ÉTI0L0G1E, MARCHE, DUREE, TERMINAISON
S'il n'est pas toujours possible de reconstituer les antécédents héréditaires des malades atteints de délire aigu, il arrive souvent que leur genre de vie, avant l'invasion de cette terrible maladie, les y prédispose par les excès de tous genres auxquels plusieurs d'entre eux se livrent, en admettant même que les actes désordonnés qu'ils ont commis ne soient déjà une preuve de cette hérédité. A l'appui de cette opinion, il nous suffira de citer deux observations prises dans la catégorie de malades auxquels nous faisons allusion. La première est celle d'un compositeur de musique, célèbre par le succès de popularité qu'a obtenu une de ses œuvres. La nommer serait désigner trop clairement l'auteur. Qu'il nous suffise de dire qu'on ne pouvait, il y aquelques années, faire un pas à Paris sans entendre fredonner sa chanson. La seconde est celle d'une femme du monde qui a toujours caché avec soin ses origines, mais qu'une éducation soignée trahissait suffisamment. L'un et l'autre sont morts de délire aigu après une existence bizarre pendant laquelle ils avaient obtenu quelques-uns de ces succès faciles que le gros public accorde si volontiers à ceux qui sous prétexte d'art, se croient autorisés à faire des excentricités.
Observation III
X... a toujours eu une existence des plus aventureuses : il appartient à ce monde d'artistes qui érigent l'excentricité à la hauteur d'un principe : on dit de lui que c'est un original. Ses allures ont toujours eu un caractère fantasque, et en vertu de cette loi qui veut que tous les aliénés se recherchent, il vit dans un milieu composé absolument de gens équilibrés comme lui au point de vue mental. C'est dire qu'il trouve là un aliment continuel à l'activité qui le dévore. Il manque absolument de suite dans les idées et a essayé de tous les arts avant de faire de la poésie et de la musique. La tournure particulière de son esprit, le coloris de son langage imagé, lui ont procuré quelques succès littéraires et facilité cette existence de plaisir qu'il mène depuis l'âge de dix-huit ans. Il en a vingt-six quand il entre dans le service.
Sa concierge est la seule amie qui lui reste dans le malheur; ses compagnons de plaisir, ingrats comme léseraient de vrais aliénés, ne viennent même pas prendre de ses nouvelles. C'est cette femme qui nous donne des renseignements sur ses antécédents et nous raconte que, depuis quelques semaines, il ne dormait que fort peu, passant ses nuits tantôt à travailler, tantôt à s'amuser. Depuis huit jours il se montre encore plus excité que d'ordinaire, ne mange presque pas, il est préoccupé et finalement, pris presque subitement d'un accès violent de désespoir, il cherche à se précipiter par la fenêtre. C'est à celte occasion qu'on l'amène à Sainte-Anne dans le service de M. Magnan.
Le soir de son arrivée, son délire est à son summum d'intensité. Le malade est maigre, sapeau chaude, sèche; son visagea une teinte terreuse sur laquelle ressort l'injection rouge de ses pommettes, les yeux sont excavés, brillants, les traits étirés, la langue sèche et noire; la voix est cassée. Le pouls est plein, 120 pulsations à la minute. T. H. 40°,8.
Il est impossible de fixer son attention. Il vocifère, se montre effrayé de tout ce qui l'entoure, et cherche à fuir; il ne parle pas d'animaux dans son délire.
Toute la nuit se passe sans sommeil. Le lendemain matin la température est à 40», 2. Dans la journée, il est pris de collapsus, et le soir, à la contre-visite, il reste étendu sur son lit avec de la carphologic, et prononçant à voix basse des paroles incohérentes au milieu desquelles on retrouve le nom de sa mère. La faiblesse est telle qu'il ne peut rester
assis sur son lit. Pouls perceptible seulement à la fémorale 140 — T. R. 42.4.
La mort survient quelques heures après.
A l'autopsie, on trouve que les poumons sont très légèrement congestionnés surtout à la partie postérieure; mais sans présenter aucune inflammation. Rien de particulier à noter dans le tube digestif. Le cerveau est énorme, il pèse à lui seul 1,480 gr., et avec le cervelet, la protubérance et le bulbe 1,630 grammes; les méninges sont injectées par places sans extravasations sanguines et nullement adhérentes. Le cœur est un peu surchargé de graisse et de couleur lie de vin; l'aorte légèrement athéromateuse est injectée dans sa face interne sur une largeur de 3 centimètres depuis les valvules sygmoïdes jusqu'à la crosse. Pas trace d'endarlérite dans les autres artères; le foie est jaunâtre, un peu gras, et le rein, décoloré à la substance corcicale, est hypérémié au niveau des pyramides de Malpighi.
Observation IV
Séraphine R..,, 30 ans, autrefois sans profession, et appartenant à une honorable famille, quitte son mari pour satisfaire plus facilement ses appétits et se lancer dans le monde qui s'amuse, sous le prétexte d'art lyrique; elle mène depuis plusieurs jours une existence des plus bizarres. Après maintes aventures, se trouvant sans ressources à sa sortie de l'hôpital où elle était entrée pour une fracture de cuisse, c'est aux militaires de Vincennes qu'elle demande sa nourriture trouvant cela très original pour une femme du monde; elle erre dans les bois, se livre au premier venu pour une gamelle de soupe, et passe une partie de son temps, nue ou à peu près, perchée sur une branche d'arbre, à distribuer des miettes de pain aux oiseaux. C'est pourquoi que les hôtes habituels du bois de Vincennes, l'ont snrnommée la « Fée aux oiseaux. »
Le 17 mai 1879. un promeneur du bois, surpris par l'apparition fantastique de cette femme à travers les branches, prévient les gardes, et Séraphine est arrêtée. Chemin faisant, elle gesticule, vocifère, prend des altitudes théâtrales et étonne par l'étrangeté de ses propos ceux qui l'ont arrêtée. Elle arrive le lendemain dans le service de M. Magnan, sans renseignements sur ses antécédents héréditaires. Quand on lui demande son nom : Je suis, la Fée aux oiseaux, répond-elle.
