LE DÉCOR SPATIAL VE
problème du décor spatial : nous relevons des affinités fondamentales entre l'architecture et l’art de la scène. ;
Le sentiment de l’espace apparaît comme une aventure du corps,
puisqu’il met en relation l'homme et l’espace qui l'entoure. C’est
une irradiation allant de l’espace au corps et du corps à l’espace, un sentiment tactile, pour ainsi dire. Ce que nous appelons l’expression dans une création rythmique à travers l'espace : la majesté, par exemple, le caractère triste ou gai de l'architecture, procède des rapports — physiquement sentis — de l’espace à l'homme. C’est ainsi
qu'en face d’un monument d'architecture, la proportion de ses
ordonnances avec le corps humain nous donne la mesure de l’expres-
sion atChitectonique ; et, de même, l'architecte, le « constructeur »,
au moment où il fait son œuvre, se trouve avec son corps dans sa création spatiale : il en a la conscience ; il vit dans cette ambiance créée par son imagination comme l'acteur dans l’espace de la scène.
En somme, l'acteur et le constructeur se ressemblent comme se ressemblent tous les créateurs d'un rythme plastique. Ne relèvet-elle pas de l’art de l'acteur, cette « Einfühlung » dans l'espace qui est une transmutation dans les articulations rythmiques de l’espace? Le créateur architectonique se transfigure en sa colonne, sent sur ses épaules l’action de poussées et de résistances. L'espace est Je rôle de l’architecte — un rôle qu’il joue grâce à sa sensibilité particulière. L'architecte peut nous apparaître comme l'acteur dans l'espace, de même que nous pouvons considérer l'acteur comme le réalisateur plastique de la parole.
Disons, si vous préférez, que l'architecte va de son corps à l’espace, comme l'acteur de l’âme au geste. Ce sont, dirais-je, les gestes du constructeur qui montent dans l'espace, et là, deviennent, en se séparant de lui, forme architectonique : l'ascension de sa pierre, le mouvement de sa voûte et son retour rythmique sont : un langage de gestes — comme si la sensation d’un bras, lente-
ment ou violemment levé, pouvait se fixer dans une forme matérielle.
Cette relation entre l’homme et l'espace est pourtant plus compliquée chez l'acteur. Son propre corps est déjà « matériau » de création dans l’œuvre de la scène. Enfermé dans son corps et dans l’espace de la scène, l'acteur est doublement lié à l'expression spatiale. Il est vrai qu’en parlant de l'expression du geste nous avons l'habitude de ne considérer que les rapports de la vie intérieure avec le corps, comme si le corps, à lui seul, pouvait déjà donner l’expression. En fait, et plus exactement, toute action du corps est action à travers l’espace et sur l’espace. Dans chacun dé ses gestes, le corps réclame l’espace, le saisit ou le repousse. L'expression provient donc des contrastes entre le mouvement et l’espace immobile, et le geste
ne nous est compréhensible que parce qu'il se manifeste comme une relation nouvelle entre le corps et l’espace.
Cet espace autour de l’acteur c’est le décor qui l’ordonne. Aïnsi le jeu des acteurs et le rythme du décor spatial se complètent réciproquement. Et c’est en cela que la création spatiale pour la scène diffère de l'œuvre de l'architecture proprement dite. :
L'architecte crée une relation entre l'espace qu'il a mis en rythme, l’espace en mouvement, par conséquent, et le corps immobile; l’art de la scène crée une relation entre le corps en mouvement et une ambiance apparemment immobile. Quand nous contemplons une création d'architecture, c'est notre propre corps qui nous donne la mesure des proportions, et, par là, de l'expression. Par contre, c’est le corps de l’acteur qui nous donne la mesure de l’ensemble scénique. Certes, les éléments du décor ont leur valeur propre; mais la hauteur d’une voûte, l'immensité d’un ciel, le sentiment d’oppression que peut donner un plafond bas, ne deviennent sur la scène immensité, oppression, hauteur, qu’en vertu des relations qu’établit l’acteur
avec l'espace. C’est l’harmonie, ou le contraste, de deux rythmes