DES DÉLIRES D’EMBLÉE
La clinique enseigne qu’un nombre considérable de délires ont comme caractère essentiel d’àpparaître avec une étonnante brusquerie, sans préparation aucune. En quelques jours, en ■quelques heures, parfois même d’un instant à l’autre, des idées délirantes se font jour, sans qu’il soit possible quelquefois de les rattacher à quoi que ce soit. Au milieu du "calme le plus complet, se produit d’emblée une bouffée d’idées délirantes! Dans certains cas, il n’est guère que le délire épileptique dont la brusque apparition puisse être comparée à cette explosion de troubles intellectuels.
Toutes les idées délirantes peuvent s’observer dans ces cas. Parfois c’est une idée de persécution ; les malades se croient tout-à-coup l’objet d’une surveillance spéciale, d’un espionnage de la part d’ennemis imaginaires, ou des gens qui les environnent habituellement ; ils sont encore persécutés par les 'prêtres, les jésuites, et sont l’objet d’une sourde machination. Très fréquemment c’est une bouffée de délire ambitieux; ils ont une mission divine, ils se croient Dieu ou Jésus-Christ ; ils ont une haute destinée ; ils seront rois, empereurs, prophètes; ils ont une immense fortune. Tous ces délires sont exprimés tantôt avec un calme et un sang froid qui témoignent nettement de la conviction des malades; tantôt avec une exaltation enthousiaste, quand il s’agit d’idées ambitieuses, tantôt avec une terreur inexprimable quand il s’agit d’idées de persécution. D’autres fois, au milieu des occupations journalières, éclate brusquement un accès de manie avec un désordre com-
plet dans les paroles, dans les actes, et des hallucinations multiples. D’autres fois, c’est un délire à forme mystique. D’autres fois enfin, ce sont des délires impossibles à qualifier, et qui sont spéciaux aux dégénérés. Tout à coup, ils ne reconnaissent plus leur entourage; s’étonnent lorsqu’ils s’entendentappeler par leur nom, et soutiennent avec conviction qu’ils n’existent plus. En général, les idées délirantes reflètent assez bien l’état mental habituel des malades ; le débile ne délire pas comme le dégénéré intelligent ; leur attitude est le plus souvent reconnaissable.
Quelles que soient l’évolution et la destinée de ces différents délires, Ce qui les caractérise avant tout, c’est leur mode d’ap- / parition ; les dégénérés seuls, comme le démontreront les nom-J breiises observations que nous publions, ont le droit de faire ainsi un délire d’emblée. Pour qu’un trouble intellectuel important se produise et se manifeste en si peu de temps au dehbrs, il faut un terrain préparé, un cerveau faoile à déséquilibrer. C’est d’ailleurs un simple trouble fonctionnel sans retentissement sur la santé générale du malade ; la tempéra- ? ture reste normale et les grandes fonctions s’accomplissent avec régularité pendant-tout le cours de l’accès.
Ce caractère de brusque apparition a une importance énorme pour le diagnostic de même que pour le pronostic, comme il est facile de s’en rendre compte par la lecture de nos observations. Les délires d’emblée sont les plus habituels, comme épisodes dans le cours de la vie des dégénérés. Ceux-ci peuvent bien, il est vrai, délirer d’une autre façon, mais beaucoup moins fréquemment ; nous les verrons également faire des délires à évolution essentiellement chronique, comme nous avons vu le délire succéder parfois à une longue préparation (Chap. I ; des tendances au délire).
Mais combien ces derniers cas diffèrent du délire d’emblée ! Au lieu de voir les troubles survenir inopinément, en pleine santé intellectuelle, comme une véritable bourrasque, on assiste à une modification graduelle des idées ; on voit celles-
ci se transformer peu à peu dans le sens de ce qui sera plus tard le délire, et la préparation de ce dernier peut remonter très loin. On s’attend à voir éclater le délire, tandis qu’ici, rien ne le fait prévoir.
L’observation suivante est celle d’un débile, qui, tout-àcoup, pendant le jour, au moment où il s’acquittait de ses< fonctions de conducteur d’omnibus, est pris d’un accès de manie, pour lequel il séjourne pendant quelques mois à Sainte- Anne. Pendant ce temps, on voit l’accès de manie qui, après avoir atteint son apogée d’emblée, rétrocède peu à peu pour guérir complètement. Le malade reconstitue petit à petit ses souvenirs, au fur et à mesure que son agitation se calme, et écrit en grande partie son histoire qu’il complète par des récits. La guérison s’est maintenue depuis une année.
Observation XVI,
Délire maniaque survenu brusquement chez un héréditaire dégénéré. Guérison complète.
N... Étienne, âgé de 21 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 9 décembre 1884.
Antécédents héréditaires. — Côté paternel. — Père. Fortement alcoolique, triste, mélancolique, maux de tête violents « sa tête s’égare ».
Côté maternel. — Mère. Intelligence absolument bornée. Culture intellectuelle nulle. Vive, s’emporte parfois.
Frère. Mort à 25 ans, alcoolique. Quatre frères ou sœurs morts vers 2 ans. Deux frères (20 et 23 ans) alcooliques. Sœur, 35 ans, « tombait tous les mois comme morte. » Ses bras étaient animés de convulsions. Frère, 28 ans, est tombé deux fois sans connaissance pendant son service militaire. Deux cousins ont été soignés dans un asile d’aliénés.
Histoire du malade. — Antécédents personnels. — Élevé au collège jusqu’à 17 ans, il entre ensuite au séminaire. On voulait en faire un prêtre, un peu contre son gré. Le mysticisme est fort répandu dans la famille. Il reste peu de temps au séminaire et, vers 18 ans, il vient à Paris, où il se place comme conducteur d’omnibus.
Caractère absolument doux, habitudes très régulières; a toujours
été sobre. Pas d’excès de boisë’ons, pas d’excès vénériens. Pas d’absences, pas de' morsures à la langue, pas de pâleûrs subites. Depuis trois ans qu’il habite le même hôtel et qu’il fait le même service ni le logeur, ni le chef de dépôt n’ont remarqué de vertiges, ni d’attaques de nerfs. Son enfance est également .vierge de tout trouble convulsif.
Délire maniaque. Début brusque comme chez l'épileptique . — Brusquement, le 8 décembre 1885, pendant la marche de l’omnibus; après avoir fait sa recette accoutumée, il cherche querelle aux voyageurs et réclame deux fois son dû. Il enlève sa pèlerine, sa veste et sa sacoche, prend le cocher à bras-le-corps en disant : « Je su.is plus, fort que toi, plus fort que toüt le monde. » Il se dit Victor Hugo. On le conduit chez un pharmacien, et de là à la Préfecture, en proie à une agitation maniaque furieuse. Plus loin, nous donnerons la parole au malade lui^même, qui' racontera les différents détails concernant le début de son mal, lorsque peu à peu il aura recouvré l’intégrité de ses souvenirs. Pour le moment, suivons l’évolution de son déliré pendant son séjour à Sainte-Anne.
Etat du malade à son arrivée. — Déliré fürieux, agitation des plus violentes, mouvements désordonnés, vociférations, impulsions soudaines; il cherche à s’élancer sur son entourage. Hallucinations de la vue. — 10 décembre. Même excitation, loquacité incessante, paroles incohérentes, mystiques et ambitieuses. Sputation incessante. Refus d’aliments. T. R. 38°. — 11 décembre. Insomnie. Il parle du diable, prend diverses personnes pour son père, qu’il voit couvert de taches qu’il veut enlever. Propos incohérents: «Si vous venez ici, vous êtes perdus. —- Non, je ne veux pas boire. — Je n’ai pas d’argent.— Je ne veux rien prendre pour rien. — Je veux le gagner, etc. » T. R . 37°,4. Se cramponne aux vêtements, donne quelques coups de pieds dans le vide, mais n’attaqUe point directement.—12 décembre. Nuit d’insomnie : chants, cris. Lit barbouillé de matières'fécales. Les mains en sont couvertes, il les essuie à ses cheveux. — *14 décembre. Même état. Propos où se mêlent Dieu et le diable. — 15 décembre. Propos obscènes ; toujours la même incohérence : : « Victor Hugo, mon père. etc.». T R. 37°,4. Le même état se continué, sans modifications, jusqu’au commencement de janvier. — Janvier 1885, Vers le 6, l’agitation a diminué considérablement d’intensité, le malade parle peu. Il reste parfois étendu pendant des heures sur un banc. — Le 10, il entre dans une phase dépressive avec refroidissement dés extrémités. Attitude triste, pendhée, d temps en temps il verse des larmes et se plaint. — 15 janvier, Il est de nouveau loquace et incoïîêrènt, parle moitié breton, moitié fran-
çais ; ce sont toujours Dieu, la Vierge, 3a cousine qui reviennent dans ses discours. Il ne répond à aucune question et prend des airs inspirés. Il prend parfois l’attitude d’un prêtre qui dit la messe et murmure des prières ; « Pardonnez-moi, mon Dieu ; quand vous riez,
moi je pleure. » Son délire est devenu complètement mystique, mais la forme maniaque persiste. Les nuits sont bonnes. — 49 janvier.. Même attitude, même délire; lamentations, prières, larmes ; attitude suppliante, a Dieu, les Anges, le Paradis, l’Enfer, etc. » Son délire est parfois entrecoupé par des accès de violences, mais toujours contre des êtres imaginaires. Le même état continue avec les mêmes caractères, sans autre modification pendant la fin de janvier et pendant le mois de février. Vers la fin de ce mois N... devient moins incohérent ; il a parfois dans la journée des moments de lucidité complète, où il cherche à se reconnaître ou à reconstituer ses souvenirs,. Puis le délire revient, mais sans grande intensité. On sent que petit à petit la détente s’opère. L’état général est toujours excellent. Les nuits sont bonnes et le,malade se nourrit bien.
