‹ Du degré d'utilité de l'anatomie comparée dans l'étude de l'anatomie humaineChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qu’est-ce que l’anatomie humaine en elle-même , et quel est son but ?

Voyons quel est le but de l’anatomie humaine, et examinons si l’anatomie comparée peut lui être de quelque utilité.

« L’anatomie , dit Vicq-d’Azyr, est peut-être , parmi » toutes les sciences, celle'dont on a le plus célébré les » avantages, et dont on a le moins favorisé les progrès : » c’est peut-être aussi celle dont l’étude offre le plus de » difficultés: ses recherches sont non seulement dépour- » vues de cet agrément qui attire; elles sont encore ac- » compagnées de circonstances qui repoussent : des » membres déchirés et sanglants , des émanations infec- » tes et malsaines , l’appareil affreux de la mort , sont » les objets qu’elle présente à ceux qui la cultivent. » Tout-à-fait étrangère aux gens du monde , concentrée » dans les amphithéâtres et dans les hôpitaux, elle n’a » jamais reçu l’hommage de ces amateurs qu’il faut » captiver par l’élégance et la mobilité du spectacle. Ce » n a été qu’en descendant dans les tombeaux et en bra- » vant les lois des hommes pour découvrir celles de la » nature , que l’anatômiste a jeté d’une manière pénible v et dangereuse les fondements de ces connaissances » utiles ; et il n’y a point de siècle où des préjugés de

» divers genres n'aient mis les plus grands obstacles à » ses travaux (i). »

Les paroles de Vicq-d’Azyr ne sont pas applicables sans doute aujourd’hui , et, quoique de nombreux obstacles s’élèvent de temps à autre à l’étude de l'anatomie de l’homme, on peut dire que cette étude a pris de nos jours un très grand développement. On doit se borner à regretter que son utilité ne soit pas mieux sentie, et qu’une science aussi belle , une science dont l’utilité rencontre chaque jour de nouvelles confirmations , une science enfin dont un évêque chrétien, Bossuet , ne dédaigna pas de s’occuper , ne rencontre dans les établissements spéciaux destinés à son étude, chargés de l’accueillir , de l'encourager, de la perfectionner, ne rencontre dans ces établissements que découragement , déboires et obstacles acharnés qui déprécient son étude et paralysent son enseignement.

L’anatomie de l’homme s’occupe essentiellement et minutieusement de l’étude des tissus, des organes et des appareils; elle les considère en détail, les examine aux différentes époques de la vie, suit avec soin et avec intérêt toutes leurs évolutions , tout leur développement. Klle étudie pièce à pièce les ressorts multipliés de l’organisme humain; elle essaie de pénétrer les lois, les puissances qui mettent en jeu cette machine si parfaite, dont toutes les pièces ont été si heureusement calculées et disposées dans un but déterminé. Elle a pour but essentiel de connaître les altérations de forme et de tissu, les déplacements des organes; afin de les prévenir, dp fournir à 1 homme de l’art le moyen de les neutraliser,

(1) Vicq-d’Azyr, Discours sur l’ anatomie.

et de Je guider sûrement dans la pratiquedes opérations sanglantes. Son but est donc tout d’utilité ; ses investigations sont toujours dirigées avec l’intention de comprendre, d’expliquer les altérations qui peuvent survenir dans l’économie de l’homme, d’aller au devant de ces altérations et d’en détruire les funestes effets.

11 faut séparer avec soin de 1 anatomie humaine ce qu’on appelle généralement anatomie philosophique. L’anatomie dite philosophique essaie de trouver, à l’aide de conceptions générales , le type d’un organe quelconque, et de suivre les modifications, les dégradations que cet organe éprouve dans toute la série animale. Elle a donc le même but, la même fin que l’anatomie comparée: l une es t l’autre, et l’on comprend difficilement pourquoi certains esprits se sont attachés à établir soigneusement cette distinction. En effet, le but de l une de ces deux sciences est réellement le but de l’autre ; et la preuve . c'est que, si l oti veut étudier et connaître ce qu’un os donné de l’espèce humaine deviendra dans les oiseaux , les poissons , etc., on est oblige de suivre tous les degrés de la série vertébrée. Exemple : pour trouver la signification dans les animaux de la partiedu cadre du tympan et îles osselets de l’ouïe de l’espèce humaine, les anatomistes sont obligés d’avoir recours à la corrélation de ces os entre eux, et de suivre les modifications et les dégradations qu’ils subissent dans les mammifères, dans les oiseaux, les reptiles et les poissons , afin de démontrer que ces os forment : dans les oiseaux, l’os carré , et dans les poissons, les os operculaires. Un second exemple plusfrappant achèvera de développer notre idée. Si on veut démontrer que la boîte crânienne de l’espèce humaine est formée par une série de vertèbres modifiées, engre-

nées dans un but de résistance, de protection pour U: système nerveux; si, dis-je, on veut démontrer cette conception, il est impossible de ne pas avoir recours à l'examen des mêmes parties dans les animaux , afin de \oir comment les modifications du système nerveux central entraînent des modifications correspondantes et nécessaires dans l’enveloppe osseuse, jusqu'à réaliser cette voûte solide dont l’espèce humaine nous offre un exemple si remarquable.

