NATURE DE LA MALADIE
Exîste-t-il réellement une forme mentale qui ne soit symptomatique d'aucune autre affection et qu'on puisse désigner du nom de délire aigu ?
Avant de répondre à cette question, il nous faut passer en revue Jes données cliniques sur lesquelles repose cette maladie, et de l'étude attentive de ses symptômes ressortira, nous l'espérons, l'élément d'une solution acceptable. Disons dès maintenant que lorsque des auteurs de la compétence et de la notoriété de ceux qui se sont occupés de notre sujet diffèrent si complètement d'opinion sur un point en apparence si simple, il y a tout lieu de croire que des vérités relatives doivent se rencontrer de part et d'autre, et qu'aucun des systèmes ne saurait avoir complètement raison.
L'observation suivante montrera comment les choses se passent le plus ordinairement dans les cas simples et indiscutables.
Observation I.— R..., 40 ans, de caractère ordinairement fiai, montrait depuis quelques jours des inquiétudes non motivées, perdait l'appétit et le sommeil, et « se sentait, tout drôle», pour employer son expression. Il n'a jamais fait d'excès alcooliques, et exerce très régulièrement son métier de doreursur bois. Le 12 décembre 1880, il quitte l'atelier et se rend à la maison, non sans diificultés; il avaiL des bour-
domements dans les oreilles; chemin faisant, ces bourdonnements se I transforment, il lui semble entendre comme des murmures et des I chants, mais il a parfaitement conscience de ces illusions et il arrive i chez lui, ^e plaignant de lassitude extrême, de céphalalgie. « Il a comme r un vide dans la tôle »,et se couche. Le sommeil ne vient pas; il se I tourne et se retourne dans son lit sans pouvoir dormir, attendant avec i impatience le moment de se lever pour se rendre à l'atelier ; mai?, le i jour venu, il ne peut se livrer à ses occupations 'habituelles; il est (j abattu, fait même quelques gestes qui attirent l'attention desescamarades, et quitte enfin l'atelier pour revenir à la maison. Dans la journée 1. ces symptômes continuent à s'aggraver. R... monte dans sa chambre, j et s'étend tout habillé sur son lit, s'excite encore un peu, appelant ses parents, parlant beaucoup, et finalement Jevient d'une grande Ioquaj cité avec complète incohérence. Il voit tout le monde mort autour de i lui, les figures de ceux qui l'approchent sont décomposées, et il cherche à mordre et à frapper quiconque l'aborde. Le lendemain, son frère faisait les démarches nécessaires pour le ? conduire à Sainte-Anne, où il arrivait h 13 au soir. La famille qui, scion son habitude en pareils cas, cherche a l'invasion de la maladie une cause immédiate et récente, l'attribue à des scènes de jalousie que lui faisait sa femme.
Renseignements pris, elle n'ert pas plus jalouse que le commun des femmes, mais, en revanche, le mari est coureur et s'est livré de tout temps aux excès vénériens. Comme renseignements héréditaires, on trouve un oncle mort à Bicêtre (délire chronique avec prédominance d'idées mystiques).
A son arrivée, le malade présente une mobilité extrême de la face ; il a l'aspect effrayé, regarde avec crainte ceux qui l'approchent, recule et cherche à fuir. Le pouls est petit, fréquent (130 pulsations); la langue est sèche, les dents sont enduites d'une matière noirâtre, l'haleine est fétide, le regard brillant, la peau sèche et rugueuse, la face pâle, les pommettes rosées ; la sensibilité est conservée. Constipation. T. R., 39,2. Tendant la nuit, excitation incessante ; le patient se sauve en criant d'un bout à l'autre de sa cellule. Le lendemain, à la visite, les symp;ômes sont les mêmes, et M. Magnan n'hésite pas à porter le dia~ griostie de délire aigu.
Les cris qu'a poussés le malade depuis la veille l'ont rendu aphone. A l'auscultmiou du cœur, léger bruit de souffle au premier temps et à la base.
Sulfate de quinine : 1 gramme. Lait, chocolat, potage, viande ha. cfoée. Livement a la glycérine.
Le 15 au maiin, l'excitation est moindre; le malade reste étendu mu son lit dans le déciibilus doisab, les bras seuls sont en mouvement-, toux légère avec expecloralon muco-pumlenle ; résonnante un peu' moindre à h hase, en arrière et à droite; souffle un peu rude en ce point, quelques raies bronchiques généralisés; raie trachéen abondant.