Mars 1885, — Dès le commencement de mars, la détente est presque complète. N... a bien encore parfois cette mobilité d’esprit qui caractérise le maniaque, mais il est maintenant possible de fixer son attention; le délire a complètement disparu. Ses souvenirs se précisent de plus en plus, et il arrive graduellement à reconstituer son histoire tout entière. C’est d’abord le début de l’accès qui lui revient en mémoire. Il partait de Grenelle avec sa voiture â 2 h. 10 de l’après-midi. Arrivé au bas du boulevard deVaugirard, il sonne Un voyageur qui vient de monter; « il éprouve, dit-il, un soulèvement au niveau de l’estomac, ça lui remonte à la tête » et il s’affaisse sur le côté gauche sans perdre connaissance complètement, puis il éprouve des tremblements dans les membres 5 pris alors de son délire maniaque, iLest entraîné dans une pharmacie. Il se souvient très bien du moment où il est entré dans cet endroit. Ce qui s’est passé ensuite est encore couvert d’un voile. Il ne se rappelle pas non plus ce qu’il a dit aux voyageurs. — Le 16 mars, il a repris toute sa lucidité d’esprit, et il se rappelle tout son délire, comme peuvent en faire foi les extraits suivants d’une lettre qu’il adressait à son beau-frère à cette date : « ... Je te prie de faire mes excuses à tous mes amis « qui ont eu la bonté de me faire visite, car j’avoue que je me con- « damne moi-même, quant aux manières dont j’usais à leur égard, « de même qu’aux paroles que j’avais la hardiesse de prononcer de- « vant eux. Le jour de ma délivrance, si ma santé s’améliore de a plus en plus, ce que je désire sincèrement, je réparerai toutes mes « bévues... A en juger par les manières d’agir des habitants de la
« maison, et me rappelant ma conduite des temps passés, je me « croirais dans une maison d’aliénés. (Il se croyait dans un hôpital, « et cette réflexion prouve jusqu’à quel point son jugement lui était « revenu.) ... Il paraîtrait que je suis destiné à souffrir toutes les « maladies possibles sur la terre, car enfin, la folie, si j’en suis at- « teint, est la plus cruelle. »
Le 23 mars , il complète ses souvenirs par un factum. En voici des extraits dont la valeur est considérable. « ... Voici quelques détails « sur les événements du 9 décembre 1884, à 2 h. 20 environ de « l’après-midi : Tout à coup, je me sentis pris de frissons nerveux. « Mon cocher fut obligé d’appeler un agent de police, qui m’accom- « pagna dans une pharmacie de la rue Lecourbe. Là, le pharmacien « s’efforça de me faire boire une certaine potion que je repoussai « avec colère. Je repoussais les gens dont la physionomie me dé- « plaisait. Je souffrais cruellement, pensant à chaque instant rendre « le dernier soupir. Par intervalles, mes sens m’échappaient ét j’étais « une cause d’ennui pour mon entourage. De la rue Lecourbe, « l’agent me conduisit dans mon omnibus au poste de Grenelle. « Après m’avoir fouillé, on dressa procès-verbal, après quoi, je fus « placé dans un fiacre et conduit, accompagné de deux agents, chez « M. Luccioni. Au moment où je me disposais à m’asseoir dans la « voiture, il me sembla voir voltiger au-dessus de mon omnibus qui « précédait le fiacre une colombe d’une blancheur de neige. La pre- « mière personne qui se présenta à mes yeux fut une jeune fille que «je repoussai avec dédain...
« Arrivé chez le commissaire, on essaya en vain de me question- « ner, car j’étais dans l’impossibilité de prononcer aucune parole ; je « me fâchai en entendant l’employé de bureau se donner le nom de « Dieu; on fut même forcé de me lier les mains, après quoi, on me « conduisit à Necker, où l’on ne voulut pas me recevoir. Avant de « sortir de l’hôpital, on me présenta une sœur que je ne pus voir « devant mes yeux. La vue d’ùn ouvrier produisit un allégement à « mes souffrances. Il pleuvait, néanmoins on me conduisit à la Pré- « fecture. On me posa de nouvelles questions auxquelles je ne pus « répondre. On me mit en cellule et on me camisola, puis je fus œ conduit ici,.. » Enfin, le 24 mars, il complète par un nouveau factum les renseignements précédents et y ajoute quelques réflexions sur son séjour à l’asile, indiquant très nettement la précision de tous ses souvenirs. —Définitivement entré en convalescence, il est mis en liberté le 11 avril 1885. Pas une seule fois il n’a été const té un signe révélant l’existence de la névrose épileptique.
Cette observation est instructive à plus d’un titre. D’abord, l’hérédité d’une part, l’état mental du malade d’autre part, établissent nettement la nature du terrain sur lequel s’implante le délire. La brusquerie du début de l’accès et la des-* cription de ce dernier donnent une juste idée du délire d’emblée. Cette brusquerie a été telle que, pendant les premiers temps, le diagnostic a été hésitant entre une crise, de délire épileptique, et une crise de manie. Le diagnostic së trouve éclairé par l’évolution de la maladie; sa durée est incompatible avec l’idée d’épilepsie ; l’absence des autres signes du mal comitial, jointe à la reconstitution des faits, que le le malade a puisée dans ses propres souvenirs, éloigne l’idée d’un vertige suivi de délire. Enfin la guérison, complète en peu de temps ’noùs montre encore un des grands caractères du délire chez les dégénérés, sur lesquels nous insisterons ultérieurement : les délires d’emblée guérissent dans l’immense majorité des cas; la brusquerie du début, une fois l’idée d’épilepsie écartée, permet au clinicien de porter un pronostic bénin. La connaissance exacte du terrain sur lequel se développe le délire le mettra, d’autre part, sur la voie du diagnostic.
Le délire d’emblée est absolument spécial aux dégénérés. Il est d’ailleurs très fréquent. Il est même si commun que, parfois, on le voit éclater comme syndrome supplémentaire dans le cours d’un délire à évolution chronique, qui, rappelons-le, s’observe souvent ainsi chez les mêmes malades. Un malade, par exemple, délire déjà depuis plusieurs mois ; son délire a une évolution chronique, et comme tel, d’ailleurs, il paraît, comporter un assez mauvais pronostic, lorsque tout à coup, rompant la monotonie de ce dernier, survient une bouffée de délire qui tranche nettement sur le premier, comme plus haut, nous avons vu le délire d’emblée contraster d’une façon si singulière avec le calme de l’esprit quelques jours ou quelques heures auparavant. Cette bouffée n’a ‘ que la valeur d’un incident, d’ailleurs très fugitif, qui disparaît
comme il est venu, et le délire primitif reprend son cours comme si rien n’était arrivé; c’est un orage de courte durée qui n’a pas de connexion logique avec le délire à évolution chronique, et qui sè trouve ' complètement isolé. C’est ainsi qu’au cours d’un délire de përsécution à évolution lente et progressive, comme ceux que nous verrons plus loin, on voit surgir une idée de grandeur qui passe comme un éclair, s’implante dans l’esprit du malade comme une idée fixe pendant quelques heures ou quelques jours, durant lesquels, le malade s’y attache tellement qu’on pourrait croire à une transformation subite du délire préexistant ; mais, il n’en est rien ; tout rentre dans le calme, et le dernier, qu’on croyait bien loin, poursuit son évolution.
Plusieurs bouffées successives peuvent ainsi se produire, •et changer de forme chaque fois ainsi, durant toute la maladie ; elles ne laissent aucune trace derrière elles. En aucune façon, il ne faudrait penser à des Coexistences multiples de plusieurs délires ; toutes ces effervescences délirantes sont comme autant de bourgeonnements éphémères appartenant au même tronc.
L’observation suivante peut servir de démonstration à ce que nous venons d’avancer.
Observation XVII.
J..., 33 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 3 novembre 1885.
Antécédents héréditaires. — Côté paternel. Grand père , débile, pas buveur. Grand-mère, très exaltée, très méchante, mal équilibrée, extravagante, actes absurdes, attaques d’hystérie (convulsions cloniques). Père, très débile, faux trait du regard. Microcéphalie, excès alcooliques anciens (goutte, tous les matins ; absinthe avant les repas.) Très violent, mal équilibré, brise les objets « quand ça ne marche pa§ à son idée ».
Tante. Déséquilibration intellectuelle, attaques d’hystérie.
Côté maternel. Mère. Délite mélancolique à l’âge de 25 ans. A tou. jours été triste, état mental de l'héréditaire syndromique. Habitant tout près du pont des- Arts, elle ne voulait pas passer le pont-, paice qu'elle craignait de tomber à l’eau et de se noyer. Elle éprouvait une angoisse terrible, et pâlissait quand elle était obligée dé passer Team Ces craintes obsédantes se produisaient encore à propos des lieux élevés, le vide placé au-dessous d’elle l’effrayait, elle ne voulait pas Regarder par les croisées • elle évitait pour les mêmes raisons de monter sur l’impériale des tramways. Pendant toüte sa vie, elle a été ainsi émotive, très nerveuse, elle pleurait à chaudes larmes pour un motif futile. ,
Oncle. Mort tuberculeux. Original, atteint dé manie raisonnante* ses paroles et ses actes étaient cèux d’un ambitieux. Son fils (cousin i germain du malade) est également très original.
Sœur morte à 2 ans avec des convulsions. Sœur. Tempérament nerveux, intelligence faible. . .
Histoire du malade. — Intelligence un peu faible, mémoire très ingrate ; n’a pas été trop retardataire dans l’enfance ; il aurait même appris assez facilement les premières notions 5 son instruction est rudimentaire. Idées et convictions religieuses, bien que ne pratiquant pas y très philanthrope ; il a toujours été émotif 5 il M’inquiète facilement, ilést mal pondéré. Bon ouvrier, régulier, il est également bon mari ; il a malheureusement des habitudes alcooliques depuis quelques années (vermouth et vulnéraire le matin, absinthe, amer Picon), Avant 1878, il était très sobre. Il n’a jamais ‘eu de crises de nerfs, ni rien qui rappelle l’épilepsie. (Pas de vertiges, pas de moments d’absence, pas de morsures â la langue, etc.) Colères subites, où il se maîtrise difficilement.
Le premier accès de délire est survenu en 1878 à l’âge de 26 ans. ■Mais déjà depuis l’âge de 18 ans, son tempérament mélancolique avait prédominé ; ses tendances à craindre s’étaient mieux manifestées. Fréquemment il avait des accès de tristesse.
1 er Accès. Le 3 no7embre 1878, il entre pour la première fois à 'Sainte-Anne, après quinze jours de délire très net, ce délire surtout Constitué par des idées de persécutions et des hallucinations pénibles de l’ouïe était survenu peu à peu ; à l’atelier on le tourmentait, les ouvriers lui obéissaient mal ; il n’osait pas îles renvoyer ; peu â peu il s’étâit imaginé qu’on voulait le tuer en l’empoisonnant, il dormait très peu à cause de ses hallucinations ; il s’était levé une fois, croyant qu’on voulait l’assassiner. Au bout de quinze jours de ce délire, J... était arrivé à un degré assez élevé de surexcitation qui avait nécessité son internement. Le 8 novembre, il accuse encore
des frayeurs, mais pas d’hallucinations ; il croit encore qu’on lui en veut. L’excitation cérébrale tombe peu à peu, l’esprit se calme ; lorsque le 14 novembre, onze jours seulement après l’entrée, le délire change de forme et devient nettement mélancolique, J... est triste, se dit perdu ; jamais, dit-il, il ne retournera chez lui. Il est condamné à rester enfermé. Dispositions à tout interpréter dans un sens mélancolique ; il a peur de tout, des malades qui l’entourent; il croit que l’un d’entre eux doit l’empoisonner. Le 29 novembre tout est rentré dans l’ordre, et, en moins d’un mois, le malade est rendu à la liberté.
