‹ Du degré d'utilité de l'anatomie comparée dans l'étude de l'anatomie humaineChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ou’est-ce que l’anatomie comparée en elle-même, et quel est son but ?

Il faut soigneusement distinguer, avec M. de hlain- Tille, l'anatomie des animaux de l’anatomie comparée : fune n’est pas I autre. Cette distinction si importante n’est pas généralement sentie, et, dans l’esprit de beaucoup de personnes, anatomie des animaux et anatomie comparée sont deux expressions identiques. On sentira cependant facilement la différence essentielle qui sépare l’une de l’autre ces deux expressions. La première, en effet, l’anatomie des animaux, s’occupe de l’étude plus ou moins complète d’un individu quelconque de )a série pris isolément , et sans s’occuper des rapports qui le rattachent aux individus qui précèdent et à ceux qui suivent.

« L’homme , dit Vicq-d’Azyr, est, parmi les corps vivants, celui dont l’organisation est la mieux connue. On a aussi disséqué les autres animaux et les plantes , et on s’est enfin aperçu que c’est la comparaison des organes considérés à différents intervalles dans le système des êtres , qui peut répandre le plus de jour sur le mécanisme et sur l’usage de leurs parties.

» Cette comparaison, au reste, est très peu avancée; on a beaucoup recueilli et on a peu comparé; jamais on n’a travaillé sur un plan commun. Chacun a décrit à sa manière, et dans l’ordre qui convenait le mieux à son

système ou à ses habitudes ; quelquefois même sans aucun ordre déterminé. Il n’y a eu jusqu’ici rien d’arrêté dans la nomenclature; et parmi tant de morceaux si dissemblables, quel œil serait assez habile pour distinguer, sans un long et pénible examen , les différences et les rapports (i) ? »

Ces paroles de Vicq-d’Azyr, écrites il y a longtemps, pourraient à bon droit s’appliquer aujourd’hui aux recherches de quelques uns de ceux qui occupent les académies du bruit de leurs prétendues découvertes en anatomie comparée. L'anatomie des animaux a été beaucoup étudiée, l’anatomie comparée l’a été fort peu La première peut souvent fournir des éléments précieux à une branche spéciale des connaissances anatomi ques et lui procurer l’occasion de suivre , dans une circonstance déterminée , l’évolution d’un organe ou la disposition d’un appareil , tandis que l’anatomie comparée peut , dans le même cas, lui rester complètement inutile. Il importe donc de définir avec précision l’une et l’autre, afin de saisir les analogies qui les rapprochent et les différences qui les éloignent.

L’anatomie des animaux étudie la forme, la disposition, la structure, les rapports des organes d’un individu pris isolément dans la série ; et cette étude d’un animal isolé n’a pas besoin d’étre éclairée par l’anatomie d’une classe voisine. L’anatomiste qui veut connaître lorganisation d’un carnassier, n’a pas besoin défaire précéder ni suivre cette étude de l’examen d’un ruminant: l’organisation d’un chien n’est pas celle d’un bœuf, d’un cerf. L’anatomie des animaux peut avoir une

(1) Vicq-d’Azyr, Discours sur l’anatomie . (Encyclop. raétli.)

nomenclature à part , un langage à elle. Elle s'applique à bien connaître, à connaître avec détail, avec minutie, la forme, la disposition, la position des organes; et, dans cette étude, elle est soutenue le plus souvent par un but d utilité pour l’animal objet de ses recherches. Elle peut prévoir, éloigner, et quelquefois prévenir les altérations auxquelles sont sujets les organes qu elle a étudiés.

