CHAPITRE VII
Plèvre-péritoine
Nous avons vu dans le chapitre précédent que la coexistence de ces deux localisations (plèvre et péritoine) était fréquente, puisqu'il en est résulté une loï; c’est dire que l’attention des auteurs avait été fortement attirée de ce côté depuis longtemps, mais c'est à Fernet que l’on doit la première description clinique de cette maladie, aussi porte-t-elle son nom. Avant lui, bien des auteurs avaient parlé de cette tuberculisation simullanée des deux grandes séreuses de l'organisme ; les travaux de Louis, de Godelier, d'Empis, de Liouville‘', en font foi, mais aucun, tout en signalant le fait, n'avait eu l'idée d'en faire une entité. Fernet ?, en 1884, en fit une étude très complète et lui assigna une place à part dans la pathologie. Ses élèves Boulland* et Lasserre # ont fait de cette question le sujet de leur thèse inaugurale. Le tableau symptomatique est le même dans tous les cas, ce sont des troubles vagues, surtout digestifs à début le plus souvent insidieux ; l'état général est touché, les malades
1 Liouvizze. — Soc. anatomique, 1875, n. 726.
2? Ferrer. — Soc. méd. des Hôp. 1884, p. 56.
3 BoucLann. — De la tuberculose du péritoine et des plèvres. Th, de Paris, 1884-85, n0 175.
4 LasseRRE, — De la tuberculose péritonéo-pleurale subaiguë. Th. de Paris,
maigrissent en même lemps qu'ils voient leur ventre augmenter de volume; ce n’est que l’examen direct le plus souvent qui permet de découvrir la pleurésie. Après avoir persisté un temps plus ou moins long, mais souvent très long, ces accidents se {terminent ordinairement par la guérison.
Pour ce qui est de la pathogénie, nous n'avons rien de nouveau à ajouter à ce que nous avons déjà dit. Remarquons toutefois que c’est le périloine qui, d’une manière générale, est pris le premier; quant à la propagation de la lésion du péritoine aux plèvres, elle est facile à comprendre depuis les travaux de Recklinghausen, de Ludwig, de Schweiger-Seidel, de Cornil, de Ranvier et de Lévi-Sirugue, qui ont montré les connexions des Iymphatiques entre ces deux séreuses à travers le diaphragme; Charcot et Debove ont admis celte même voie de propagation pour le cancer.
Nous allons donner de suite les observations que nous avons recueillies.
OBservaTION XXX. — (personnelle) Augustine L..., 25 ans, domestique. Depuis quelque temps, mais surtout depuis trois jours, elle souffre du creux de l'estomac avec sensation de broche, vomissements et hématémèses. Elle est envoyée à l’hôpilal par son médecin traitant avec le diagnostic : ulcère de l'estomac. Elle entre le 27 avril 1902 dans le service de M. le professeur Grasset, salle Achard- Espéronnier, n° 8. Voici ce que nous apprend Finterrogaloire :
Antécédents personnels : à l'âge de 9 ans, la malade a eu le ventre gros (?), mais cet incident à disparu sans intervention. A 18 ans, a été soignée pour de l’anémie; depuis s’est bien rétablie, mais a loujours gardé un peu de faiblesse.
Antécédents héréditaires .— Son père est mort d'accident, sa mère est bien portante, et elle ne tousse pas; elle a un frère et une sœur bien portants, elle en a perdu trois à l’âge de sept ou huit ans.
La malade souffre donc de l'estomac; depuis peu de jours elle a des vomissements alimentaires et des hématémèses ; de plus, il y a
une anorexie très marquée, des digestions lentes et difficiles avec pyrosis et de la constipation.
Elle tousse très peu et ne crache pour ainsi dire pas; pas de dou-
leur dans la poitrine, mais un peu d’essoufflement.
Quelques palpilations de cœur et un peu de dyspnée d’ascension et d'effort. À
La malade est très mal réglée, puisqu'elle ne l’a été que deux fois dans sa vie, à 21 ans et à 25 ans.
Du côté des autres appareils, rien à signaler, la malade a beaucoup maigri, elle ne sent pas de fièvre.
À l'examen nous trouvons : ë
Une tension à 17 et un pouls à 107 (cette tachycardie est mise sur le compte de l’émotivité de la malade).
L'estomac est douloureux à la pression, on perçoit un léger souffle dans les vaisseaux du cou et à la base du cœur. Rien aux poumons.
Etant donné le diagnostic du médecin traitant et le tableau cidessus dans lequel deux symptômes dominent : 1° dyspepsie acide et douloureuse; 2° hématémèses; on maintient le diagnostic d’ulcus el on preserit les alcalins à haute dose et des lavements à la glycérine contre la constipation. Quelques jours plus lard, les douleurs persistant, on ordonne des applications humides sur le creux de l'estomac et des pulvérisations d’éther.
27 juin 1902. — Depuis plusieurs jours, l’abdomen est ballonné, tendu, Lympanique avec des gargouillements douloureux; la douleur eslexagérée par la pression. Au thorax, on trouve : en avant, de la submatité à droile avec obscurité respiratoire; en arrière et à gauche, de la submatilé en sablier. On réforme le précédent diagnostie en disant: Bacillose pleuro-péritonéale avec ulcéralion gastrique d’origine bacillaire.