2 e Accès. Quinze jours après sa sortie, subitement, il est repris d’agitation, avec excitation cérébrale; il pleure, débite une série de paroles incohérentes, a des idées de persécution. De nouveau, il croit qu’on a mis quelque chose dans sa boisson pour l’empoisonner; il parle de se suicider. Au bout de trois heures de cet état, tout rentre de nouveau dans l’ordre.
3® Accès. Au mois de janvier suivant 1879, il se marie et, le lendemain même de son mariage, il est encore repris de ses craintes. Il refuse même de manger, disant qu’on a dû empoisonner le bouillon. Au bout de quelques jours, tout rentre dans l’ordre. Mais l’harmonie de ses facultés est désormais troublée ; c’est à partir de ce moment qu’il contracte quelques habitudes alcooliques ; ses tendances aux idées de persécution sont très nettes. D’autre part il se préoccupe constamment et d’une manière exagérée du bonheur des autres, il pleure en pensant que ses sœurs pourraient se mal marier. En un mot, nous nous retrouvons en présence du même terrain mélancolique que nous avons déjà noté antérieurement au premier accès de délire.
4 e Accès. Le même état se continue jusqu’au mois de novembre 1885 où, après quelques jours de taciturnité,il est pris de nouveau, subitement, d’un accès maniaque. Pleurs, lamentations, préoccupations professionnelles, craintes, peurs ; il veut embrasser avec effusion les gens qui l’entourent, il se met à faire ses comptes, mais il s’embrouille et ne peut s’y reconnaître. Pendant la nuit, insomnie complète, loquacité incessante, débit de paroles incohérentes, il parle de sa mère, disant qu’il la voit devant lui. Des idées mystiques viennent compléter la scène; il parle de Dieu, du ciel, fait des signes de .croix, des génuflexions, il dit qu’il suit la loi du Christ; puis viennent des idées de satisfaction, des propos ambitieux : « Tout est pour le mieux; je fais le bien autour de moi, etc. » Tantôt effrayé, tantôt halluciné; d’ailleurs très doux, très obéissant, n’ayant aucune tendance à l’agression. La journée du lendemain est très calme ; le
malade est redevenu à moitié lucide ; puis retour du délire incohérent, avec prédominance des idées mystiques.
La journée du lendemain est très orageuse, J... est en proie à une agitation furieuse et à des hallucinations très actives. Plusieurs personnes sont obligées de le maintenir. C’est dans cet état que nous l’avons observé. Pendant deux jours, propos incohérents où se mêlent des idées mystiques, des idées de persécution, avec craintes vagues de la prison ; frayeurs et hallucinations diverses. Le 30 décembre, il est envoyé à Vaucluse.
Le délire d’emblée est donc encore bien différent du délire chronique , cette grande vésanie à quatre périodes distinctes, à délire essentiellement systématisé, greffé sur des troubles -hallucinatoires. Le mécanisme suivant lequel se produisent les hallucinations varie dans les deux cas. Dans le délire chronique, elles sont essentiellement primitives. Tout le délire est bâti sur elles ; si elles n’existaient pas, le délire qui leur est consécutif n’existerait pas. Chez le dégénéré délirant, lorsque les hallucinations existent, elles se forment tout autrement. Ce sont des symptômes contingents de la maladie, mais ils n’en constituent pas la base immuable; nombre, en effet, de délires ■chez les dégénérés, évoluent, sans hallucinations; lorsqu’on les voit compliquer la scène morbide, elles sont le plus souvent provoquées par le délire lui-même, en vertu du mécanisme suivant ; tous les centres cérébraux sont dans un état complet d’éréthisme ; le cerveau antérieur élabore les idées délirantes, et évoque les images dans les centres postérieurs. Les images ainsi évoquées viennent se représenter dans les centres antérieurs, avec une vivacité telle, qu’elles sont interprétées comme autant de réalités. Ainsi, l’hallucination trouve sa cause directe dans une série d’idées délirantes qui la font naître, et elle se produit comme un véritable réflexe. La voie centripète part des centres antérieurs, où est élaborée l’idée délirante, elle gagne les régions postérieures de l’écorce où l’image est évoquée, puis elle revient aux centres antérieurs, ramenant l’image évoquée, qui vient se mélanger au délire et
s’imposer ' comme une réalité. Prenons un exemple : Une débile très dévote, très aifaiblie par un jeûné volontaire, dans un but de pénitence, s’est absorbée depuis quelques temps dans des" pratiques religieuses exagérées.. Tout à coup son esprit s’exalte et elle bâtit un délire à forme mystique, avec hallucinations. Elle se rappelle les passages des livres saints où Dieu a parlé aux prophètes, les évoque insensiblement, et elle entend Dieu qui lui parle; son attitude est celle de l’hallucinée ; dans sa surexcitation délirante, Dieu lui apparaît uotftfne elle l’a' vu représenté sur dés imagés'de saintété, -etc. ; Voilà un exemple de délire d’embléè avec hallucinations comme on en observe souvént.
Tout autre est l’hallucinàtion dans le délire chronique, où elle est primitive. Elle.naît sur place, dans les régions postérieurës de l’écorce, sans être provoquée.
Une lésion locale, lentement progressive, en est la cause, et elle est l’expression fonctionnelle d’une lésion anatomique. Partant de ce point, elle gagne les régions antérieures, qu’elle surprend réellement. Lé cerveau antérieur en pleine possession de son équilibre, de son jugement, l’interprète comme un fait réel, et en déduit des'conclusions logiques, qui sont les premières idées délirantes. On voit alors évoluer un délire absolument systématisé, venant jeter le "trouble dans une intelligence intacte, bien pondérée, qui réagit de toute là-force de -son énergie. Chez le dégénéré, la participation du sujet à son délire est" pleine et entière dès le début ; chez le délirant chronique, cette participation n’est que lente, progressive; la systématisation se; fait petit à petit, grâce à la persistance des troubles hallucinatoires. Cette "physionomie est bien tranchée et bien différente de celle du déliré d’emblée.
Comment évoluent lës délires d’emblée? Us sont essentiellement passagers ; ils ne tiennent pas la scène pathologique pendant bien longtemps ; ils n’ont aucune consistance. Survenus subitement, ils disparaissent très souvent de même, en quelques heures ou en qnelquès jours. L’internement produit
ordinairement une réaction bienfaisante; le sujet, le plus souvent débile, abandonne de lui-même ses idées délirantes, dont on lui. a montré lé peu de fondement; il n’est guère besoin d’insister longuement pour obtenir ce résultat. Au bout de peu de jours, le malade vient demander sa sortie et avoue son erreur. Les exemples abondent. Voici l’observation d’un débile, qui, en peu de jours, fabrique dé toutes pièces un délire ambitieux.. Il y avait quelques jours à peine qu’il séjournait à l’asile, que son délire lui apparaissait dans toute son absurdité.
Observation XVIII.
Débilité mentale, délire ambitieux à brusque apparition très courte.
Guérison. (Malade présenté parM. Magnan à sa clinique.)
P... Julien, 30 ans, entré le 2 décembre 1885.
Vers le; milieu de Novembre 1885, P... se trouve quelque ressemblance avec le Prince Impérial, et il lui vient l’idée de se faire passer pour ce dernier. Il s’accoutume peu à peu à cette idée, et se l’assimile si bien, que, persuadé que Napoléon IV existe, que les récits concernant sa mort sont mensongers, il écrit à l’impératrice en lui envoyant sa photographie pour lui apprendre la vérité, pour lui dire que son fils lui est rendu. Voici la lettre qui nous est revenue à Sainte-Anne, après avoir beaucoup voyagé. Cette lettre édifiera amplement le lecteur sur l’état mental de P... et sur la nature de son délire. Nous lui laissons son style et son orthographe :
« À sa majestait Eugénie, Impératrice des Français, à Chislehurst :
« Ma chère mère,
« Je viens vous apprendre l’heureuse nouvelle que votre fils existe; « pour, mieux vous rassurer, il vient de se faire photographier à « l’électricité avant d’aller au lit. Voilà six ans que vous n’avez « eritendu patler de lui, j’ai quitté l’Afrique le 2 décembre 1879 pour « me diriger vers l’Autriche, Vienne. Arrivant delà, j’ai attrapé une « grave maladie. Si après la victoire, je n’ai pas démenti ma mort, « c’est que pour mon malheur, j’ai appiris par la voix des journaux « que ma très chère mère a constaté ma mort et pour ne pas la corn- « promettre, j’ai préféré souffrir et me faire l’esclave d’un autre. J’ai
« quitté Vienne, le 5 juillet pour me rendre en Algérie. Arrivé le « 9 juillet 1880 à Vintimille, je vois un pauvre jeune homme bien « triste, assis sur une banquette, je lui dis : « Que faites-vous là? » — « Je parle deutsch, j’arrive devienne, et je suis né le 27 février 1863 « à Presbourg (Hongrie) : Je vais trouvé un de mes oncles, qui est « établi horloger-bijoutier à Marseille, une maison très importante.
« Je suis horloger de mon état et je vais travailler chez lui. » — « Le connais-tu, lui dis-je? » — « Non, il m’a vu qu’à 2 ans. » — « C’est bien » — Il me ressemblait assez et je lui propose de me « donner ses papiers et son passe-port, il accepte, et je lui donne « tout mon bien. Je l’ai quitté le 8 juillet pour aller à Marseille. « Arrivant à la gare le 11 juillet, tous ses parents m’attendait, je les « ai reconnu d’après la photographie et m’ont amené à la maison « croyant que j’étais leur neveu qui avait travaillé dans l’horlogerie « 5 ans, et moi qui n’avait pas l’habitude, je n’arrivait à faire grand « chose, je ne pouvais dont pas me bien récomporter tout le temps oc et il me .cherchaient dispute et me traitaient tout sorte dé chaussés « et ce qui était le plus embêtent est qu’il fallait parler que le « deutsch pendant un an parce que l’autre jeune homme qui est mort « aujourd’hui, ne savait parler que le deutsch. Enfin, je suis resté « 4 ans dans la maison, et vous dire ce que j’ai souffert ! Pendant « un an, j’ai voyagé dans les provinces de France, j’ai quitté Marco seille le 28 août 85 pour aller à Presbourg lieu de naissance de ce « jeune homme pour lequel, j’ai passé. Arrivant à Vienne le 3 sep- « tembre 85 j’ai cherché une occupation, malheureusement je n’ai « rien trouvé. J’ai quitté le 12 octobre pour venir à Paris. Enfin, « maintenant, ma très chère mère, je spuffre le martyre de ne pas « vous voir, car je suis dans une situation pitoyable. J’espère que « vous me tendrez la main, à votre fils, qui n’a cesser de penser à « vous et qui vous aime.