L’anatomie comparée, sans s’arrêter aux détails minutieux de forme et de position des organes, « généralise » tout, s’élève des faits aux abstractions, c’est-à-dire » du posteriori au priori , et descend de celui-ci à celui- » là. Le plus ou moins grand degré de développement » d’un organe est pour elle peu important, mais bien » son existence, ses connexions. Elle cherche à rendre » compte de la composition croissante ou décroissante » des animaux; elle suit un organe à travers toutes les » variations qu’il a pu éprouver, et le reconnaît à quel- » ques traits généraux , comme à ceux de connexion et » d’usage ( ! ). » Son but est complètement philosophique. En étudiant les animaux, elle veut arriver au type, à la formule organique dont la réalisation se trouve représentée dans les modifications sériales. Elle s’isole de toute application, elle la fuit, elle ne la comporte pas. Cette manière d’envisager et de comprendre l’anatomie comparée n’a pas toujours eu cours dans les esprits des anatomistes: Gœthe, Oken, Carus , et d’autres anatomistes allemands , sectateurs des principes de l’école philosophique de Schelling, ont suivi une route bien différente, et sont allés chercher le type organique en

(d) De Blainville, De l’organisation des animaux.

dehors de l'homme. D’après Gœthe, en effet, le type ne doit pas être une mesure , mais quelque chose de fictif, d’idéal. Carus, suivant une marche un peu plus positive , quoique toujours sous l’influence des idées philosophiques de Schelling, établit nettement toute la distance qui sépare l’anatomie des animaux de l’anatomie comparée; il admet également la nécessité d’un type. «L’anatomie des animaux, dit-il, ne peut porter » le nom d’anatomie comparée, qu'en tant quelle est « traitée sous le point de vue de celle-ci , et qu’elle anime » ses éléments par le concours de la raison. La compa- » raison de formes si diverses ne conduirait encore à » aucun résultat scientifique, si notre raison ne nous » donnait une mesure d’après laquelle nous comparons v et jugeons avec précision un idéal que tout le monde » possède en soi, et d’après lequel nous déterminons la » beauté d’un objet. Cet idéal qui peut rester un senti- » ment obscur, là où l’âme de l’homme examine dans » toute sa liberté, dans toute sa clarté, doit être » nettement formulé quand il s’agit de science, afin que » l’âme porte sa lumière sur les phénomènes extérieurs. » Or, cette science qui éclaire l’homme sur lui-même, » c’est la philosophie; et, d’après ce qui a déjà été dit, » nous pourrons donner une définition plus rigoureuse » de l’anatomie philosophique. En effet, l’anatomie phi- » losophique serait cette considération de la structure de » l’homme et des animaux , qui conduirait , après avoir » exposé les formes et les proportions numériques, et la » valeur véritable de ces proportions, à la démonstra- » tion d’une loi dans les propriétés particulières des or- » ganes, c’est-à-diré dW principe géométrique et d’un » rapport arithmétique , d’après lequel une propriété de

tft

» telle espèce en exige une autre, et d’après lequel l’en- » semble des propriétés d’un appareil organique pro- » cède, par une nécessité intime de la nature, d’une idée » fondamentale qui détermine telle situation particulière » de l'organisme relativement aux autres (i).»

Nous avons donné cette nébuleuse exposition de la manière dont Carus entend l’anatomie comparée et l’anatomie philosophique , dans l'intention de faire sentir la tendance de son esprit vers les abstractions. Empressons-nous d’a]outer que, depuis la publication du discours que nous venons de citer, Carus a formulé plus nettement sa manière d’envisager l’anatomie comparée.

« La zootomie comparée, dit-il, doit fai rel’ histoire » des perfectionnements graduels de l’organisation ani- » male , décrire et comparer les particularités que pré- » sente la structure intime des créatures animales les plus » importantes (a). » Ce n’est pas dans le but de légitimer les principes philosophiques de Carus que nous avons cru devoir rapporter cette double citation ; car, pour nous, le type organique ne doit jamais être recherché en dehors de la série des animaux; il n’a rien de fictif, rien d’idéal , et c’est une réalité qu’il faudra trouver, mais qu’on ne devra jamais imaginer. L’étude anatomique des individus de la série animale, comparés à l’homme pris comme mesure, est le seul élément auquel on doive recourir pour arriver à apprécier les différences et les rapports de ces individus, et par suite à reconnaître plus en détail les secrets de leur orga-

(1) Carus, Von dem untcrschiede iwischen descriptiver geschichtlickcr, wcrgleiehcndcr ttnd philosopliischcr anatomie (lit ter. ann dev gesanrmter Heilkunde) 1826.

