LE DÉCOR SPATIAL | AE
décorateur, le peintre du vieux décor nous donnait à voir, par un jeu de perspective enfantine, des forêts, des montagnes, des mers immobiles, et des maisons à six étages dont le toit arrivait à hauteur du nez des acteurs. Mais, en nous trompant, il ne nous dissimulait pas que c'était bien là un mensonge. La peinture s’avouait foujours comme peinture, elle ne s'était pas déguisée en réalité scénique. On n'avait point voulu nôus faire croire que l'arbre peint sur une surface fût un vrai arbre. Avec notre nouvel art scénique, l’exbression est donnée par le moyen de quelques éléments choisis, lesquels s'imposent au spectateur en raison de la réalité physique, que nous leur conférons et semblent ainsi prétendre à l’existence réelle. N’estce donc pas nous qui trompons plus que l'ancienne école, et plus dangereusement encore ? 3
Le paradoxe d'une création synthétique et « réelle » à la fois vaut
en effet au décor plastique l’accusation d’ « illusionnisme ». Mais
est-ce que le décor plastique repose vraiment sur un truquage? Et
la forme plastique implique-t-elle le naturalisme ?
Il semble évident qu'il ne peut être question de truquage, du moment qu'un corps stéréométrique se présente simplement tel qu'il est. Un cube plein serait-il plus truqué qu’un cube peint sur une surface ? Une pyramide, plus'qu’un triangle?
L'erreur ne peut être là. L’exécution plastique ne trompe pas par elle-même. Mais d’autre part, par le fait qu’elle nous suggère l’existence physique des formes, elle semble, en pesant par sa présence, nous retenir plus près de la réalité, empêcher la suggestion psychologique, l'interprétation. :
Or nous avons vu que le décor plastique est surtout l’art du rythme spatial, un art d'abstraction architecturale. Prendre le langage rythmique de l'organisation spatiale pour du « naturalisme » serait donc se montrer insensible à l'essence même de l'architecture
et l’on pourrait croire, en effet, que nombre d’entre nous, par faute
d'éducation des yeux, par manque de sensibilité et de culture physique, ne sont pas encore susceptibles de suivre les suggestions d'une création synthétique, mais plastique; ils ne voient que le côté matériel, sans même se rendre compte que la matérialité même satisfait notre besoin d'harmonie plastique, et ils accusent le décor spatial de procédés d’une conception qui est la leur.
Le décor plastique pourrait être illusionniste, si nous estimions nécessaire de lui donner un caractère illusionniste. De lui-même il se prête à toutes les interprétations, aussi bien naturalistes qu'expressionnistes, futuristes ou cubistes. Les créations les plus modernes et les plus intéressantes, comme, par exemple, les décors de l'Américain Norman Bel Geddes, Edmund Rob. Jones et bien d’autres se servent du langage plastique. Nous avons vu un théâtre essentiellement cubiste, le « Kamerny-Theatre » de Moscou, partir du cubisme peint pour arriver à une application exclusivement plastique du cubisme sur la scène. Adresser à notre tendance à la froidimensionalite le reproche de l’illusionnisme, c'est donc confondre le moyen avec le mauvais usage qu’on en a fait. Autant vaudrait dire que l'architecture — art abstrait par excellence — "soit naturaliste. Bien au contraire, c’est la parenté des règles de la scène avec les lois de l’architecture qui nous permet d’user avec le décor plastique d’une synthèse très poussée. Nous arrivons ainsi à une force expressive que le décor peint, fût-il aussi stylisé, chatoyant de couleur, moderne que vous voudrez l’imaginer, ne saurait atteindre.
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PL, 7. Décor pour Candide (Odéon, nov. 1923); décor-blague (page 53). Le style de l'adaptation me semblait autoriser une transposition en guignol. (Voir ch. IX :
Du style de la mise en scène.)