« J’oSe espérer, ma très chère mère, que vous accepterê cette lettre « de bonne accueille et que vous voudrez recevoir les baisers d’un « fils qui vous aime tendrement.
« Votre fils dévouer.
« Napoléon, prince impérial des Français. »
« Voici mon nom sous lequel j’ai toujours voyagé : Jules P... 5
« rue . Paris. Maintenant, ma très chère mère, si vous voulez
« venire à mon aide, ici de me dire ce qu’il faut faire.
« (Et M. Rouher, où est-il? Il n’est pas à Paris).
« Ne fait pas attention à la lettre, je fais écrire par un enfant, «sc car je suis très faible. »
Il est inutile d’insister sur le tissu d’inconséquences que contient cette lettre, ni sur l’absurdité des subterfuges employés par le malade pour convaincre l’Impératrice de son identité. Le 1 er décembre 1885, n’ayant pas reçu de réponse à sa lettre, il se rend à la Préfecture de police et se présente au bureau de l’officier de paix de la première brigade des recherches. Après avoir été introduit, il s’exprime ainsi :
« Monsieur, je suis le Prince Impérial et je voudrais savoir si ma lettre, adressée par moi à l’impératrice Eugénie, ma mère, est bien parvenue à destination. Je n’ai reçu aucune réponse, et je viens vous prier de faire des recherches. Oui, je suis bien, le Prince Impérial, fils légitime de S. M. Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie. Au mois de mai 1879, j’ai quitté l’Angleterre pour aller combattre les Zoulous. On m’a cru mort, je n’étais que blessé et prisonnier, et j’ai pu me sauver, déguisé en Zoulou. * Toutes ces divagations étaient dites avec beaucoup de lenteur et de calme.
Conduit au dépôt de la Préfecture, il est arrivé à Sainte-Anne le 2 décembre. P... présente l’attitude extérieure et les signes physiques de la dégénérescence mentale : Oreilles très écartées de la tête, et très développées ; lobule sessile, etc.; sa physionomie rappelle en beaucoup de points celle du Prince Impérial ; on le lui avait probablement dit quelquefois.
11 a toujours été mal équilibré ; il était peu stable dans les maisons où on l’occupait. 11 travaillait très irrégulièrement, et laissait facilement le travail pour aller s’amuser. Très peu intelligent; sa conversation était naïve et Diaise.
A son arrivée à Sainte-Anne, 2 décembre 1885, il pleure et se lamente; il déclare formellement être le Prince Impérial et ajoute que M. Rouher devrait bien lui rendre des comptes, car il. est sans ressources.
Il suffit de deux jours pour que les idées délirantes disparaissent.
Dès le 4 décembre, P... est tout confus, et essaie par divers artifices, d’expliquer son délire. « C’est une bêtise que j’ai faite,-dit-il, je ressemble un peu au Prince Impérial. Je ne voulais pas être prince, car on se serait aperçu de l'erreur, à mon manque d’instruction française. » Il prétend qu’on lui a fait dire qu’il était le fils de l’Empereur, et qu’une fois la chose dite, il l’a soutenue devant les médecins.
Dans la suite, chaque fois qu’on lui parle de ses idées ambitieuses, on a l’air de lui être particulièrement désagréable ; il soutient qu’il n’y a rien de vrai, et qu’il n’a jamais voulu se faire passer pour ce qu’il n’était pas. La guérison se maintient et le malade est rendu à la liberté vers la fin de décembre.
Legrain. 10
Le délire d’emblée n’a pas toujours une forme aussi élémentaire, et un aspect clinique que l’on observe souvent est celui-ci : Un malade entre à l’asile avec une idée délirante ; quelques jours après une autre apparaît, effaçant la première, à laquelle elle n’est nullement liée ; un peu plus tard, une troisième idée délirante, puis une quatrième succède, etc. ; et ainsi pendant un temps indéterminé. Il se produit donc ici une série de bouffées délirantes, autant de délires d’emblée, tous différents les uns des autres, sans aucune cohésion. Ces variations que subissent les idées délirantes à très bref délai, sont encore un des grands caractères du délire chez les dégénérés. Ce délire est essentiellement protéiforme; c’est bien une preuve du peu de fondement sur lequel reposent les troubles intellectuels. Profondément déséquilibrés, les dégénérés apportent dans leur manière de délirer ce caractère de leur état mental ; ils sont déséquilibrés, illogiques, dans leur délire comme ils le sont normalement. L’observation suivante est un type de délire protéiforme, Le malade, faible d’esprit, présente successivement des idées de persécution, des idées de grandeur, des idées mélancoliques, des idées hypochondriaques, troubles intellectuels qui se succèdent à des intervalles très inégaux, très courts, qui s’enchevrêtent parfois et qui, dans leur ensemble, constituent un délire polymorphe absolument inextricable.
Observation XIX
Débilité mentale. Succession en très peu de temps d’un grand nombre d’idées délirantes, sans cohésion entre elles.
Antécédents héréditaires, — Mère , alcoolique. Les autres antécédents nous sont inconnus; le malade, se disant fils de Mac-Mahon, n’a pas voulu nous indiquer les moyens de recueillir des renseignements sur son hérédité. Le jour de son entrée, il nous a dit être fils de père non dénommé.
Histoire du malade.— Intelligence très faible, instruction rudimentaire ; sait simplement lire et écrire ; son état mental parait avoir été toujours celui du débile mécontent, interprétant à ses dépens les
moindres faits*, se considérant un peu comme une victime; D’autre part, arrogant, un peu infatué de lui-même, On jugera bien mieux de son état de débilité intellectuelle par les quelques extraits de lettres que nous donnons Ci-après*
Le déliré pour lequel il est entré à Sainte-AnUê paraît remonter à trois mois environ et son début ne semble pas avoir été brusqué; Toutefois son évolution a toujours été dépourvue dérègle, présentant la mobilité la plus grande,, implanté très superficiellement sur un fond peu logique et mal équilibré. Toutes les idées délirantes sont représentées dans ce délire, le malade prend successivement toutes les attitudes possibles; aujourd’hui, excité; demain, déprimé, hypochoüdriaqüê. Cependant âü milieu de tout ce fatras d’idées délirantes, deux formes dominent et reviennent à chaque instant : la forme ambitieuse, la forme persécutée.
Délire. La première idée délirante remonté â trois mois. A cette époque, il soupçonne qu’il appartient à une grande famille. Peu à peu il s’accoutume â cette idée qui se Systématise il y â trois semaines, époque à laquelle il devient le fils du maréchal de Mac-Mahon. Depuis trois mois également, sa soeur, une certaine dame H... le per sécute, elle lui fait supprimer SOU travail et le fait suivre dâhS la rue; elle lui fait mettre des médicaments dans sa nourriture, et le fait insulter; Depuis quinze joürs, il lui écrit des lettres dë sottises. Il s’entend traiter de vieille femme, et interprète d’autre part, d’uné façon délirante, toutes les paroles qü’il entend Ou tout ce qü’il voit faire. Dans les restaurants, on mêle du poison à ses aliments. Des , préoccupations hypôehondriaques contribuent encore à le tourmenter; il se Croit atteint d’une maladie dê cœur. Depuis qu’il né travaille plus, il s’occupe parfois dé faite des vers et adresse des lettres d’amour à sà coüsiné. Enfin, dans les derniers temps, outre Sa parenté avec Mac-Mahon, il s’est encore reconnu uni par des liens étroits à i’âmiral Courbet.
Tel était encore l’état de fi,., lorsqu’il est entré à Sainte-Anne. Il exprime toutes ses idées délirantes avec le plus grand sang-froid. Il est absolument convaincu, et ajoute la foi la plus sincère à ses hallucinations ,
fiendant les huit premiers jours, les idées de persécution dominent la scène; la lettre suivante qu’il adresse à M. Magnan démontre ce lait nettement !
Monsieur,
«... Voici 18 jours que je suis dans Votre prison, où l’on me fait toutes les sottises possibles, vous d’abord, vous avez toujours continué à me faire prendre de Votre bromure, n’ayant jamais été ma-
ade ; non content de cet habut, vous m’avez empêcher de dormir par des illusions que vous m’avez fait éprouver au moïens d’engredien chimiste ; j’ai eut beau vous écrire que j’étais fatigué de cor et d’esprit rien ne vous a fait, car depuis que je suis ici les insultes que j’éprouvai au dehors je les ai ici par ce moïen... Je vous considère comme un vulgaire domestique et plus tard je vous certifie que je ferai juger votre conduite, car croyez-vous que ça soit des médicaments de me faire prendre de l’infusion de pavots dans l’eau que je peut boire, mais je crois que vous agissez tout bonnement avec ma sœur pour me faire tout le mal possible... Si je n’avais pas une tête de fer, j’aurai pu devenir ce que sans doute on aurait voulu que je devienne, car toutes les choses me font comprendre qu’il y â des gens que je dois gêner... Je vous signe cette lettre avec le nom que je connais pour le moment ; mais plus tard je vous ferai parler avec le nom que mon père m’adonné et que sans vous je porterai déjà.
Voici maintenant une série de lettres très curieuses montrant d’une façon frappante la mobilité des idées délirantes de notre malade. Dans la première datée du l or octobre, et adressée à M. MagnaD, nous le trouvons persécuté par sa sœur.
« Monsieur le Médecin,
« Je vous ai dit hier que je ne savais pas pourquoi ma famille ne veuait pas me voir, je me doute bien que ça soit ma sœur qui me fait tout ce mal là, ainsi qu’à tout le monde ; mais vous, monsieur, vous devez être en dehors de tout ça, et bien je vous prie de me faire sortir, je me sens assé fort pour faire mes affaires moi-même car je m’ennuie bien, je conte sur vous monsieur et (sur votre bonté pour cela car je me doute bien, que c’est ma sœur qui fait faire toutes les choses que l’on me fait puisquelle ne me veut que du mal.
La lettre suivante est adressée par B... au colonel d’un régiment d’artillerie, et datée du 8 octobre. On y trouve exprimées les idées de grandeur.
« Monsieur,
« Je suis le fils du Maréchal Mac-Mahon et ayant l'ait 18 mois de service dans le régiment que vous avez l’honneur de commander faisant partie de la classe 78, je désirerais, mon colonel, que vous me fassiez faire mes 28 jours, si je suis en retard, je croyais que mon Père me les aurais fait faire, mais par une raison que je ne peut pas comprendre il y a était empêcher ; ne pouvant pas voir mon père pour le moment, voilà pourquoi mon colonel je m’adresse à vous pour affaire de famille, l’on m’a fait enfermer à l’asile Sainte-Anne,
mais n’étant pas malade et me sentant fort de faire 'mon devoir je vous le jure, voulant servire mon pays je vous prie mon Colonel de me faire appeler car mon bon Père ne peut pas agir et mon Colonel, je vous prie de croire que vous lui ferais bien plaisir et à moi aussi.