(2) Carus, Anatomie comparée, éd. franç.

uisme. Il était, nous le croyons, nécessaire d'entrer dans cette digression pour mieux faire sentir ce que c'est que l’anatomie comparée.

Comme on peut le voir, ses investigations n'ont jamais un but unique et isolé ; jamais elle ne s’attache à étudier un animal à part , pris isolément et séparé de la série ; jamais elle 11e perd de vue les rapports qui rapprochent cet animal ou les différences qui l'éloignent de ceux qui précèdent et de ceux qui suivent. Mais, et il ne faut point le méconnaître , son point de départ, sa mesure, son guide, est l’organisme humain; et c’est toujours à l’homme quelle vient rapporter et comparer les résultats de ses études. A une science aussi vaste, aussi générale, il faut des généralités : sa nomenclature embrasse tout l’organisme des êtres animaux ; son essence est toute générale , scientifique , philosophique. Rechercher, par l’étude anatomique des êtres organisés , le type organique auquel on pourra demander les résultats spéciaux des analyses organiques particulières , tel est son but.

Ca distinction que nous venons d’établir, autant que nous l’avons pu faire , entre l’anatomie des animaux et l’anatomie comparée , était indispensable pour l’éclaircissement du sujet que nous avons à traiter. En cherchant maintenant comment l’étude de l’anatomie comparée doit être accomplie , par quels chemins elle doit être conduite , nous 11e ferons qu’aider à bien concevoir la différence que nous avons établie, et cet examen servira à développer cette différence à en faire sentir toute la précision , toute la rigueur.

L anatomie comparée s’occupe de l’étude générale et sériale de la forme animale , comme traduisant les mo-

difications organiques de l’individu , comme donnant la mesure de son animalité; comme étant, en un mot, l’indicateur le plus rigoureux des modifications du système nerveux central. Elle examine au même point de vue les organes et les appareils , et poursuit leurs dégradations à travers la série animale; toujours guidée, dans cet examen, par un ordre rigoureux et préalablement déterminé, elle tend sans cesse à la recherche, à la résolution du type et à la connaissance de la partie fondamentale de l’organe. Or, un ordre suppose nécessairement une loi certaine , permanente , sans laquelle il n’existerait pas : Ordo rerum natura, dit Platon; et, pour être bien comprise, une loi exige un principe, un critérium, principe d’autant plus nécessaire ici, que l’étude et la comparaison portent sur des parties en apparence dissemblables. Sans cette loi, sans ce principe, on commettra des erreurs , on tombera dans des méprises sans nombre, et on sera exposé chaque jour à comparer des objets diamétralement opposés. Il est donc essentiel , indispensable, de trouver le fil qui doit guider l’observateur au milieu de ces recherches ; et il n’est pas moins indispensable de chercher ce fil, ce principe conducteur, dans l’organisme animal, dans l’individu animal lui-même; car le but qu’on se propose et qu’on ne doit pas un instant perdre de vue, est la connaissance complète des actes que cet individu animal exécute dans les milieux au sein desquels il est appelé à vivre.

Or, d'après la définition d’Aristote, l’animal est un être vivant , sentant , et se reproduisant ; la sensibilité est le caractère essentiel , le substratum matériel de l’animalité;

et, par suite, les organes de la sensibilité sont les parties essentielles de l’animal.