Dans la soirée, l'état s'aggrave. Une sécrétion purulente s'amasse dans les conjonctives, les dents el les lèvres deviennent de plus en plus fuligineuses; puanteur extrême de la bouche.
Le 16 au malin. Dépression. D'après le rapport du veilleur, P.... est dans cet état depuis neuf heures du soir; il essaye encore quelques mouvements incoordonnés; l'articulation des mots est devenue difficile, la langue s'ulcère ; le malade crache les aliments qu'on lui met dans la bouche. Temp. rect., 41,2; pouls impossible à saisir. Li conJl| stipation du début s'est changée en diarrhée; la faiblesse extrême rend le cathétérisme œsophagien impraticable.
A la contre-visite, respiration slerioreuse; l'asphyxie commence, les ongles sont violacés. Mort à 5 h. 1/2 du soir.
A l'autopsie, pratiquée vingt-quatre heures après la mort, les os du crâne se présentent un peu injectés; ils adhèrent à la dure-mère et cette adhérence remonte à une assez lonjue date; les méninges sont lactescentes par places; elles contiennent en outre une assez grande quantité de liquide. Vivement injectées au pourtour de la scissure de Syl vins, et surtout au niveau de la pariétale ascendante droite, elles se détachent facilement ; on ne peut pourtant attribuer la facilité pvec laquelle elles s'enlèvent à l'abondance du liquide, comme cela se rencontre quelquefois, car on ne voit nulle part ce pointillé particulier qui indique rait qu'elles auraient été décollées.
A la coupe du cerveau, on est surtout frappé d'une marbrure, d'uue teinte hortensia, de. toute la substance blanche. Cette marbrure, qui est très peu accusée, s'écarte complètement, tant par son intensité que par son aspect, de ce qu'on rencontre dans l'encéphalite. La substance grise des noyaux centraux ne paraît avoir subi aucune modification, tandis I que celle des circonvolutions présente une décoloration et une pâleur uniformes.
Le poumon droit est congestionné dans son quart inférieur en arrière, mais sans inflammation active; le cœur est un peu gras, flasque et décoloré; l'aorte, sans lésion valvulaire, présente au niveau de la
œr.inde courbure une bande loag- ni'lîna'c de 2 centimMres rie largeur, reposant sur les valvules dyffmoï'jfis et offrant, une couleur 'm fie vin san3 éb'vure; ses bords sont diffus et perdent insensiblement leur teinte. On rencontre aussi quelques petites plaques d'athérome. Le foie est jaunâtre-, il en est de môme de la substance corticale du rein. Pas d'infarctus.
L'examen attentif du tube intestinal ne révèle aucune lé'ion.
Celle observation, choisie à dessein parmi les cas les plus simples que nous ayons eu occasion de suivre, monlre qu'il existe une forme mentale s'a^compagmant de réactions fébriles sans localisations suffisantes pour les expliquer. Ce n'est pas, en effet, dans l'injection un peu plus accusée des méning-es en certains points, non plus que dans l'hypérémie de la substance blanche, manifestée par ses marbrures, qu'il faudra chercher la cause de l'élévalion de température. Ne voit-on pas tous les jours, soit dans la paralysie générale, soit dans les cas de tumeurs cérébrales, etc., unevascularisation beaucoup plus active qui ne se trahit pourtant sur Je vivant par aucune élévation de la température centrale? En peut-on conclure qu'on avait affaire à une méningite ou à une encéphalite ? Nous ne le pensons pas. Notre malade n'a présenté aucun des symptômes qu'on rencontre dans l'une ou l'autre de ces affections. S il se plaignait, au début, d'un peu de céphalalgie, elle était loin d'atleindre l'intensité de la méningite; les convulsions el les vomissements alimentaires, si fréquents clans cette maladie, ont également fait défaut. Ajoutons que la dilatation pupillaire et le ralentissement du pouls de la période ultime des méningiliques, comme d'ailleurs la
marche môme de la maladie, ne pouvaient laisser aucun doute à cet égnrd. La rapidité des accidents doit également éloigner de l'esprit toute idée de méningite chronique.