Dans la lettre ci-après, adressée au Cri du Peuple, le malade unit les idées de grandeur aux idées de persécution, et précise ces dernières : on l’empoisonne et on l’électrise. On y trouve également exprimés des troubles hypochondriaques. Cette lettre, absolument typique, vaut mieux que toute description :
« Monsieur le Rédacteur,
Je vous prie de prendre ma lettre en considération, voila 44 jours que ma famille m’a fait enfermée à Sainte-Anne dans cjtte maison on me fait toutes les orreurs possible jusqu’à me faire prendre du poison dans tout mon mangé, tous cela parce que je suis le fils du Maréchal Macmaon, un médecin le plus infâme qu’il peut avoir sur terre me fait électriser la nuit au point que j’en perd la respiration.
Je suis réduit à mangé que du pain et de l’eau èt j’ai une maladie de cœur à laqu’elle le médecin me traite d’hypocondriaque parce que je lui ai dit que je soufre et que je veut m’en aller, voilà ce que l’on fait dans un pays comme la France à un homme qui ne veut que du bien, aussi en m’adressant à vous, Messieurs je sais que vous ferais votre possible car je sais que vous êtez renseignez sur mon sort, agissez le plus tôt possible car se la est urgent, puisque mon Père me laisse mourire sans seulement s’occuper de moi. Je me suis adressé à M. le générale Thibaudin mais tous ses lâches l’on empêcher d’agir, mais vous, Messieurs qui avez la liberté de pénétrer partout, agisez par la force, je vous ordonne de faire arrêter ma sœur car s’est elle qui me fait empoisonné, elle se fait appeler H... mais elle n’est pas marié si l’on vous dit que je suis foux, faites venir de la préfecture une commission de médecin pour faire finir toute cet sale comédie qui sali un pays comme le nôtre... B... »
La lettre suivante, adressée au Préfet, en date du 7 novembre, est est une réédition de la précédente; mais le malade y ajoute un postscriptum particulièrement intéressant. Il montre une nouvelle idée ambitieuse. Il n'est plus seulement le fils du maréchal de Mac- Mahon, il est encore le marquis de Chaunar. Ses troubles hypochondriaques et ses idées de persécution se sont aussi modifiées; il n’est plus empoisonné, mais on lui fait des piqûres de morphine :
« P. S. Je crois que mon Père m’a donné le nom de Marquis de Chaunar mais je ne suis pas sur, je vous prie de voir s’il vous plaît. *
« Monsieur, ayant l’habitude de parler franchement je vous direz que depuis 4 jours l’on ne me donne plus de poison dans mon mangé et de puis 2 jours l’on me laisse dormir, mais le médecin m’a fait piqué à la morphine à un point que j’ai eu une douleur au jenoux pendant deux jours cela fait trois fois qu’il me fait piquer, je vous laisse donc le juge de la conduite d’un pareille homme sachant bien monsieur que vous ne laisserez pas une chose comme cela impuni il y a longtemps que j’ai écrit cette lettre mais je vous làis voir si j’aurais un résultat mais je ne voit toujours rien je conte donc sur vous monsieur pour faire finir toutes ses lâchetés.
Enfin, la dernière lettre est adressée directement àu Maréchal. Idées ambitieuses et idées de persécution s’y trouvent encore intimement mélangées :
« Mon Père,
Que devez-vous pensé d’une comédie semblable comme tous ça doit bien faire à l’étranger à leurs yeux nous devons passé pour fous ou du moins cela est mon idée car l’on écoute une femme et si elle n'est pas tous seul, on écoute la basse classe de la société tout se là ne s’ais jamais vue, les honnêtes gens sont insulté par le bout d’un peuple, nous nous disons un des peuple le plus inteligent et bien moi, je dis que nous avons fort a faire pour être se que nous avons la prétention de vouloir être. Se la me dégoûte d’être avec Un tas d'idiots comme il y en avec moi quand je pense qu’il n’y a pas eut un seul homme de cœur pour me dire ce que l’on voulais faire de moi, il n’y a pas eu un seul qui m’est dit : se morceau de pain et empoisonné, se plat a était frotté avec Un poison pour vous, au contraire l’on faisait bien attention de me le remettre qu’à moi, je vois que la France et pourri de faut bonshommes que je traite de vulgaires pignoufs et que plus tard je ferais tremblais dans leur peaux plus qu’il font faire à moi, car tous sa ce sont des sales lâches qui n’ont pas le droit d’être français car ils nous salisents, je ne m’explique pas comment Monsieur le Président de la République, lui qui, ait un honnête homme puis avoir laissé exécuter des insultes semblables par un tas de sale jëns à qui ils manque autant d’esprit que de savoir vivre et comme toujours ils se sentent fort quand ils sonts tous ensemble, quand ils sont une bande contre un seul homme qui, lui, ne veut que du bien à tout ce qui porte le nom de France et qui le porte bien car tous les insultes que jai eut a supporter à bien réfléchir retombe sur les pignoufs qui ont eu la sotises de les faire, on leur à commander de me faire tous le mal possible et ils le font comme des machines qui ont été remonté pour se la, et dire que sais entre français que l’On se
conduit de la sorte! tas de malheureux que nous sommes, quand la lumière se fera parmi nous, pour que nous soyons plus intelligents, ça me dégoûte de voir des français aussi sale, Mon père venez donc me faire sortir si vous ne pouvez pas tous seul, priez Monsieur le Président de la République de faire quelle que chose pour sela, car jene sortirai que par vous de toute la comédie qui se fait tous les jours devant moi, je les trouve trop bête pour.les écouter. Bien le bonjour à Madame ma Mère et vous mon Père j’ai bien l’honneur de vous saluer, votre fils qui vous ais tout dévoué.
L'on me parle toujours de ma femme faudrait d’abord que j’en eut une c’elle qui avait la prétention de le devenir, je la trouve trop jeune et trop faible d'esprit , car elle s’avait tout ce que j’endurai et elle m’a empêché de sortir dans le moment que j’étais très malade, sais donc une petite malheureuse que je rèmercirai comme elle le mérite voyez donc mon Père avec toutes ces saltés comme je dois en avoir assê je conte donc sur vous pour faire finir tout sela.
Cette observation est remarquable par le mélange d’un nombre considérable d’idées délirantes, de nature très variée, qui se succèdent rapidement sans enchaînement, ou qui occupent dans le même temps la scène morbide. B... était essentiellement mobile, on lui trouvait rarement deux jours de suite ia même attitude. Bien que les idées ambitieuses reviennent fréquemment et constituent la note dominante de tout le délire, il y a des jours ou des séries de jours où elles disparaissent totalement, et où le malade est exclusivement préoccupé par ses idées de persécutions, ou ses troubles hypochondriaques, comme l’indique les faits suivants :
Le 20 octobre: prédomiuance des troubles hypochondriaques; le bromure lui descend dans les Veines et lui fait mal sous l’aisselle.
Le 21, même attitude avec dépression mélancolique plus profonde, et idées de persécution. <r Ce n’est, dit-il, que dans le pain, l’eau et le vin que l’on met du bromure contre votre volonté et contre la mienne... J’ai une hypertrophie du cœur, j’ai assez souffert. » Crises de larmes, chagrin profond.
Le 22 : craintes d’empoisonnement. Au moment de la distribution des vivres, il accompagne le surveillant, et après la distribution, il dit : « Maintenant, je crois qu’il n’y a pas de bromure ni d’eàu de pavots dans les aliments, je puis manger. » Un instant après, en buvant son vin, il s’écrie : « Je vous assure qu’il y en a là dedans. » Il prétend qu’on doit mettre de mauvaises choses dans son pain, car il le sent au Diveau de la poitrine. Il montre deux doigts dé la main
en disant que tous les poisons lui font mal dans cet endroit. Le surveillant boit son vin devant lui, et lui donne le sien en échange. B... est alors convaincu de son erreur.
Pendant trois ou quatre jours, calme complet. B... a le sourire aux lèvres, il ne parle ni de persécutions ni d’empoisonnement. Il travaille consciencieusement. L’idée de grandeur persiste, mais elle ne semble pas le préoccuper.
Le 28, nouvelles craintes d’empoisonnement. Il observe ce qui se passe autour de lui, et se sert lui même à table. Il ne se méfie pas des légumes, mais seulement de la viande et du vin. Il ne mange la viande que lorsqu’elle a été devant lui trempée dans la soupe.
Le 5 novembre, attitude toute nouvelle. Il est désespéré, anxieux; préoccupations hypochondriaques des plus actives : il est à l’article de la mort, il a un anévrisme.
B... continue ainsi à présenter une série d’aspects très variés jusqu’au 14 décembre, époque à laquelle il est transféré à Vaucluse.
De temps en temps, au milieu des préoccupations pénibles, reparaissent les idées de grandeur. D’autres fois, B... est simplement satisfait de lui-même, et il compose des poésies, absolument ridicules, qu’il étale avec orgeuil.
On a pu remarquer dans cette observation que le début de la période délirante n’a pas la brusquerie que nous avons notée dans*les autres cas. C’est qu’en effet, sous la dénomination de délire d’emblée, nous comprenons les délires à début rapide, comme c’est ici le cas, délires sans prodromes. Les formes délirantes que nous étudierons dans ie chapitre suivant ont un début analogue, mais leur marche et leur évolution sont différentes de celles du délire d’emblée. L’observation XIX est une transition naturelle entre les délires brusques passagers et les délires à évolution chronique. Elle trouve mieux ici sa place, à cause des bouffées successives d’idées délirantes, qui la rapprochent des cas précédents.
Cette observation de délire polymorphe résume en une seule période délirante la vie de certains dégénérés. On peut en effet dissocier cette observation et la décomposer en un certain nombre de cas de délires d’emblée; au lieu de voir ces cas se succéder très rapidement, se continuer sans transition, sans
retour à la santé, on peut les concevoir séparés les uns des autres par des périodes de calme d’une durée variable. Le malade alors délirera plusieurs fois dans sa vie, et chaque fois son délire fera la même irruption subite au milieu du calme habituel de la vie intellectuelle ; il n’y aura qu’une différence à noter : c’est que la couleur du délire variera dans chaque accès. Cette dissociation est très commune dans la vie des dégénérés. Tel malade, interné une première fois pour un accès de manie qui guérira, sera interné plus tard pour un accès mélancolique ; tel autre, interné une première fois pour un délire de persécutions, apparaîtra quelques années après avec une nouvelle bouffée délirante, à forme ambitieuse. Et ainsi pendant tout le cours de sa vie, le dégénéré, par le fait de sa prédisposition, présentera une aptitude constante au délire. Il faut ajouter, d’autre part, qu’un bon nombre de malades en restent à leur premier accès.