On prescrit des suppositoires au naphtol camphré (0,05) et des injections hypodermiques de cacodylate de soude.
23 juillet. — L'abdomen est dans le même état; il est ballonné et tendu; il y a dela submatité douloureuse dans la portion sous-ombilicale.
26 août. — La maladea rendu du sang très liquide par la bouche, mais n'ayant nullement l'aspect de celui d’une hémoptysie. Le ventre est toujours saillant, non élalé, tendu et ballonné,
Au thorax, on ne retrouve pas les signes notés plus haut ; (achycardie.
31 octobre. — L’abdomen est surtout saillant et ballonné dans la partie sous-ombilicale. Douleurs spontanées surlout dans la station debout; la pression et la percussion exagèrent la douleur. La matilé sous-ombilicale est irrégulière, et ne se déplace pas avec la position de la malade, il ne doit donc y avoir que très peu de liquide, s'il y en a. On sent un gâleau médian et un latéral gauche à la palpation.
En avant et à gauche du thorax, submatité, vibrations diminuées, obseurité et quelques frottements.
Eo arrière et à gauche : matilé en sablier, obscurité respiratoire.
6 décembre. En arrière : submatité à droite et à gauche el obscurilé respiratoire des 2 côtés. En avant: à gauche, mêmes signes que le 31 octobre ; à droite respiration supplémentaire.
La malade souffre louJours.
2 janvier 1903. Même état.
19 Depuis plusieurs Jours, diarrhée avec coliques. L'abdomen présente les mêmes signes que précédemment. Pas de fièvre.
26. Les symptômes sont les mêmes ou à peu près, cependant la région sous-ombilicale semble être devenue un peu plus sonore. Le séro d’Arloimg-Courmont donne un résullat positif.
7avril. Il y a des alternalives de diarrhée et de constipation, mais ces périodes de diarrhée sont plus longues que celles de conslipation ; il y a aussi des périodes pendant lesquelles le ventre se désenfle pour s’enfler de nouveau quelque lemps après, les douleurs sont moins fortes et surviennent surtout aux époques où existe de la diarrhée.
Pas de vomissements. La malade ne tousse ni ne crache, mais elle accuse une douleur dans le côté gauche ; on trouve de l’obscurilé aux deux sommels ; en somme légère amélioration.
27. Le ventre a diminué quoique encore un peu gros ; on y percoit toujours des gâteaux et on détermine de la douleur par la pression.
16 mai 1903. La malade sort sur sa demande; elle est actuellement dans un état relativement satisfaisant, mais nous regardons
ses sommels comme très suspects.
Ce qu’il y à de remarquable dans cette observation, c'est
Ti 6e
d’abord le mode de début qui a pu induire en erreur pendant un certain temps ; ensuite la longue durée de la'maladie : plus d’un an de séjour à l'hôpital, et au moment de sa sortie la malade n’est pas encore guérie ; enfin les résultats auxquels on estarrivé à force de soins, puisqu'on est arrivé à enrayer et à faire rétrocéder la marche de la tuberculose ; bien que nous admettions que le poumon est pris, puisque nous qualifions de suspects ses sommets, nous ne croyons pas qu'on doive porter un pronostic sombre ; à noter également une tension à 17, c’est-à-dire moyenne.
OBserRvaATION XXXI (personnelle). — Adélaïde M... 20 ans, domestique. Entre à l'hôpital le 2 février 1903, service de M. le professeur Grasset, salle Achard-Espéronnier n° 7.
Du côté des antécédents hérédilaires nous avons : une mère morle à 36 ans de variole, un père mort d’épuisement (?) à 48 ans, une sœur bien porlante et une morte à 14 ans, probablement de tuberculose pulmonaire.
Voici l’histoire de cette malade : Il y a deux ans et demi, elle a eu une pleurésie du côté droit, survenue en pleine santé ; elle est reslée un mois à l'hôpital, où elle a été soignée avec des vésicatoires et des diurétiques ; après 4 mois de convalescence, elle était complètement rétablie. Il y a deux ans, elle s’est beaucoup fatiguée pour soigner son père, qui est reslé un an malade. Après sa mort, elle rentre de nouveau à l'hôpital (octobre 1901), où on lui fait des pointes de feu ; elle prend de la viande crue ; elle souffrait du côté, mais elle ne toussait pas; après quatre mois de séjour, elle sort complètement rétablie, la douleur avait disparu ; elle avait engraissé el pris une bonne mine {elle ne toussait ni ne crachait pas). Depuis cette époque jusqu’au mois de janvier 1903, elle a pu faire son métier de domestique ; mais à ce moment elle a commencé à sentir de la fièvre, surtout le soir ; après quelques jours de malaise et de courbature, elle entre à l'hôpital ; elle se plaint de céphalée et de brisement général; elle a une douleur dans le côté gauche, de l'essoufflement, et elle tousse un peu; la toux exagère la douleur, mais elle n’est pas influencée parle mouvement. Pas d’hémoptysie. Anorexie, quelques vomissements. Pas d'épistaxis.