Ce qui domine par dessus tout chez elle, c'est un état maniaque parfaitement caractérisé ; elle crie, danse, frappe par ci par là, se
roule à terre, se montre effrayée des cloches et des aboiements de chiens qu'elle entend. Quelques jours après il n'y a plus d'animaux ni de cloches dans son délire, mais ses frayeurs persistent; elle cherche à mordre les malades qui l'approchent et se livre à l'onanisme.
di juin. L'excitation est la même ; la malade mange mal, se montre constamment inquiète, son attitude est moins franchement maniaque ; elle s'isole dans les coins, devient anxieuse. Le moindre bruit l'effraye. Dès qu'elle est seule elle prend des poses lascives.
Le 14. Refus des aliments, « ils sont empoisonnés. » Elle regarde dans l'espace, appelant Albert, Victor, se roule à terre en sanglotant.
Traitement: Cathétérisme œsophagien, injection hypodermique de •1 centigramme de chlorhydrate de morphine. Le soir l'excitation est la même, elle crache le lait qu'on lui introduit dans la bouche ; « il est empoisonné.» Pas de nausées. Lavement avec 4 grammes de chloral que la malade rend immédiatement. — Soir. Très violente excitation.
Le 15. A 8 heures du malin, injection de 1 centigramme de chlorhydrate de morphine. A 10 heures, même état. Pas de nausées. Refuse le lait. La sonde est alors introduite par le nez et une certaine quantité de liquide (six jaunes d'oeufs délayés dans trois verres de lait) est poussée dans l'estomac. Mais elle fait aussitôt des efforts volontaires, et vomit ce qu'elle vient de prendre. L'opération est recommencée en introduisant cette fois la sonde par la bouche. Séraphine prend ainsi une même quantité d'aliments qu'elle conserve.
A midi elle prend un verre de lait, mais aussitôt, très effrayée, se met à crier qu'on vient de l'empoisonner. Elle s'amaigrit, son regard est brillant, sa langue se sèche vers la pointe. Excitai ion impossible à décrire.
Le soir. Abattement, peau sèche, pommettes rouges,' face pâle, pouls 120. T. R. 39,8. Il est impossible de fixer son attention.
Le 16. Matin. Pas de sommeil. Séraphine n'a fait que crier toute la nuit en frappant à coups redoublés à la porte de sa chambre. On a toutes les peines du monde à lui faire avaler un verre de lait avec deux jaunes d'œnfs. Incohérence absolue, cris, chanls.
1 centigr. de morphine en injection matin et soir.
A la contre-visite, accès de fureur. Elle se jette partout, est terrifiée Lavement avec 3 gr. de chloral pour la nuit.
Soir : pouls 120. T. R. 40.
Le 17. T. R. 38,6. Pouls 124. Le lavement a été conservé. Séraphine a dormi pendant la première partie de la nuit. Ce matin elle paraît un
peu .-iméliorée, son excitation est moindre, mais sa voix est altérée et sa langue toujours sèche. Gathélérisme œsophagien. 1 centiyr. chlorhydr. de morphine en injection. Ou ne peut fixer son attention même pendant un instant
Soir. T. R. 39,5. Même état. Propos incohérents, peau sèche, langue noire. Malgré cela, la malade se prête assez volontiers au cathétérisme œsophagien, et se trouve assez bien d'avoir eu la langue et les lèvres humectées avec un mélange d'eau et de citron.
Le 18. T. R. 38,4. Pouls 120. La langue est moins noire. Séraphine boit seule un peu de lait sans parler d'empoisonnement; il faut cependant recourir à la sonde pour compléter la nutrition.
8 heures soir. T. R. 39,3. Pouls 120. Elle a bu dans la, journée près d'un litre de lait. La peau est moins sèche; langue noire, un peu moins d'excitation.
Le 19. Matin. T. R. 38,2. Pouls filiforme : 124. Un peu de sommeil clans la nuit. Ce matin, aphonie complète, frayeurs ; la malade se roule a terre en gémissant.
Soir. T. R. 40. Pouls 132. Tous les symptômes se sont aggravés, la langue est fuligineuse, sèche et rouge à la pointe, noiie à la base, l'haleine devient fétide; les yeux de plus en plus brillants sont excavés, l'amaigrissement est de plus en plus considérable, et la peau a pris une teinte terreuse.
Le 20, T. R.39,6. Pouls impossible à compter. Les mouvements sont continuels. Séraphine déjette les membres de tous côtés, devient de plus en plus incohérente, sa voix est cassée, la respiration haletante, le nez s'étire, les yeux se remplissent d'une sécrétion muco-purulente, la langue, les lèvres et les dents sont noires et encroûtées; la malade répand une odeur infecte. Diarrhée.
Soir. T. R. 40,2. Les mouvements, de plus en plus désordonnés, oui quelque chose de spasmodique et de choréiforme. A 8 heures débute la période de collapsus. Séraphine s'affaiblit et peut à peine parler; cependant, en approchant l'oreille on distingue encore des propos orduriers et des injures. A 10 heures et demie du soir, elle reste étendue sur son matelas dans un état demi coimiteux, les yeux grands ouverts, ternes, la peau recouverte d'un enduit visqueux, les doigts animés de petits mouvements; la respiration est ruspirieuse.
Le 21 au malin, T. R. 41,6. Même état. La malade a encore eu la force de :-e rouler deux fois en dehors du matelas étendu à terre sur lequel elle couche.
Morte quelques heures après la visite.
A l'autopsie, faite 24 heures après la mort, on trouve une injection assez marquée des méninges avec quelques sulfusions sanguines au niveau de la troisième frontale droite à la partie moyenne du lobe pariétal et à l'extrémité antérieure du lobe sphénoïdal du môme côté. Partout ailleurs les méninges sont tapissées par des arborisations très évidentes. L'hémisphère pèse 545 gr. Du côté gauche la pointe du lobe antérieur et le lobe pariétal inférieur ont également leurs méninges très injectées. Après aNation, ces dernières laissent voir un léger piqueté qui ne s'enlève pas au lavage. L'hémisphère gauche pèse 555 gr.; le cervelet la protubérance et le bulbe 155 gr. A la coupe, tout l'encéphale est injecté surtout dans sa substance blanche, sans présenter dans la couche corticale aucune altération.