Cette apparition de délires à formes variées, aux différentes époques de la vie d’un même malade, ne s’observe que chez les dégénérés. Quand le médecin se trouvera en présence d’un deuxième ou d’un troisième accès de délire survenant chez le même malade, surtout si ces accès présentent chaque fois une forme différente, il pourra conclure qu’une prédisposition héréditaire puissante préside à l’explosion du délire.
Ainsi donc, le délire d’emblée se présente à l’observation sous quatre aspects différents
1° Accès simple, unique, brusque, arrivant comme un coup de vent et disparaissant de même (Obs. XVIII).
2° Bouffées délirantes successives, à formes variées, avec ou sans rémittences (Obs. XIX).
3° Bouffées délirantes survenant à différentes époques de la vie, séparées par des intervalles de calme complet.
4° Délires d’emblée survenant dans le cours d’un délire à évolution chronique (Obs. XVII).
Quel que soit le cas, il est toujours l’indice d’un état de dégénérescence. Tous ces cas sont les mêmes quant au fond,
et ils sont justiciables des mêmes réflexions. Par définition, le délire d'emblée est un délire passager. Si nous analysons la durée du délire dans les quelques observations que nous publions ici, nous trouvons que celle-ci n’a pas excédé quelques mois. Dans l'observation XVI, oùnous avons vu un bel exemple de guérison, l’accès maniaque a duré deux mois et demi, période d’acuité et période de convalescence réunies.
Dans l’immense majorité des cas, la guérison de l’accès est donc la terminaison prévue. Nous disons intentionnellement guérison de l’accès, car il est bien évident que l’accès terminé, le terrain reste ce qu’il était avant ; autrement dit, l’aptitude à délirer une deuxième, une troisième fois, sera toujours la même. C’est alors que nous observons le troisième cas que nous avons énoncé plus haut : accès de délire séparés par des intervalles de calme.
Une conclusion pratique doit être déduite de ces considérations : en présence d’un délire d’emblée, le clinicien portera un pronostic bénin en ce qui concerne l’accès, et se hâtera de rassurer la famille ; mais il fera ses réserves au point de vue d’accès pouvant survenir ultérieurement, surtout si, très exactement renseigné sur les antécédents héréditaires, il trouve une prédisposition très accentuée. Ses efforts devront surtout porter vers l’éloignement à une époque aussi tardive que possible de l’explosion d’un nouveau trouble intellectuel : prescriptions hygiéniques, conseils pratiques ayant pour but d’écarter toutes les causes morales déterminantes, émotions, soucis d'affaire's, etc.
La terminaison du délire à apparition rapide par la guérison n’est pas une règle sans exception. On voit, en effet, quelquefois, les troubles intellectuels dépasser la limite de temps restreinte qui leur est habituelle, et au délire d’emblée succède un délire à évolution chronique comportant dès lors un tout autre pronostic. Nous rentrons alors dans un des cas que nous examinerons au chapitre suivant. Il faut tenir compte ici, pour expliquer cette anomalie d’évolution,’de
la nature des prédispositions, du degré d’affaiblissement de l’intelligence, et par conséquent de l’âge du malade. La terminaison par un délire à évolution lente s’observe en effet chez des malades assez âgés le plus souvent, vierges de tou trouble délirant, ou bien, dans un autre ordre d’idées, chez des sujets ayant fait de nombreux excès, ou ayant déliré déjà à des époques antérieures. Un affaiblissement de l’intelligence est la conséquence fatale de toutes ces causes, et le malade doit logiquement guérir avec une difficulté beaucoup plu grande que dans les autres cas.
Le diagnostic du délire d’emblée ne présente aucune com plication. Il est quelquefois difficile, en l’absence de renseignements, d’afûrmer la brusquerie du début; dans ces cas, il faut analyser soigneusement le terrain sur lequel le délire s’est greffé. L’état de débilité mentale, l’état d’imbécillité, l’état de déséquilibration des facultés intellectuelles mettent sur la voie du diagnostic. Est-il possible, dans ces cas encore, de tirer un enseignement de la forme même du délire ? Quand il s’agit d’un délire mystique ou d’un délire ambitieux, c’est un indice assez précieux, surtout lorsqu’il affecte un caractère très net d’incohérence ou d’absurdité. Pour ce qui est du délire de persécutions, il est moins aisé de trancher la question. Toutefois, l’absurdité, l’absence de cohésion et de logique éliminent le délire chronique, les renseignements seuls, joints à l’analyse de l’état mental, peuvent permettre de conclure pour ou contre le délire d’eihblée. Les formes maniaques ou mélancoliques peuvent appartenir aux variétés de folies intermittentes ; il faut alors être en possession des renseignements sur l’histoire antérieure du malade pour faire le diagnostic. Dans tous les cas, la marche de l’accès éclairera le clinicien.
Une fois en possession des renseignements, la nature seule du délire est à élucider. Rappelons alors que nous considérons les délires d’emblée comme pathognomoniques d’un état héréditaire. Nous ne parlerons que pour mémoire des délires épileptiques et des délires hystériques, qui peuvent jusqu’à
un certain point en imposer. Mais le délire épileptique, d’ailleurs beaucoup plus court en général que le délire d’emblée des dégénérés, est accompagné d’une inconscience absolue relative à toute la période délirante, et nous savons que le dégénéré délirant d’emblée reconstitue son histoire de lui-même, dès que l’accès est terminé ; de plus, il sera presque toujours possible de noter dans les antécédents des malades des traces de l’épilepsie. Pour ce qui est de l’hystérie, la recherche de nombreuses manifestations de la névrose permettra le diagnostic. Notons pourtant qu’une erreur de diagnostic, dans ce dernier cas, n’aurait pas une grande importance ; les hystériques sont des dégénérés et, comme tels, ils ont droit de faire un délire d’emblée.
Nous donnons ci-après une série d’observations pour servir à compléter l’histoire des délires d’emblée.
L’observation XX est celle d’un, dégénéré qui a présenté tout à coup un délire maniaque très particulier, dont la forme est évidemment des plus rares. On pourrait l’appeler manie sans gestes, ou comme l’appelle M. Magnan, état maniaque à froid. Effectivement l’agitation maniaque est limitée aux centres cérébraux ; le système musculaire général n’y prend aucune part. La loquacité incohérente, typique, tient seule la scène.
Observation XX.
Dégénérescence mentale. Etat maniaque survenu brusquement.
D..., âgé de 27 ans, entre au bureau d’Admission de Sainte-Anne le 11 mai 1885, pour un accès maniaque remontant à quelques jours.
Antécédents héréditaires. — Côté paternel. Les grands parents étaient faibles d’esprit. On soupçonne le grand-père d’avoir commis des excès de boissons.
Le père était épileptique; il est mort à la suite d’un accident.
Une tante est morte phthisique à 28 ans ; rachitique, elle avait une déviation de la colonne vertébrale. Un oncle est mal équilibré, ivrogne, débauché.
Côté maternel. Grand-père, mort subitement à 48 ans; grand'-mère, ■morte à 70 ans d’un cancer stomacal. La mère a eu une attaque d’apoplexie à 45 ans ; elle est morte deux ans après, à la suite d’un affaiblissement progressif des facultés intellectuelles. On rapporte qu’au moment de l’attaque, elle aurait eu des hallucinations de la vue.
Une sœur est nerveuse, impressionnable, elle rit et pleure sans motifs ; ambitieuse, elle rêve une situation toute faite que lui créerait le mariage. Un frère est mal équilibré, il manque de sentiments affectifs ; il s’est engagé à 17 ans pour éviter, disait-il, de servir de garde-malade à sa mère.
Histoire du malade. — Accidents rachitiques dans l’enfance. Il n’a marché qu’à 3 ans 1/2, et a toujours bredouillé en parlant. Intelligence un peu débile. Naïvetés. Accidents névropathiques; dès l’enfance, les nuits étaient mauvaises; le sommeil était troublé par des rêves et des cauchemars. Il a uriné au lit jusqu’à 5 ans. Fréquemment il a des étourdissements, sans perte de connaissance. Esprit un peu original, il parle toujours avec emphase; il est exagéré dans ses actes et dans ses paroles. Très poseur, il n’avait pas cette pose insupportable de bien d’autres dégénérés. L’affectation de sou langage et de ses allures était nécessaire, croyait-il, pour l’élévation de son niveau intellectuel. 11 avait de singulières associations de mots : satisfait d’une soirée, il disait : « Vous m’avez tait passer une soirée immuable. » D’ailleurs, très travailleur et très rangé; une pointe ambitieuse perçait dans tous ses actes.
Dans la journée du 9 mai, pendant une promenade dans le bois deClamart, il quitte brusquement sa famille, prétendant avoir vu un homme à l’œil humide qui voulait l’empoisonner: (il désignait son oncle). Il traverse la voie du chemin de fer et court jusqu’à la Seine. Il prend le bateau, y reste peu de temps, saute dans une voiture et se fait conduire à l’Odéon, où il veut voir M. Porel qu’il ne connaissait pas. Puis il se rend chez sa cousine, où il annonce un grand malheur, et tient une série de propos incohérents. Il passe la nuit dans une agitation extrême, et à cinq heures du matin, en présence de sa tante, lui, habituellement pudibond, il se livre à la masturbation. A l’arrivée du médecin, il lui dit : « Je suis content, je viens d’avoir un fils qui va accomplir mon œuvre ; j’y suis arrivé enfin ; je ne serai plus un raté, un saucisson à pattes ; ils ne sont qu’un clair de lune... » Pendant toute la journée et le jour suivant
mêmes extravagances, même loquacité. Pas d’impulsions, pas d’hallucinations apparemment* Le 11 mai, l’agitation s’est un peu calmée. A la Préfecture, il était déprimé et paraissait découragé.
Le lendemain, à Sainte-Anne, l’excitation intellectuelle avait repris son cours. Propos ambitieux incohérents. Phrases sans suite :
« Je suia aristocrate, je suis Dieu, le médecin des âmes, le poète, l’enfant sublime, le sublimé corrosif; je suis bien vengé. » Il va êpoüser une fille qui possède un million de dot.
Quelques jours avant le début de l’accès, quelques troubles intellectuels précurseurs s’étaient déjà manifestés; il avait écrit à différentes personnes en province plusieurs lettres très longues, dans lesquelles il faisait part d’un bonheur imaginaire qui lui était échu.
E’endant les huit ou dix premiers jours de son séjotir à Sainte- Ânne, même excitation, même loquacité ; il est impossible de fixer SOU attention* Quand on lui parle, il écoute, semble comprendre; puis il réprend la sérié de ses idées décousues qu’il exprime avec des phrases également décousues, Indice du désordre intellectuel. Mais le système musculaire général n’est pas excité. Pendant qu’il débite ses discours incohérents, le malade se promène de long en large, il s’arrête parfois et cause devant le mur. Pas de mouvements brusques, désordonnés, comme chez le maniaque ordinaire. Les nuits se' passent sans sommeil, avec les mêmes phénomènes intellectuels.