La sensibilité est elle-même générale ou réfléchie; mais à l'homme seul appartient lame, la raison, la pensée. Or, l’examen attentif des animaux nous démontre que là où la sensibilité est plus développée, l’animal se rapproche davantage de l’espèce humaine. Il s’en éloigne au contraire, et descend jusqu’aux derniers degrés de l’échelle, dès que la sensibilité réfléchie diminue et passe à l’état exclusif de sensibilité générale. L’observation démontre également que ces modifications se compliquent de l’évolution d’appareils locomoteurs , conséquence rigqureuse d’une sensibilité élevée. Ces deux fonctions, la locomotilité et la sensibilité, se lient nécessairement entre elles , car l’une est indispensable à l'accomplissement de l’autre; et une disposition contraire serait un trouble, un bouleversement complet de cet ensemble si harmonique des êtres.

L’examen de ces deux fonctions et de leurs appareils , à savoir le système nerveux et le système locomoteur, fournira le moyen de disposer, de grouper les animaux suivant un ordre dont le système nerveux est la raison , et cet ordre constituera la série animale. La sérié animale est l’ordre suivant lequel l’animalité passe par degrés définis et sensibles , depuis l’individu le plus élevé et le plus rapproché de l’espèce humaine, jusqu’à l’individu le plus inférieur, le plus éloigné de l’espèce humaine, le plus rapproché du végétal. Ajoutons que les modifications des systèmes nerveux et locomoteur entraînent une modification dans la forme de l’individu, modification dont l’importance est très grande dans l’anatomie comparée et dans la zooclassie. Or, cette forme traduit elle-même

ik

aiie modification importante du système nerveux , indique une organisation déterminée, et cela malgré les assertions sans preuves que, dans ces derniers temps, »n s’est plu à avancer. Ainsi, l'analogie de la forme d’un animal avec la forme du végétal confine cet animal dans les derniers degrés de l’échelle, tandis qu’une forme analogue à celle de l’espèce humaine le ramène vers les premiers rangs de la série et le rapproche de l’homme.

Ceci posé, voyons comment on devra procéder dans iétude des organismes animaux.

D’après un principe «le logique, on doit procéder du plus connu au moins connu; et l’homme étant, de tous les êtres organisés, celui dont nous connaissons le mieux la nature, l’être le plus parfait de la création , doit nous servir de type , de point de départ, et toutes nos comparaisons doivent se rapporter à une mesure commune, générale, l’espèce humaine. Cette manière de procéder, jadis énoncée par Vicq-d’Azyr,a été habilement mise en usage par un illustre savant, M. de Blain ville. Ce célèbre professeur, avec une précision logique des plus remarquables , se servit du principe que nous venons d’indiquer, pour la conception , la disposition et l’étude de la série animale.

D’après ce qui précède , il est aisé de voir qu’on doit toujours diriger l’examen d’un organe quelconque de l’homme vers les animaux inférieurs, sans jamais cesser un moment d’avoir égard aux modifications biologiques et sériales, sans jamais perdre de vue les finalités; considérations indispensables pour expliquer certaines dispositions organiques, certaines anomalies qu’il n’est pas srare de rencontrer dans les différentes parties de la série.

Cette méthode d’investigation et d’étude a quelque chose de rigoureux , de défini, qui récuse l'arbitraire, qui empêche ces conceptions bizarres qu'on essaie chaque jour d’introduire dans les méthodes scientifiques. Elle permet de démontrer d’une manière sûre, positive, l’existence de la série animale, et l'intelligence y est à chaque instant rassurée et raffermie par une série de corollaires enchaînés tous à un principe commun. En étudiant la série animale et suivant pas à pas les organisations de chaque individu , l’observateur constate la dégradation des organes dans un ordre déterminé, et peut sortir de l’ensemble de cette étude avec une conception anatomique applicable à l’étude de l'anatomie de l’homme ou d’un animal donné.

Le but de cette étude ne peut être que scientifique, philosophique. Examiner ce que les fonctions et leurs organes présentent de plus simple et de plus complexe; suivre, à travers la série, les modifications des fonctions et des organes; voir ces fonctions et ces organes se compliquer et surtout se perfectionner avec des modifications nouvelles; démontrer, en un mot, les lois delà création organique : tel est le but de l’anatomie comparée.

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