L'épendyme est normal, sur tous les ventricules. Les parois du cœur offrent une teinte feuille morte; elles sont minces avec dégénérescence graisseuse, surtout dans le ventricule droit. Les valvules sygmoïcles sont fortement teintées en rouge, et l'aorte, à son origine, est un peu épaissie dans sa tunique interne. Cette dernière, pendant environ 5 ou 6 centimètres de longueur sur 3 de largeur, est tapissée par une arborisation de teinte lie devin qui s'étend dans le ventricule gauche. en 4 ou 5 places de peu d'étendue. Le foie est normal, les reins présentent uno coloration jaune de leur couche corticale; l'utérus, qui est celui d'une femme n'ayànt jamais eu d'enfant, ne montre aucune modification.
La lecture de ces deux observations donne fort à penser que les malades qui en sont l'objet ne sont pas indemnes d'antécédents héréditaires ; il est probable qu'ils sontiils ou petits-fils d'aliénés. S'il en est autrement et que leur genre dévie ne doive pas être attribué à une prédisposition spéciale, il est facile de comprendre qu'il a suffi à lui seul à préparer un terrain pour le délire aigu. Il est de plus important à noter que les deux sujets n'ont pas été pris brusquement du délire, et qu'ils ne sont arrivés que progressivement au summum de leur excitation. On peut l'affirmer, bien que l'un et l'an-
tre fussent déjà très délirants quand on les amena dans le service.
Il est à regretter, en général, que ces aliénés ne se présentent à l'examen médical qu'à une période assez avancée de la maladie; il est de la sorte assez souvent fortdifficile de reconstituer, à l'aide des renseignements fournis par la famille, les faits tels qu'ils se sont passés. Cependant, en fouillant avec soin les antécédents du malade, surtout en s'éclairant des indications recueillies près de l'entourage, on trouve toujours qu'avant de délirer complètement, il a traversé une stade prépara toire qui ne fait jamais défaut. Pas plus qu'aucune autre forme mentale, à part la manie hystérique ou épileptique,ou toxique, le délire ne débute brusquement. Quelques semaines avant l'invasion de la maladie, le sujet, homme ou femme, commence à se plaindre de malaises ; il change de caractère d'une façon à peine appréciable pour ses proches qui attribuent ce changement, lorsqu'ils le remarquent, à un incident quelconque, tandis que la cause réelle réside dans l'état maladif même du sujet. Cette phase préalable se trahit par des lassitudes, des bâillements, le manque de goût au travail, une tendance prononcée à l'égoïsme, une indifférence de plus en plus complète pour les choses qui occupaient d'ordinaire le malade: une mère, par exemple, négligera ses enfants, un mari restera indiflérent aux attentions de sa femme, et tel événement qui, dans toute autre circonstance, eût produit une forte impression ne tirera même pas le sujet de son apathie.
Peu à peu ces symptômes s'accusent, les malades perdent l'appétit, le sommeil, se montrent aisément
irascibles ; ils deviennent remuants, tracassiers, ne peuvent plus tenir en place; leurs forces sont diminuées, ils ont des lourdeurs dans les membres, se plaignent de douleurs dans la tête avec sensation de vacuité, manifestent des craintes au sujet de la folie, mangent peu, digèrent mal et sont en proie à une constipation opiniâtre. Quelques jours après, ce tableau va s'assombrissant; jusque-là rien n'avait pu faire soupçonner la gravité ni l'imminence du mal, mais dès lors la perplexité augmente, les malades commencent à se montrer préoccupés particulièrement de l'avenir, et l'état saburral de leur bouche donnant un mauvais goût à leurs aliments ils ne tardent pas à manifester des idées d'empoisonnement. Quelques jours encore, et leurs inquiétudes se transforment en frayeurs. Autour d'eux tout les étonne; ceux qui les approchent prennent un aspect terrifiant; ils se voient, la nuit, entourés de cadavres, et croient souvent que les membles les plus chers de leur famille sont morts (voirons. 1). L'excitation n'est pas longue à se manifester, et c'est habituellement à cette période que les aliénés entrent à l'asile. Cette phase est la plus active de leur maladie. Le tableau devient de plus en plus saisissant et il ne saurait désormais subsister aucun doute sur la nature du délire : les malades sont en proie à l'agitation la plus violente et présentent une perpétuelle instabilité; la tête, les membres sont continuellement en mouvement. Ils ne cessent de vociférer avec une volubilité intarissable et de la façon la plus incohérente; ils ont perdu tout sommeil, leurs yeux deviennent brillants. Parfois aucun genre spécial de préoccupations ne semble prédominer chez
eux, mois le plus souvent certaines phrases reparaissent qui trahissent au plus haut point l'angoisse et la terreur. Sous le coup d'un pareil désordre mental, les malades deviennent étrangers à tout ce qui les entoure* on ne peut fixer leur attention ni obtenir d'eux une parole sensée. Ils sont absorbés par la multitude des idées délirantes qui se pressent dans leur cerveau, l'érétisme nerveux esta son comble, tout leur est insuppportable. Quand on pénètre dans la chambre d'isolement qu'ils occupent on les voit fuir à l'autre extrémité et chercher à sortir par tous les moyens possibles; l'attitude défensive de leurs mains, qu'ils opposent quand on les approche, témoigne de leurs frayeurs.
A côté de ces troubles intellectuels, si effrayants par leur intensité, il ne tarde pas à se présenter d'autres symptômes qui augmentent encore le caractère de gravité de la maladie. Sous l'influence d'idées d'empoisonnement, les malades ne consentent à prendre aucune nourriture, ce qui a pour conséquence l'affaiblissement des forces et un rapide amaigrissement ; la température, qui s'est élevée progressivement, oscille entre 39° et 40°, dépassant même parfois ce dernier degré (voir observation I) ; le pouls atteint 150 pulsations, la peau devient brûlante, sèche, ou quelquefois se couvre d'une sueur visqueuse ; la face est pâle, de teinte terreuse, les pommettes sont rouges, la langue noire et desséchée; dévorés par une soif ardente, ces malheureux se jettent quelquefois avec avidité sur le verre qu'on leur présente, niais c'est pour recracher tout aussitôt le liquide ingéré : ce fait est à rapporter à l'influence d'une véritable hydrophobie due aux spasmes des muscles de la dégluti-
tion; d'autres fois ils repoussent la boisson sans même vouloir y goûter; les lèvres et les dents se recouvrent d'un enduit fuligineux, et la salive décomposée répand une puanteur pénétrante; ils ont un crachotement continuel; l'articulation des mots devient difficile, leur langue s'ulcère. Quelques jours encore, et cette exaltation diminuera, puis se dissipera pour faire place à une période d'affaissement et de collapsus. A ce moment peut naître un espoir trompeur, et un observateur inexpérimenté penserait volontiers à un rétablissement, alors qu'en réalité cet affaiblissement est un indice certain d'épuisement de toutes les ressources de l'innervation. Pendant cette transition, le retour d'un peu de lucidité peut venir aug*menter l'illusion. Elle ne dure guère, car les traits s'altèrent de plus en plus, le pouls s'accélère encore, la respiration est irrégulière et haletante, dans les conjonctives s'amasse une sécrétion purulente, l'articulation est presque impossible; la languie s'ulcère, et la constipation du début se résout souvent en une diarrhée incoercible. C'est à cette période ultime qu'on observe les soubresauts des tendons, qu'on voit les membres animés de petites secousses médullaires tirant leur gravité des altérations profondes de la moelle dont elles sont le symptôme. Puis la mort survient.