25 mai, L’excitation est moins grande, Lé malade est parfois absolument tranquille, mais il parle souvent pendant plusieurs minutes, nn quart d’heüre, Une demi-heure, et même des heures entières, exprimant dès phrases incohérentes dans lesquelles un mot devient ië prétexté d’une nouvelle phrase : discours très monotones comme intonation, mais très variés comme idées : « Je suis l’embaumeur de la femme à Coppêe ; je suis le vengeur de la famille V.,. peur que personne né soit offensé en trois artistes de valeur, on chante lê Te Deuin, des artistes qui jouent : les époux aux épouses, le mari aux épouse s; les causes sont les enfants, les causeurs sont les importuns. M. Macé lui cause comme pour être la cause de ses enfants ;
car si la couronne existe. Je suis le fils de la vérité diffuse; qui
dit Mahomet dit l’homme qui peut se tromper... c’est une laine, un mouton ; je brave mon frere en vengeant ma sœur, de ma famille, de charité, pour les pauvres. J’ai parlé à M. Phénix, des hôtes de ces feofs...; qui est le Lazare des pâtres, pour ce pâtre des parrains ; c’est Pénis jouant un rôle au masculin et Denise au féminin. »
Même état pendant tout le mois de juin. Amaigrissement, pâleur
delà face. Insomnies fréquentes. Alternatives très irrégulières d’excitation et de calme.
Pendant le mois de juillet, l’amélioration est plus sensible; mais il existe encore une grande incohérence. Parfois on parvient à fixer les idées, mais pendant très peu de temps.
Transféré à Bicétre le 18 juillet 1885.
L’observation XXI est celle d’un dégénéré qui, à 15 ans, eut pour la première fois de l’agitation maniaque subite pendant la nuit ; dès le lendemain, il n’en était plus question. Plus tard, survient brusquement un second accès maniaque à forme rémittente.
Observation XXI
Débilité mentale. Accès maniaques à apparition rapide.
G... (Christophe), 26 ans, entre à Sainte-Anne le 22 novembre
Antécédents héréditaires. —- Côté paternel. Grand'mère. Nerveuse, se trouvait mal fréquemment, vicieuse; on avait la conviction qu’elle faisait semblant de s’évanouir; en sortant de sa crise, elle se mettait ô pleurer. Ces crises survenaient fréquemment pouf un motif de peu d’importance. Père. Mort à la suite d’une chute, était un peu buvéur. Ne paraît pas avoir jamais eu de vertiges ni d’attaques de nerfs. Très taciturne, jamais on ne l’a entendu chanter. Oncle. Ivrogne et débile. Tentative de suicide par pendaison.
Côté maternel. Grand-père. Débile, susceptible, méticuleux. Mère. Très débile, faux trait de la vue. Tic du sourcilier. Dévotion exagérée, très colère, ne sait ni lire, ni écrire. A toujours été triste, pleure à la moindre occasion. Est poursuivie par l’idée de se suicider, mais elle a peur de déshonorer sa famiile. Pendant sa grossesse, elle a voulu se jeter dans un puits parce qu’elle s’ennuyait.
Frère. Mort à 14 ans d’une affection cardiaque; débile, n’avait jamais pu apprendre à lire. Frère. Mort à neuf jours avec des convulsions. Cousin (côté maternel). Faible d’esprit.
Pas de vésaniques, pas d’épileptiques.
Histoire du malade. — Venu à terme, n’a pas eu de convulsions, n'a jamais pissé au lit. A parlé, marché de très bonne heure; ses facultés se sont vite développées; vers l’âge de 3 ans, il fut envoyé en Allemagne et au bout de trois mois de séjour, il comprenait et parlait facilement la langue. Pas d’onanisme avéré. Instruction primaire au-dessus de la moyenne. Certificat d’études. Il était très docile, aimant à travailler, régulier. Dès l’enfance a toujours été émotif et colère.
L’attitude du malade, son excitation et le début en apparence brusque de son délire, nous ont fait rechercher l’épilepsie dans ses antécédents. D’autant plus que, pendant son service militaire, en Tunisie, il avail fait de nombreux excès d’absinthe. Avant 1879, les renseignements sont négatifs à ce sujet ; pas de morsures à la langue, pas d’émissions inconscientes des urines, pas de vertiges. Pendant le service militaire, il lui est arrivé quelquefois de pâlir tout à coup, mais ses pâleurs ne s’accompagnaient pas de perte de connaissance. A son retour, le même phénomène s’est reproduit, il en avait prévenu sa mère, en lui disant qu’on avait qu’à lui donner de l’eau.
Ces faits, qui rappellent assez bien l’état vertigineux, doivent être mis sur le compte de l’absinthe, attendu que, depuis trois ans que les abus ont cessé, ils ne se sont pas reproduits. La mère a bien noté, parfois, quelques taches rosées sur l’oreiller de son fils, mais G... souffrait des dents, il saignait facilement des gencives, et jamais d’autres signes d’épilepsie nocturne ne se sont manifestés. Son père a d’ailleurs toujours présenté le même signe sans que jamais on ait observé quoique ce fût qui rappelât l’épilepsie.
Premier accès de délire. A 15 ans, il commence à courir les filles, A 18 ans, il est atteint d’une maladie vénérienne dont nous n’avons pu préciser la nature, et pour laquelle il a été soigné à l’hôpital du Midi. A la même époque, il eut une fois pendant le nuit du délire maniaque. Il avait défait son lit, étendu ses matelas à terre et il se roulait dessus en tous sens, en proférant des paroles incohérentes. En peu de jours, tout rentra dans l’ordre.
Mouvements irrésistibles. Il lui arrive souvent d’accomplir pendant son sommeil des mouvements de balancement dont il n’a pas con« science. Couché sur le côté, il balance d’arrière en avant et d’avant en arrière, la partie supérieure du corps, effectuant ainsi une espèce de mouvement de salutation, durant parfois une demi-heure. 11 agite ainsi son lit, assez bruyamment pour éveiller les voisins. Il lui arrive alors de s’éveiller lui-même et de se dire : « Mais qu’est-ce
que j’ai? Est-ce que je deviens fou ? » Dès l’enfance, les mêmes mouvements se produisaient déjà.
2° accès de délire maniaque. Ce deuxième accès semble avoir été préparé de longue main. En d’autres termes, des modifications dans les allures habituelles du malade ont précédé pendant une période de temps assez longue l’explosion du délire actuel.
Depuis trois ans, en effet, G... avait parfois des moments de tristesse invincible. Il restait souvent pendant une demi-heure appuyé sur le coude, sa cigarette à la main, dans le mutisme le plus complet. A toutes les questions qu’on lui posait, il répondait : « Je n’ai rien. » Ces préoccupations intimes se manifestaient aussi par un état émotif, plus intense qu’autrefois ; il se mettait facilement en colère, et parcourait sa chambre avec vivacité, tremblant de tous ses membres. Il s’agitait parfois pendant la nuit, et, au mois de juillet 1885, il eut pendant son sommeil une hallucination très nette de l’ouïe. Il se lève subitement et va trouver sa mère en lui disant que derrière la porte quelqu’un l’a appelé très distinctement. Très peu rassuré, malgré l’enquête qu’il fit aussitôt, il n’a jamais voulu se convaincre de son hallucination; actuellement encore, il croit avoir été appelé par son nom. Dans les derniers temps, il manquait d’entrain pour son travail. Il se laissait envahir irrésistiblement par le sommeil, et il lui arrivait de se coucher pendant le jour. D’ailleurs, travaillant avec ardeur le reste du temps, il était régulier, et ses patrons ne se sont pas plaints. Deux fois seulement dat s les six derniers mois, il est rentré pris de vin. L’ivresse n’a pas été méchante. Dans les huit jours qui ont précédé l’explosion du délire, déjà très fortement atteint, il s’est remis à boire de l’absinthe. Tl ne savait déjà plus se contenir; il en prenait deux fois par jour. Les nuits étaient agitées, sous l’influence mixte du délire commençant et des excès de boissons ; il rêvassait et parlait tout haut, son corps se couvrait de sueurs abondantes. Puis, peu à peu, la scène changea, et, en huit jours, progressivement G... arriva à la période la plus aiguë de l’agitation maniaque. Il devint peu à peu loquace, ses discours étaient incohérents, et il se livrait â des actes absurdes ; il se mettait un collier de cheval autour du cou et courait dans les rues un fouet à la main. Nuit et jour, il parlait, exprimant toute espèce d’idées sans suite. Il avait, parait-il, l'attitude d’un halluciné, il s’entendait appeler voleur et protestait. Il entremêlait ses discours de grossièretés, de trivialités ; il déchirait ou décousait ses vêtements, se mettant dans l’état de nudité le plus complet. Cris, lamentations, chants, divagations, incapacité de répondre à aucune question ; menaces, jamais suivies de voies de faits; actes déraison- Legrain. 11
nabîes ; il déchirait la semelle de ses souliers avec ses dents ; lorsqu’il buvait, il serrait les dents avec une force telle qu’une fois il brisa un bol. D’ailleurs, les autres fonctions s’accomplissaient normalement; la fièvre a toujours été nulle. C’est dans cet état de désordre qu’il fut amené à Sainte-Anne, où il commença par mettre en pièces les maillots les plus solides. Il fut mis en cellule, où on le laissa nu, dans le varech, dans lequel il s’établissait un lit quand il voulait se reposer.
23 novembre. La nuit s’est passée dans l’agitation la plus complète.
24. Le calme est revenu, il existe à cet égard un contraste énorme avec l’état de la veille. G... cause raisonnablement, disant bien parfois quelques phrases incohérentes, mais montrant dans les moments de calme, une lucidité d’esprit parfaite, avec intégrité de l’intelligence,
25. Le délire a repris sa première intensité. Incohérences. Désordre dans les idées et dans les actes. Hallucinations variées et assez actives. Conversation avec des personnages imaginaires. Un mot prononcé au hasard sert de thème à toute une phrase ; activité considérable, le malade brasse l’air en tous sens, cherche des objets imaginaires dans le varech ; en un mot le tableau le plus complet de la manie à sa période d’acuité s’offre à la vue.
Le même état se continue en dépit de la médication bromurêe, et du séjour dans une cellule à l’abri de la lumière pendant un mois. Le malade mange bien et les nuits sont suffisamment bonnes.
Déjà, vers le 18 décembre, l’agitation avait diminué beaucoup, le désordre ne portait plus guère que sur les idées ; les actes étaient moins incohérents, l’état de tranquillité du malade avait permis de l’extraire de sa cellule, de lui faire garder des vêtements,
22 décembre. Le malade erre assez tranquillement dans son quartier, toujours loquace et incapable d’associer convenablement deux idées, il ne paraît plus éprouver d’hallucinations de la vue ni de l’ouïe; mais il a encore des troubles de la sensibilité générale; il prétend, par exemple , qu’il a la cuisse cassée en trois morceaux.