Or, personne, nous le pensons, ne trouvera de différence, si légère qu'elle soit, entre cette anatomie et l'anatomie comparée , à moins de confondre l’anatomie comparée avec l’anatomie des animaux. Il est facile de voir maintenant que des études de ce genre, excellentes au point de vue des conceptions générales , ne sont nullement appelées à être utiles dans l’étude d’un organe en particulier : du frontal, du coronal , du poumon , du cœur par exemple ; et que , par conséquent , on est en droit de conclure que l’étude de l'anatomie dite philosophique n'est d’aucune utilité dans l’étude de l'anatomie humaine. Cette distinction était nécessaire, afin de ne point confondre deux choses si différentes, et de ne point troubler l’étude de l’une par la présence incessante de l’autre.

L’anatomie proprement dite s’occupe de l’étude des tissus et des organes. L’anatomie des tissus ou l’anatomie générale étudie ces éléments anatomiques , les classe, les groupe d’après leurs rapports d’importance et leurs subordinations. Elle examine avec soin les diverses phases de leurs développements , et s’attache , par tous ses moyens, par toutes ses forces : macérations de toute sorte, injections, analyse microscopique ; a

déterminer et à connaître leurs propriétés physiques , chimiques et organoleptiques. Elle étudie ces divers tissus dans les animaux vivants , et peut arriver à connaître, par cette voie, les modifications que les maladies ou la mort y déterminent.

Pour classer et bien comprendre la constitution de ces tissus et leur valeur organique, l’anatomiste a recours à l’étude comparative des mêmes éléments dans la série; mais cette étude doit être faite avec prudence, avec entente , avec intelligence , par celui qui veut se bien pénétrer des modifications qu’éprouve un tissu dans les divers degrés de la série. Sans ces précautions, sans cette prudente sagacité . l’anatomiste arrivera à des conclusions erronées, à des résultats entachés d’erreur et d’inexactitude. Mais, nous le répétons, l’anatomie des animaux, quoique pouvant lui rendre des services signalés , lui sera toujours utile , mais jamais indispensable.

L’étude des modifications que 1 âge apporte dans la constitution des tissus organiques est encore du domaine de l’anatomie générale ; aussi aura-t-elle à faire une anatomie comparée des âges; et , nous en sommes convaincu , des recherches convenablement faites dans cette direction fourniraient des données importantes dont l’application à la pathologie serait d’une utilité incontestable, d’une utilité beaucoup plus marquée que* ne le serait celle de recherches mal dirigées, mal faites en anatomie des animaux. Cette anatomie, du reste, touche de fort près à la physiologie, et Haller était fondé à dire : Physiologia an atome animata.

Une autre branche de l’anatomie humaine s’occupe de l’étude des organes dans leur forme , leurs rapports ;

examine les attaches et la direction des puissances motrices ; la disposition et la distribution des nerfs et des vaisseaux, leurs variétés, leurs anomalies; et scrute, pouce par pouce, la composition et Indisposition des éléments anatomiques des régions. C’est l’anatomie descriptive et l’anatomie chirurgicale , ces deux parties d’une importance si majeure, si incontestée , parties que le médecin et surtout le chirurgien no * doivent pas un instant perdre de vue ; car, dans la pratique de leur art, ils trouvent à chaque pas, dans les indications que leur prodiguent ces deux sciences , un secours immense, un guide qui ne leur manque jamais.

U est encore une autre branche de l’anatomie humaine dont l'importance ne saurait être méconnue. Elle s’occupe de l’étude des lésions organiques, du mécanisme de réparation des parties lésées, examine les conditions de formation des dégénérescences morbides , et les suit dans leur évolution ; c’est Y anatomie pathologique. Elle touche , d’une part à la médecine , d’autre part à la chirurgie, double rapport qui ne fait qu’ajouter de l’importance à son étude.

Il est enfin une dernière branche de I anatomie humaine : c’est la morphologie. Elle étudie les formes et les proportions dans leur ensemble et dans leurs détails , les compare dans les différents âges, et prête un puissant concours à la peinture, à la statuaire. Cette partie, étudiée avec tant de soin par les Rubens, les Léonard de Vinci., les Michel- Ange , les Raphaël , les Titien , partie dont l’utilité a été consacrée par Albert Durer dans son ouvrage des Proportions , et par Salvagc dans son beau livre de Y Anatomie du gladiateur ; cette partie, disons-nous, mériterait aujourd’hui, de la part

du chirurgien, beaucoup plus d’attention et desoins qu’il n’a l’habitude de lui en donner ; car elle ne lui serait pas inutile quelquefois dans son diagnostic, en lui indiquant, par le dérangement et le trouble des formes, les déplacements et les perturbations que peuvent subir les organes intérieurs.

Après ces considérations générales, voyons comment et jusqu’à quel point l’anatomie comparée , et nous dirons aussi l’anatomie des animaux peut être utile à l’anatomie humaine, au point fie vue (1) :

i° Du développement des organes, embryogénie ;

2° De l’étude des tissus et de la structure des organes, anatomie générale ;

3° De l’altération des organes, anatomie pathologique ;

4° De la forme , de la disposition et du rapport des organes, anatomie descriptive et chirurgicale ;

5° De l’étude des formes , morphologie.

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