L'intensité des phénomènes qu'on observe dans le délire aigu montre, à n'en pas douter, qne cette maladie est la plus grave de celles qu'offre la pathologie mentale. Elle tire cette gravité moins des troubles intellectuels que présentent les sujets atteints que des troubles phsyiques par lesquels ells se manifeste. Dans la manie, en effet, il n'est pas r?~c ^ rencontrer aussi une exci-
talion très vive accompagnée d'une multiplicité d'idées I incohérentes, sans que cependant cet état ait jamais é considéré comme fort grave. Mais dans ce cas je lher. mometre ne donne jamais que peu ou point d'élévation de température, alors que dans l'affection qui nous oc cupe elle atteint près de 42 degrés. Cette élévation thermique suffirait à elle seule pour expliquer un pronostic presque forcément fatal.
La marche du délire aigu est toujours rapide; rarement elle dure plus de huit ou dix jours dans la période d'état, et lo-sque cette maladie a franchi les degrés préparatoires où son existence pouvait encore être douteuse, il est rare qu'elle se termine autrement que par la mort.
Mais quand le délire aigu n'est pas arrivé à son summum d'intensité, lorsqu'il n'a pas dépassé la durée de quatre ou cinq jours, les symptômes peuvent encore rétrograder, et le malade revenir à des conditions meilleures sans présenter de collapsus. Dans ce cas, les accidents diminuent d'intensité, l'agitation se calme peu à peu, le pouls se ralentit et reprend de la force et de la souplesse, la langue s'humecte, le sommeil reparaît, le sujet rentre dans les conditions ordinaires de la folie, et, après une convalescence toujours très longue, peut arriver à la guérison, tout en conservant pendant un temps de durée variable quelques hallucinations ou idées délirantes.
Nous avons même pu observer un certain nombre de guérisons à une période assez avancée de la maladie, comme le prouve l'observation suivante:
Observation V (I).
L... (Adèle), brunisseuse, 38 ans, est enfant naturel et n'a jamais onnu son père; du côté maternel pas d'antécédents héréditaires fâcheux, 'obre. Dans le courant de mai 1880, elle se plaint de malaises, dedoueurs d'estomac, perd l'appétit, le sommeil; son humeur devient mobile :t ses occupations habituelles lui sont insupportables. Elle ne se rend lus à son ouvrage avec la même régularité, cherchant un prétexte our changer d'atelier; il lui semble que sa patronne va la gronder au njet de son travail. Peu à peu elle se montre effrayée, les gens qui l'enourent lui semblent avoir des figures d'agonisants, toutes les personnes ui l'approchent sont changées; « tout ça n'est pas naturel, il se passe uelque chose d'extraordinaire. «L'excitation, les frayeurs augmentent, eviennent violentes, et le 6 juin la malade entre dans le service de A. Magnan.
Pas de lésion organique appréciable. Urine normale.
A son arrivée : T. R. 39°. « On fait passer son mari pour ce qu'il l'est pas. » Hallucinations légères, aspect inquiet; s'excite, demande à artir, déchire ses vêtements et refuse de manger. Langue blanche, inflation saline. Pouls 101, T. R. 38,2.
Le 7 juin. Excitation dans la première partie de la nuit, l'aspect est e plus en plus inquiet. Soir, T. R . 39,4.
Le 8. T. R. 39,2. Pouls 108. L'examen attentif des différents organes e révèle aucune lésion susceptible d'expliquer l'élévation de la temérature. La peau est très chaude. La langue est rouge à la pointe et Ianche à la base. Loquacité, excitation, frayeurs; « je n'ai jamais rien ris, on m'empoisonne. » On a toutes les peines du monde à lui faire rendre quelques jaunes d'œufs étendus de lait.
Un verre de limonade purgative. Bromure de potassium 4 gr. Soir, ! R. 40°.
Le 9. T. R. 39,6. Pouls 120. Aspect tout à fait maniaque, loquacité, hants, propos incohérents. Adèle répète les mots qu'on prononce, reherche les consonnances. La langue est rouge.
Toniques. 3 pilules suif, de quin. 0,10. Soir, T. R. 40,2.
(1) Voir la planche à la fin de l'ouvrage.
Le 10, T. R. 39,8. Pouls 124. La nuit a été mauvaise, la malade u b défend de ne pas aimer son mari, même excitation. Ventre ballonné I non douloureux. Langue blanche. Brom. de pot. 4 gr., quin. 0, 30 cent f Vin de Bordeaux, un verre de limonade purgative. Soir, T. R. 40°.
Le 1 1 . T. R. 39,6. Pouls 116. La langue devient sèche; elle es: |î rouge à la pointe et brune à la base, les yeux sont excavés, brillants, I les pommettes roses, la l'ace terreuse et le regard vague. Quand on I s*approche du lit, la malade cherche à se dissimuler et à fuir. Gestes I bizarres, cris, chants, etc. Brom. pot. 4 gr., suif. quin. 0,30. Limonade vineuse. Vin, un verre limonade purgative. Soir, T. R. 40°.
Le 12. T. R. 39,4. Pouls 112. Adèle manifeste ce matin des craintes, d'empoisonnement un peu moins vives que d'ordinaire. Elle prend volontiers une tasse de chocolat. La loquacité est la même, les mouvements sont désordonnés, les lèvres conservent leur sécheresse. Pas de sommeil. Suif. quin. 0,30. Un verre de limonade purgative Soir, T. R. 39,8.