Venons-nous à la comparaison de l'encéphalite et de sa marche avec notre observation, la différence des affections s'affirmera bien plus encore par la différence des accidents. Dans l'encéphalite, la lésion est ordinairement localisée en un point quelconque du cerveau, etsurtout dans la substance corticale; en noire cas, au contraire, elle siégeait uniquement dans la substance blanche. L'idée, on pourrait dire, surgit spontanément de la possibilité d'une relation entre l'état délirant du malade et cette hypérémie du centre blanc. En effet, de même qu'on peut provoquer un mouvementou une sensation en excitant un nerf sur son parcourssans qu'il soit nécessaire d'atteindre son origine réelle, de même cette excitation des conducteurs du cerveau pourrait déterminer une hyperirléalion des idées délirantes, et, la lésion étant généralisée, la multiplicité du délire trouverait là une explication plausible.
.Nous ne serions pas, pour notre part, disposé à l'admettre plutôt, que celle qui consisterait à attribuer l'état mental de ces malades à l'excitation produite sur l'écorce par le voisinage d'une méninge injectée ; car, s'il en était ainsi, l'irritation par nous rencontrée dans quelques autopsies au niveau de certains points admis généralement comme centres psycho-moteurs depuis les recherches de Hilzig, Ferrier, Fritz, Frank, Pitre, et, au point de vue clinique, Charcot et ses élèves, aurait
dû se traduire par des mouvements correspondants, ce que nous n'avons jainats noté chez aucun des maiades que nous avons pu suivre.
Willis, nousl'avonsdit, nevoyaitqu'une simplecoïncidence entre l'injection des méninges et le délire, sans admettre que cette hyperhémie pût modifier le fonctionnement du cerveau ; nous irons plus loin, car nous pensons qu'elle n'est au contraire que Ja conséquence du trouble fonctionnel des cellules cérébrales. A l'état physiologique, tout travail intellectuel s'accompagne d'un afflux sang'uin vers les centres nerveux, et cet afflux augmente avec l'effort développé. 11 est facile de comprendre combien alors il devra être intense chez un sujet en proie à cette hyperidéation permanente que présentent les malades frappés de délire aigu; il se transformera en un véritable état congestif. On peut même ajouter que si l'afflux sanguin suffisait à la production du délire, l'acrobate qui se suspend par les pieds ne manquerait point d'être pris d'un accès maniaque pendant cet exercice.
Les troubles intellectuels produits par le haschich, l'opium, la belladone, et surtout ceux produits par l'alcool, troubles aujourd'hui si bien connus depuis les travaux deM.Moreau (1), de Tours, et les recherches plus récentesdeM.Magnan(2), suggèrent l'idée d'un rapport possible les rattachant à une modification du sang, peut-être même à un empoisonnement. Les investigations ultérieures que nous nous proposons d'entrepren-
(!) Moreau de Tours. Du Haschich et de l'aliénation mentale. (2) Magnan. Da l'alcoolisme, des diverses formes du délire alcoolique et do leur traitement. Paris, 1874.
dre dans cette direction nous permettront peut-être d'élucider cetle importante question.
S'il y a empoisonnement, comme cette affection frappe surtout les héréditaires, il faudra admettre qJ Hérédité vésaniijue se manifeste par une sensibilité accrue des liquides sanguins aux influences extérieures, plutôt que par une modification de la substance propre des élémenls nerveux, à moins cependant que cette modification n'agisse elle-même sur le sang-.
L'aspect typhique des malades, les troubles physiques qu'ils présentent, leurs attitudes particulières si difficiles à décrire, mais si frappantes pour l'observateur qui les suit, les rapprochent singulièrement de cet état septicémique de plusieurs autres affections graves, et laisseraient facilement croire à un empoisonnement dont la nature nous échappe.
Qu'il soit donc permis d'envisager la possibilité d'arriver quelques jours à l'explication rationnelle de cet état pathologique.
On sait maintenant, qu'il existe dans Je sang de certains syphilitiques des modifications qui, quand onlH ies rencontre, peuvent permettre de faire le diagnostic de la maladie. Peut-être en sera-t-il plus tard de même pour le délire aigu.
Sans insister davantage sur les questions de doctrine qu'on peut discuter, mais non pas encore résoudre, nous allons aborder la simple étude des faits que le délire aigu a présentés à notre observation, en cherchant à dégager de leur complexité le caractère propre de chacun d'eux.
L'anatomie pathologique, l'étiolog*ie, le mode de développement et surtout les symptômes et la marche des accidents seront décrits avec soin, sans préjudice pourtant du pronostic et du traitement, qui auront leur paragraphe; nous donnerons le résumé de quelques autopsies en nous efforçant de lier les phénomènes observés pendant la vie aux altérations constatées à l'amphithéâtre.