téducation de celte merveille et surtout la faire connaître. Telle fut la cause de ce grand voyage (du 26 mai 1 768 au 14 janvier 1769), entrepris avec légèreté, accompli avec faste, abrégé par l'ennui, et qui fut moins utile à la réputation du roi que funeste à ses finances. On ne voulait guère réformer ses goûts crapuleux, puisque le comte de Holck était à la tête de la caravane, et que Caroline-Mathilde était séquestrée dans le château de Frideriesberg. Le comte Bernstorf était aussi de la partie pour les affaires et pour l'apparat, comme Holck pour les plaisirs et l'incognito.

Parmi les gens de la suite du roi, un peu au-dessus de la valetaille, mais fort au-dessous des courtisans, était un docteur allemand qu'on appelait Monsieur Struensée, homme obscur, de petite naissance , et^ui se trouvait par hasard au milieu de tout ce monde, ayant été nommé par l'influence du comte de Rantzaw-Aschberg à la charge souvent inoccupée de médecin du roi pour les voyages. Jean-Frédéric, fils d'Adam Struensée, était né à Halle le 5 aoàt 1737. Son père, en ce moment chapelain du comte de Wittgenstein, avait le rang d'évêque. C'était un homme très-pieux, austère, très-instruit, trèséloquent, ayant une certaine renommée et beaucoup d'influence sur le peuple . C'était un luthérien exalté de la secte des Frankistes. Il avait été nommé autrefois doyen à Altona, pour combattre le déisme , l'incréduHté qui avait envahi cette ville jadis si orthodoxe. Struensée devait à l'influence que son père avait conservée en Danemark la charge de médecin pensionné des districts de Kantzav^

" et de Pineberg , avec résidence à Altona. II a\ait une petite clientèle, mais une grande ambition; aussi n'avait-il pas hésité à abandonner une position assurée, mais modeste, pour prendre auprès du roi une place qui, de sa nature, était passagère et qui, sans une certaine habileté, devait être tout à fait précaire.

Struensée avait trente ans quand il entra dans la maison du roi. C'était un très-bel homme de cinq pieds six pouces, blond avec des yeux bleus. Il avait le front haut, le nez grand et de belles dents. Seulement il était gros pour son âge, avait le cou très-court et les genoux courbés. II était très-élégant, frondeur, aimable, beau parleur, comme il avait beaucoup voyagé, conteur charmant et fécond, habile cavalier, grand chasseur, brillant danseur, athée, épicurien, homme à bonnes fortunes , exerçant sur les femmes un ascendant immense, presque de la fascination.

Les fonctions qu'il avait remplies à Altona et à Pineberg l'avaient mis en rapport avec le comte de Rantzavvr. Les mêmes goûts pour le plaisir, le même esprit de critique , les mêmes vues en politique , rapprochèrent ces deux hommes extraordinaires. Une liaison intime s'établit entre eux. Le docteur allait s'enfermer chez le comte, et ils passaient ensemble des nuits entières à fumer. Le comte, caractère emporté et inquiet, déblatérait contre Bernstorf, Moltke ou la reine Julie-Marie. Le docteur, homme à systèmes sinon à principes, esprit paradoxal et ingénieux, exposait avec clarté les théories qu'il s'était faites sur toutes choses, tranchait toutes les questions, réformait tous les abus, rétablissait sur de nouvelles bases une société perfectionnée, et, comme s'il avait eu le pressentiment de sa destinée future, il par-

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