Le 13. T. R. 39,2. Pouls 112. Un peu moins d'excitation et de loquacité; les mouvements des bras et des jambes continuent encore; toutelois la malade n'a pas quitté le lit de toute la nuit. La langue est toujours blanche et épaisse à la base, rouge à son extrémité.
Le bromure, le sulfate de quinine et les toniques sont continués. Soir, T. R. 40,4.
14 juin. T. R, 39,4; pouls, 112. Même état; pas de sommeil, les traits sont grippés, la face pâle, les pommettes rouges, expuition continuelle.
Même traitement. Soir, T. R. 39,4.
Le 15. T. R. 39,2. Pouls 120.
La malade a bu son lait assez volontiers ; le visage est moins grippé et les traits moins altérés, bien qu'elle n'ait pas dormi de la nuit.
0,20 centig. suif, de quin. et continuation du même traitement. Soir T. R. 39,6.
Le 16. T. R. 38,7. Pouls 92. Adèle qui a été excitée une partie de la nuit a dormi un peu ce matiu ; elle est sensiblement plus calme ; sa physionomie est reposée.
Même traitement. Soir, T. R. 39,4.
Le 17. T. R. 39°. Pouls 116. Insomnie ; la malade s'excite de nouveau, redevient loquace, ses mouvements sont désordonnés ; elle bouleverse tout dans la chambre; cependant son altitude se rapproche da-
Liage de l'excitation maniaque simple. La [gagne est encore sèche à
la pointe. . Q
Môme traitement et un verre de limonade purgative. Soir, T. R. 39,<s.
Le 18. T. R. 40. Pouls 132°. La journée d'hier a été mauvaise. Adèle n'a pu avaler que quelques cuillerées de lait; des spasmes de la glotte lui font rejeter les aliments qu'on lui présente; la nuit également mauvaise: la malade prise de frayeurs continuelles n'a fait que pousser des cris, se sauvant dans tous les coins de la chambre. Pas le moindre sommeil. Ce matin, sa voix est rauqne. Excitation, cris, frayeurs; la langue redevient sèche à la pointe et noire à la base. Adèle psalmodie des romances incohérentes sur des airs lugubres; elle offre de légers soubresauts dans les tendons de l'avant-bras, les mouvements des mains sont incoordonnés et s'accompagnent d'un petit tremblement. La journée a été moins mauvaise. Soir, T. R. 39,6. Le 19. T. R. 39,4. Dn peu d'amélioration. La malade a pris du lait eta pu dormir quelques heures dans la nuit; les secousses médullaires ont disparu. Soir, T. R. 39°.
Le 20. T. R. 38,4. Pouls 92. L'amélioraiion semble vouloir se con- Inuer. La malade se lève du lit pour aller s'étendre sur un paillasson. La langue est humide et rosée, les lèvres et les dents moins encroûtées; les mouvements sont encore désordonnés. Soir, T. R. 39e.
Le 2t. T. R. 38°. Pouls 100. Plus excitée qu'hier; elle boit difficilement et crache les aliments; se promène dans la chambre en portant les mains sur tout ce qu'elle rencontre; elle ne parle pas et semble ne pas comprendre ce qu'on lui dit.
Le 22. T. R. 38. Pouls 96. L'excitation se rapproche davantage de la manie simple, la langue est moins sèche, les aliments sont acceptés plus volontiers. On continue le même traitement avec 2 grammes de chloral pour la nuit. Soir, T. R. 39,4.
Le 23. T. R. 37,8. Pouls 84. Sommeil de 4 heures après l'administration du chloral. Etat général meilleur, se rapprochant de plus en plus de la manie ordinaire. Soir T. R. 38,8.
Le 24. T. R. 37,6. Agitation extrême, la malade ne veut pas laisser prendre son pouls. Langue humide couverte d'un enduit jaunâtre. Peau fraîche. Diarrhée. Soir, T. R. 38°.
Le 25. T. R. 38,2. Excitation, mouvements désordonnés. Adèle se roule à terre, bouscule tout dans la chambre. Impossible de prendre le pouls. Soir, T. R. 38°.
Le 26. T. R. 37,6. Même état; bain d'un quart d'heure. Soir
T. R 38.4. Souffle au cœur avec maximum d'intensité au second temn* et à la base. ^
Le 27. T. R. 38,4. Loquacité. La malade, qui a dormi un peu cette nuit, mange plus volontiers. Langue humide. Soir T. R. 38,9. Le 28. T. R. 38. Soir, T. R. 38,2.
Le 29. T. R. 38,4. Soir, T. R. 39.
Le 30. T. R. 38. Sommeil de deux heures; langue humide et rosée constipation. Un verre de limonade purgative. Soir T. R. 38.6.
1er juillet. T. R. 38.4. Pouls 112. La malade, ayant eu la diarrhée hier, n'a pas pris ce malin sa limonade purgative ; la peau est encore chaude, mais moins sèche, la face est pâle et les pommelles sont moins rouges. Soir, T. R. 38,6.
Le 2. T. R. 38. Pouls 112. Dans la journée, quelques légers frissons. Soir T. R. 39.6.
Le 3. T. R. 38,4. Pouls 116. Peau à peine chaude, langue humide, état franchement maniaque ; la malade cherche à prendre les objets qui l'entourent et à les déchirer. Quelques idées de persécutions avec hallucinations. Elle a vu cette nuit, dit-elle, N. S. P. le pape qui lui a défendu démanger. Auscultation impossible.
Soir, T. R. 38,2.
4 juillet. T. R., 38,4. Se plaint de ce que son vin n'est pas assez sucré. Dans la journée un frisson. Soir, T. R. 40,4,
Le 5. T. R. 40°. Excitation très grande. Impossible de compter le pouls et d'ausculter la malade qui crie dès qu'on applique l'oreille sur sa poitrine. Soir, T. R. i0,6.
Le 6. T. R. 40.2. Pouls, 130. Même excitation. Pupilles mobiles et inégales par intervalles ; nouvelles idées de persécutions : on lui met du mercure dans la bouche pour l'empoisonner. » Pas de sommeil. On| continue le bromure et les toniques. Sulfate de quinine, 20 centigr. Soir, T. R. 40,4.
Le 7. T. R. 41». Pouls, 140. Les cheveux blanchissent; abattement profond. La malade reste dans le decubitus dorsal ; ses traits sont profondément altérés, les pommettes sont fortement injectées, le regard est brillant, la peau est chaude et sèche. A la percussion, on tro ive de la matité à droite et à la base. L'auscultation, quoique très difficile, laisse percevoir l'existence d'un souffle à ce même niveau.
Même traitement. Vésicaloire. Soir, T. R. 40,8.
Le 8. T. R. 38,8. L'excitation est moindre ; la malade répond aux questions, elle boit 'volontiers du lait et conserve encore un peu ses
forces. Dans l'après-midi, frissons suivis d'une violente excita'1' a Journée mauvaise. Soir, T. R. 41,6.
Le 9. T. R. 39.6. Fouis, 120. Langue blanche, peau chaude, quelques sueurs. Toux depuis hier. Pas de crachais. Adèle parle du pape qu'elle entrevoit parfois, et qui lui défend certaines choses. A l'auscultation, on entend du souffle depuis la base du poumon droit jusqu'au milieu de l'omoplate. Tout à fait en bas, on distingue nettement de nombreux râles sous-crépilants.
Vésicatoirc. 50 cenligr. sulfate de quinine. Soir, T. R. 4io. Le 10. T. R. 39,6. Pouls, 108. Se plaint de nouveau du mercure qu'on lui met dans la bouche « elle n'aime que les bonnes choses, elle n'est habituée à se priver de rien ; ce n'est pas une raison parce qu'elle n'a pas de famille pour lui faire des misères. » La pneumonie tend à se limiter. Soir, T. R. 40,8.
Le 11. T. R. 39°. Pouls, 120. Très excitée pendant la nuit. Ce matin, un peu plus de calme; propos incohérents : on peut cependant obtenir quelques réponses. Pommettes rouges ; langue rouge, recouverte de petites saillies blanchâtres.
Sulfate de quinine, 40 centigr. Soir, T. R. 41,2. Le 12. T. R. 40. Pouls. 120. Assoupissement; respiration fréquente (48 par minute); râle sous-crépitant au tiers inférieur du poumon droit; souffle à la base à gauche. JPIeurs, gémissements plaintifs; mouvements désordonnés; face rouge. La malade avale volontiers le lait qu'on lui présente. Sulfate de quinine, 40 cenlig. Soir, T. R. 41.8.
Le 13. T. R. 40.2. Pouls 132. Un peu de sommeil jusqu'à minuit ; au réveil, hallucinations; voyait le médecin derrière la porte, appelait la fille pour lui faire ouvrir; se levait pour recevoir le pape qui venait dans sa chambre « Ellelui tendait les deux mains sans scrupule ». Ce matin elle psalmodie des airs lugubres d'une voix cassée ; ses traits s'altèrent de p'us en plus; la respiration est haletante. Auscultation impossible à cause des chants de la malade. Les secousses médullaires des mains reparaissent. Adèle est effrayée, craint qu'on ne la laisse seule, s'accroche à ceux qui l'entourent ;« elle va mourir». Tâtonnements inconscients autour de son lit. Bromure de potassium, 4 gr. Salicylate de soude, 4 gr. Toniques. Soir. T. R. 42.
Le 14. T. R. 39. Pouls 146. Le salicylate de soude n'a pu élre administré que fort avant dans la soirée d'hier. Ce matin les traits sontmoins fatigués, les pommettes moins rouges; la malale chante encore, mais cesse dès qu'on lui dit de se taire; sa voix est cheyrotanle. Adèle tient
Briand. 5
sa main appliquée sur la région précordiale ; les battements du cœur sont éclatants. La respiration est plus libre; le souffle persiste à la base du poumon gauche, et le râle sous-crépitant au tiers inférieur du poumon droit. Crachats déteinte rouillée adhérant au fond du vase; la malade rit et s'excite en parlant d'une noce à laquelle elle va assister. Quelques frayeurs par moments; encore un peu de tremblement des mains. Même traitement. Soir. T. R. 40.
Le 15. T. R. 39. Pouls, 96. La peau est moins chaude; hier soir, frayeurs très vives; en entendant le feu d'artifice de la fête, elle croyait qu'on tuait les Français et cherchait à fuir. Ce malin elle se rend compte de son erreur. « Je vais mieux » dit-elle. Les pommettes sont moins rouges-, l'état général est meilleur; les soubresauts des tendons ont dis* paru complètement; la malade ne tâtonne plus autour d'elle comme les jours précédents et se rend un peu compte de sa situation. L'infirmière lui a apporté un sifflet dont elle se sert pour l'appeler.
A l'auscultation, mêmes signes physiques. Soir. T. R. 39.8.
Encore quelques râles sous-crépitants h droite; la voix est toujours cassée. Sulfate de quinine : 40 cent.
T. R. 41°. Pouls 120. La soirée et la nuit ont été mauvaises; excitation violente, pas de sommeil ; la peau est chaude, le tremblement des mains a reparu, les gestes redeviennent désordonnés, les papilles linguales sont noirâtres et se détachent sur un fond rouge et sec; petites ulcérations à la pointe de la langue. Toux opiniâtre. Hallucinations multiples accompagnées de frayeurs; elle appelle Elise, elle voit un monsieur de Passy qu'elle connaît, il est avec son petit garçon. Peut-être faut-il attribuer l'élévation de la température à ce que la malade n'a pas eu de salicylate hier. Souffle au cœur.
Traitement: Bromure de potassium. Salicylate de soude. Toniques. Soir, T. R. 40.6.
Le 17. T. R. 39.8. Pouls 120. La respiration est plus facile, la langue moins sèche. Une heure de sommeil dans la matinée. Soir T. R. 40,8 ; 2 grammes de salicylate pour la nuit.
Le 18. T. R. 38,8. Pouls 104. «C'est le 20 octobre que son mariage sera consommé avec les petits moutons. » Chants; peau moins chaude; les pommettes ne sont plus aussi rouges, la langue est rose, humide, les papilles blanches ; le tremblement des mains a disparu.Peu ou point de râles sous-crépitants; encore un peu de souffle à droite. La malade, qui se prête assez volontiers à l'examen, répond qu'elle se trouve
un peu mieux et cesse de chanter quand on l'en prie. Un peu de diarrhée depuis hier. Soir, T. R. 40,8. 2 grammes de salicylate.
Le 19. T. R. 39°. Excitation dans la soirée d'hier. Prétendait que le médecin lui avait mis un cordon autour du con ; se sauvait dans un autre lit. Soir, T. R. 40,6.
Le 20. T. R. 39,6. Pouls 128. Peau un peu chaude. Hallucinations de la vue et de l'ouïe : voit son beau-frère et lui parle en chantant.
La toux persiste; mêmes crachats. Auscultation impossible. Soir. T. R. 40,8. 2 gr. de salicylate.
Le 21. T. R. 38,8. Pouls 132. Excitation, hallucinations. Adèle parle de M. Thiers qui lui défend de mettre sa chemise; elle fait des efforts très énergiques pour déchirer son drap; on peut juger par là que ses forces sont assez bien conservées. Elle a dormi quelques heures cette nuit.
Sulfate de quinine 40 centigr. Bromure de potassium. Toniques. Soir, T. R. 40°.
A 9 heures du soir, elle commence à s'endormir. 2 grammes de salicylate.
Le 22. T. R. 38. Pouls 120. Excitation moindre, peau encore sèche; langue rose, un peu humide; pas de soubresauts des tendons.
Le 23. T. R. 38,4. Pouls: 120. Aspect moins inquiet ; état général meilleur; Pincohéreuce persiste « Je suis, dit-elle, dans le 3e chasseurs de Boulogne » « Vous êtes médecin, je duis vous obéir» « Donnez moi du café au lait; je ne puis pas manger beaucoup; mais petit à petit ça viendra.» Se nourrit toujours avec difficulté. Sulfate de quinine: 30 centig. Le soir T. R. 39.
Le 24. T. R. 38,6. Pouls. 126. Incohérence « Je ne m'appelle pas L..., je suis madame M..., ça ne vous regarde pas » Le râle sous-crépitant persiste, mais l'état général est meilleur. Soir T. R. 39,2.
Le 25. T. R. 38,4. Pouls. 130. L'amélioration se continue ; la nuit a été bonne, la malade est plus calme, et mange seule ce malin du pain trempé dans du café au lait ; elle avale coup sur coup plusieurs verres de lait. Langue rosée.
Sulfate de quinine : 30 centig.; 3 gr. salicylate. Sirop de groseilles, eau de Seltz. Soir T. R. 39.
Le 26. T. R. 38. Pouls. 108. Sommeil pendant la visite. Soir T. H. 38.
Le 27. T. R. 38. Pouls. 108. Elle chante encore, mais d'une voix assurée et moins chevrotante; elle se rapproche de l'état maniaque simple. Soir T. R. 38,4,
Le 28. T. R. 37,8. Pouls. 108. L'amélioration se continue, le sommeil a été bon; malgré son excitation on parviem à fixer son attention et à obtenir des réponses précises. L'amaigrissement est considérable Soir T. R. 38,2.
Le 29. T. R. 38.2. Pouls. 108. Adèle est plus tranquille, a dormi une partie de la nuit : « Je dors, dit-elle, quand on ne me jette pas de farine ». Moments de lucidité, espiègleries. Rien à l'auscultation. Soir T. R. 38.
Le 30. T. R. 38. Pouls, 108. Attitude franchement maniaque. « Je ne puis mTempêcher de remuer » dit-elle. Soir. T. R. 38.
Le 31. T. R. 37,8. Pouls, 108. Même état. Soir. T. R. 37,8.
1er Août. T. R. 37,6. Pouls 100. Amélioration sensible; l'appétit est complètement revenu. Soir. T. R. 38.
Le 3. T. R. 37.8; Pouls 80. Bon sommeil ; calme. La malade a vu hier son mari et l'a bien reçu, mais elle est très espiègle. Elle s'est levée hier quelques heures. Soir. 37.8.
Le 3. T. R. 39.6; Pouls. 104. Soir- T. R. 38.
Le 4. R. R. 37.8 ; Pouls 108. Soir. T. R. 38. -Le 5.T.R. 38; Pouls. 104. Sjir. T. R. 38.2.
Le 6. T. R. 37.8; Pouls 108. Soir T. R. 38.6.
Le 7. T. R. 28.2; Pouls 108. Un peu plus d'excitation. Le sommeil est toujours bon. Rien dans les organes thoraciques. Espiègleries. Soir, T. R. 38.8.
Le 8. T. R. 38.4 ; Pouls 108. Soir T. R. 39.4. Se plaint de douleurs dans l'oreille droite. Cataplasme.
Le 9. T. R. 39 ; Pouls 120. La douleur de l'oreille augmente; rien de visible à l'extérieur. Soir, T. R. 39.6.
Le 10. T- R. 38.8; Pouls 120. On voit poindre une rougeur au pourtour de pavillon de l'oreille. Décoction de mauve et pavots en injections Cataplasmes émollients. L'excitation revient, la malade se remet à chanter, mais d'une voix moins cassée. Soir. T. R. 39.2.
Le 11. T. R. 28.4 ; Pouls. 104. Ouverture de l'abcès. Chants et gestes incohérents. Soir. T. R. 38.6.
Le 12. T. R. 38; Pouls 104. Mauvais sommeil ; cependant l'excitation est moindre. Le gonflement a diminué, et le pus s'écoule par l'oreille. Salicylate 2 grammes. Sulfate de quinine 30 centigrammes. Soir T. R. 38.6.
Le 13. T. R. 37.4; Pouls 112. Soir. T. R. 38. Souille précordial
disparu.
rL ta. - *■*
Le 14. T. R. 37.8; Pouls 105, Un peu d'abattement, la malade répond moins volontiers que d'ordinaire. Peu de de sommeil cette nuit. Soir. T. R. 37.8.
Le 15. T. R- 27.6; Pouls filiforme :|100. Les espiègleries persistent. Pâleur extrême de la face ; grande mobilité dans les idées et dans les gestes. Sommeil meilleur, quoique entrecoupé de quelques hallucinations effrayantes. Ce matin, elle écoute comme si elle entendait quelqu'un sous son lit. Soir. T. R. 38.
Le 16. T. R. 37.8; Pouls 100. Soir. T. R. 38.
Le 17. T. R. 37.8; Pouls 104. Soir. T. R. 38.2.
Le 18. T. R., 37,6; Pouls, 100. gLe sommeil grevient. Bizarreries, chants. Soir, T. R., 38°.
Le 19. T. R., 37,8; Pouls, 100. Sommeil léger, attitude encore un peu maniaque. Soir, T. R., 37,8.
Le 20. T. R., 38e; Pouls, 96. Soir, T. R., 38».
Le 21. T. R., 37,8; Pouls, 96. L'amélioration se maintient, Adèle est calme et demande à descendre dans le jardin. Incohérence passagère. Soir, T. R., 38°.
Le 22. T. R., 37,6; Pouls, 92. Soir, T. R., 38,2.
Le 23, T. R., 38°, Pouls, 92. Soir, T. R., 38,4.
Le 24. T. R., 37,8; Pouls, 80. Soir, T. R., 38.
Le 25. T. R., 37,6; Pouls, 84. La guérison s'affermit de plus en plus.
Soir, T. R., 38,7.
Le 26. T. R., 37,4; Pouls, 80. Soir, T. R., 37,6. Le 27. T. R., 37,4; Pouls, 76. Soir, T. RM 37,6. Le 28. T. R., 37,4; Pouls, 80. Soir, T. R., 37,6. Le 29. T. R., 37.4; Pouls 80. Soir, T. R., 37,6.
Le 30. La guérison de l'étal aigu est complète; il reste à peine un peu de mobilité d'humeur et de l'amaigrissement. La malade mange avec appétit. Ses forces reviennent peu à peu, et elle ne conserve qu'un vague souvenir de toules ses frayeurs. Elle semble sortir d'un songe et ne croit pas êire dans le service depuis si longtemps. Elle parle de son mari, de ses enfants et demande à les voir; elle rit, elle plaisante avec les autres malades et reste un peu plus enjouée qu'elle ne l'était précédemment, se montrant très enchantée de la moindre espièglerie.
Le 20 octobre. Adèle est d'humeur moins mobile; ses règles, qu'elle n'avait pas eues depuis plusieurs mois, ont reparu sans déterminer de changements notables dans le caractère de la malade.
Le 30. Ailèle est allée passer une journée dans sa famille, et s'est très bien comportée. La convalescence persiste, mais les forces reviennent lentement.
Le 12 novembre. La malade quitte le service complètement guérie. Nous n'avons pas perdu de vue notre malade depuis sa sortie; elle vient de temps en temps à la consullation gratuite et sa guérison se maintient. Après quelques semaines de séjour à la campagne elle a repris son embonpoint, et a pu, en revenant à Paris, se livrer à ses occupations habituelles.
Cette observation est intéressante à plus d'un titre. D'abord nous y rencontrons à peu près tous les symptômes qui ont été décrits dans le délire aigu ; nous voyons en outre, après une période d'une quinzaine de jours pendant laquelle la température s'était maintenue très élevée, la malade entrer néanmoins en convalescence malgré la gravité des symptômes physiques qu'elle présentait. Ce n'est pas tout. Il est survenu chez elle à ce moment une de ces pneumonies que l'on observe quelquefois consécutivement à certains états graves; cette complication s'est accompagriée de symptômes absolument semblables à ceux du début de la maladie, et s'est comportée, on peut le dire, comme elle le fait dans le délire toxique. Ne sait-on pas, en effet, que lorsqu'une pneumonie ou une affection fébrile quelconque s'installe chez un buveur, elle détermine chez cet alcoolique en puissance un délire caractéristique qui n'est autre que le délire alcoolique? De même, chez notre malade, cette complication a donné un nouvel élan à la maladie en déterminant une autre poussée délirante qui reprenait tous les caractères de délire aig-u qu'elle avait déjà une fois présentés. Les troubles
intellectuels qui l'ont accompagnée étaient donc à prévoir. L'otite externe qui s'est déclarée en dernier lieu a déterminé à un degré moindre les mêmes résultats, mais comme elle est intervenue à une période plus avancée de la maladie, son cortège délirant avait pris un caractère moins intense. Pour que la comparaison faite soit complète, il nous suffira de dire que lorsqu'un buveur se fait une fracture quelconque, son délire sera d'autant moins actif que l'usag*e des boissons alcooliques aura cessé depuis plus longtemps. A côté de cela, il ne faut pas oublier que les réactions fébriles dans l'otite sont bien moindres que celles qui accompagnent une pneumonie.
Au cours de l'observation que nous venons de rapporter, le salicylate de soude a été administré à plusieurs reprises, et presque toujours son administration a été suivie d'un peu d'abaissement de la température. Ya-t-il eu simplement coïncidence, ou faut-il imputer à cet agent la dépression thermique observée? Des expériences récentes entreprises par M. Bochefontaine attribuent au salicylate une action sur les centres nerveux qui déterminerait un abaissement de température; on peut donc admettre qu'il n'y a pas dans ce fait une simple coïncidence.
Il ressort en outre de ce cas que le délire aig«u peut être suivi de g-uérison, mais que toujours la convalescence est longue. Dans cette dernière observation, l'issue favorable est due en partie, sinon entièrement, à la liberté absolue dont notre malade a joui même pendant sa période la plus aig«ue. Durant notre internat dans le service de M. Magnan, il nous a été donné
d'observer quelques autres cas de guérisons inespérées à la suite desquelles s'est développée en nous la conviction intime et bien difficile à ébranler, que si ces malades eussent été camisolés, ils seraient morts fatalement. Comment admettre que dans des cas de cette gravité où la nutrition est si défectueuse, il soit possible d'immobliser laçage thoracique comme le font la camisole et la fixation au lit sans que, de l'hématose incomplète qui en est le résultat, il s'ensuive une conséquence fatale? Les efforts incessants des malades pour se débarrasser de leurs liens ne font d'ailleurs qu'augmèn ter leur excitation et épuiser leurs forces déjà déprimées. La liberté des mouvements, au contraire, doit mettre les malades dans les meilleures conditions en facilitant le jeu de leurs organes respiratoires.
De toutes les considérations qui ont décidé M. Magnan à supprimer dans son service toute camisole ou mode d'attache quelconque, celles qui précèdent sont les plus importantes. Pour éviter, ce qui arrive presque toujours, que les malades ne se déshabillent ou ne veuillent pas garder le lit la nuit, on leur met un maillot : C'est un vêtement d'une seule pièce, ressemblant à certains costumes de bain ; il est en étoffe plus ou moins résistante suivant le degré d'excitation du sujet. Ainsi couverts, les malades sont laissés libres sans qu'on ait à craindre de les voir déchirer leurs vêtements et s'exposer à un refroidissement.