29 décembre. Tout à coup, hier, l’agitation du début est revenue à la même intensité. Les hallucinations sont de nouveau très actives. Le malade, un moment terrifié a brisé plusieurs carreaux. De nouveau, il déchire ses vêtements, et l’on est obligé de l’incarcérer une seconde fois.
Le 30 décembre, il est envoyé à Ville-Évrard.
Observation XXII,
Débilité mentale. Accès maniaque à début brusque.
Louis S,,,, âgé de 20 ans, entre au bureau d’Admission de Sainte- Anne, le 7 septembre J885,
Hérédité. — Côté paternel. Grand-père mort à 72 ans. Faible d’esprit. —r Père, faible d’esprit. Emportements fréquents" Pas buveur. Plusieurs tantes, d’une intelligence très ordinaire, ont des idées religieuses très exagérées.
Côté maternel (peu connut Mère presque imbécile. Obtusion intellectuelle considérable.
Une sœur jumelle est débile. Trois autres frères et sœurs, domestiques de ferme, sont faibles d’esprit.
Histoire du malade. — D’une intelligence très bornée, il n’a pu apprendre complètement à lire et à écrire. Son caractère est habituellement un peu triste, apathique. Depuis un an qu’il séjourne à Paris, il n’a fait aucun progrès. D’une docilité servile, il fait tout ce qu’on lui commande, mais il est privé de toute initiative. Il n’a jamais eu d’atlaques de nerfs. Il ne lui arrive jamais d’uriner au lit ni de se mordre la langue. Jamais jusqu’à présent il n’a présenté d’idées délirantes, II y a deux ou trois ans, on l’a soigné pour quelques maux de tète, II ne fait pas d’excès de boissons.
Depuis le 1 er septembre 1885, environ, il souffrait de la tête, mais il continuait son travail et ne déraisonnait pas, lorsque le 5, au matin, il se lève plus tard que de coutume, sort, et ne rentre pas de toute la journée. Vers le soir, des ouvriers le ramènent} ils l’avaient trouvé se roulant à terre, faisant des extravagances, gesticulant de mille manières sur les fortifications du côté de Levaliois- Perret. Il débitait toute espèce de propos incohérents, il était difficile de fixer son esprit; il disait ne pas se rappeler où il était allé dans la journée; il reconnut néanmoins un voisin et son oncle. Pendant la nuit suivante, l’agitation continue : regards brillants, propos incohérents, hallucinations de la vue. Il avait une demi-conscience de son état d’excitation, rassurait son entourage, disant : « N’ayez pas peur. » Pas d’impulsions.
Le 7. U est conduit à la Préfecture, dans le même état : idées confuses. Propos décousus. Refus d’aliments.
Le 8. Même état. Hallucinations multiples. Mutisme. Refus d’aliments. Tremblement. État légèrement fébrile. Paroles et gestes désordonnés, mais pas en grand nombre. Le malade a surtout l’attitude d’un halluciné. Par moments, il a l’air terrifié. Il ne reconnaît
personne. On l’alimente difficilement, mais il n’a pas l’air de refuser systématiquement la nourriture.
Le 9. L’agitation est tombée; un état presque complet de stupeur lui a succédé, mais le regard indique toujours la terreur. Le malade reste fixé sur place. De temps en temps, le visage s’anime un peu, l’oreille est tendue vers des bruits imaginaires; l’œil prend une ex-, pression singulière. Il semble avoir reconnu la famille qui est venu le voir.
Le 15. Il est envoyé à Ville-Evrard, légèrement amélioré.
L’observation suivante est relative à un délire brusque, où se trouvent mélangées à de l’excitation maniaque, des idées de persécution et surtout des idées mystiques.
Observation XXIII.
Excitation maniaque brusque avec idées de persécution et idées mystiques.
Hérédité morbide.
Louis B..., 22 ans, entre dans le service de M. Magnan, le 4 juin 1885.
Antécédents héréditaires. — Côté paternel. Grand-père alcoolique. Le père était un forcené buveur; il est mort à 50 ans, usé par les excès. Dans les six dernières années de sa vie, il eut des accès fréquents de mélancolie. I.es deux grand'mères sont filles du même père et de la même mère. Nous retrouvons par conséquent dans les ascendants paternels, la filière maternelle, où se rencontre l’hérédité la plus chargée.
Côté maternel. Grand-père alcoolique. Mère , très faible d’esprit, comprenant très difficilement les questions qu’on lui pose. Un oncle est épileptique. Un autre oncle, buveur, est enfermé depuis près de trois ans dans une maison de santé ; il a un délire ambitieux.
Un frère du malade blèse. Intelligence bornée.
Histoire du malade. — Faible d’esprit, d’un caractère assez docile, il ne parait pas avoir eu de mauvais instincts. 11 ne boit pas. Il n’a jamais eu d’attaques de nerfs. Dans la première enfance, il a évolué lentement; il n’avait pas encore de dents à 2 ans.
Tout à coup, le 3 juin, dans l’après midi, sans prodromes bien nets, il prétend qu’il est perdu, qu’on lui jette de la poussière dans les yeux. Puis il tient une série de propos sans aucune espèce de suite, où l’on reconnaît quelques idées ambitieuses, et surtout des idées mystiques : « J’ai des yeux en diamant, le diable
veut me tenter, mais je vois Dieu qui me protège; il faut que vous priez pour moi ; j’ai demandé à Dieu que tout le monde soit beau. » Pendant ce temps, agitation musculaire avec sueurs abondantes.
La nuit suivante, insomnie complète agitation peu intense; contemplation muette. Signes de croix, génuflexions.
Le lendemain, il fait une fugue pendant laquelle il est arrêté et conduit à la Préfecture, où l'on note son excitation maniaque, ses hallucinations de la vue (Satan, Dieu, les anges). Propos mystiques avec invocations et génuflexions.
Le 5. Il prétend qu’il est galvanisé; son attitude est toujours celle d’un malade très halluciné. Il est impossible de fixer son attention.
« Je suis peut-être charmé », dit-il. Troubles de la sensibilité générale; quelques idées de persécution sans caractère.
Pendant deux jours, il reste en cellule. L’agitation se calme peu à peu. Le malade est tranquille, mais il paraît toujours très préoccupé. Au bout d’une dizaine de jours, il est très calme, mais il est toujours très délirant. Idées très confuses.
20 juin. 11 ne peut encore fournir que peu de renseignements. « Je suppose, dit-il, que j’ai été magnétisé. » Il se souvient qu'aux Champs-Élysées, on lui jetait de la poudre de diamant dans les yeux. Il voyait Dieu sur les toits à sa droite. Il y avait aussi deux demoiselles en noir à côté de lui ; elles lui ont jeté des poussières d’or dans les yeux. C’est avec peine qu il reconstitue les idées délirantes du début. Quand on lui parle, il s’interrompt pendant son récit en disant : « Tiens, me voilà encore troublé, je ne puis pas continuer. » Il demande à être seul pour ne pas être influencé et écrire ce qu’il a fait.
Le 27. L’amélioration est sensible; le délire est en voie de déclin. Le malade est envoyé à Vaucluse.
Dans l’observation suivante, nous trouvons , une bouffée, d’idées de persécution extrêmement fugitives, survenue à brûle-pourpoint chez un débile,
Obsehvation XXIV.
Débilité mentale. Brusque boulîôe d’idées de persécution disparaissant très vite.
S..., âgé de 36 ans, entre dans le service de M. Magnan, le 7 octobre 1885.
Les renseignements manquent sur les antécédents héréditaires ; mais l’histoire du malade prouve amplement son degré de débilité intellectuelle. Tempérament nerveux, impressionnable. 11 se tourmente pour des riens.
Un parent qui l’a vu, il y â cinq mois, nous a affirmé qu’à cette époque S... ne présentait rien à signaler au point de vue mental. 11 ne commettait pas d’excès de boissons. 11 a fait des études pour se faire recevoir ingénieur, mais possesseur d'une assez belle fortune, il vit de ses rentes, ce qui sied fort bien à sa nature indolente.
Voici quelques traits assez typiques qui donneront une juste idée de son état mental : S... est marié depuis onze années avec une jeune espagnole avec laquelle il n’a encore eu aucune relation sexuelle, en vertu d’une défense du père de la jeune fille. On a fait jurer à S... qu’il ne toucherait pas à sa femme avant la mort de son beaupère. Il y a là, parait-il, une question d’intérêt assez compliquée, en vertu de laquelle, Une certaine succession serait compromise, s’il y avait un héritier. S... a accepté les conditions qui lui étaient faites et il est resté fidèle â la parole donnée. A la suite de discussions de famille, il est venu en France pour être plus tranquille, et c’est à Orléans qu’il est tombé malade.
Il commence par être tourmenté, inquiet ; puis, il s’entend appeler « le beau » dans la rue. Il croit qu’on se moque de lui. On l’accusait de dire des saletés; on lit ses pensées. Autour de lui, on murmure ; on l’insulte, on le menace, on dit qu’il a des rapports contre nature ; il a peur d’être assassiné. Insomnie, dépression mélancolique. Le 6 octobre, il quitte Orléans, poursuivi par les ennemis de sa famille, une quinzaine de jours après le début de la maladie. Le 7, il entre à Sainte-Anne.
Peu de jours après son internement, les idées délirantes disparaissent, et le 19, le malade, en bonne voie de guérison, est confié à son frère qui doit le ramener en Espagne.
L’histoire du malade suivant est celle d’un déséquilibré qui tout à coup est pris d’idées ambitieuses, suivies au bout de peu de temps d’idées de persécution qui se mélangent aux premières. Très faible d’esprit, il rappelle un peu l’attitude du maniaque raisonnant. Après avoir débuté brusquement, le délire évolue lentement et ne paraît pas devoir s’éteindre d’ici longtemps.
Observation XXV,
Débilité mentale. Apparition rapide d’un délire ambitieux, auquel se mélangent quelques idées de persécution.
F..o entre au bureau de l’Admission à Sainte-Anne, le 29 octobre 1885. Il vient d’une maison de santé où il a été enfermé pendant plusieurs mois. Il présente un délire ambitieux, systématisé en apparence, mais empreint d’un cachet d’absurdité caractéristique. Un certain degré d’excitation intellectuelle donne au malade l’attitude d’un maniaque raisonnant.
Les renseignements sur les antécédents héréditaires, quoique inincomplets, sont suffisants pour démontrer l’existence d’une tare. Le père et la mère ont une intelligence très ordinaire. Cette dernière présente un faux trait du regard. Tous deux poussent la dévotion un peu loin. Une cousine germaine est sourde. Le père de cette dernière était débile et sourd. Enfin la mère de celui-ci était également sourde. L’hérédité constatée chez la cousine et chez les descendants de cette dernière, peut paraître très éloignée, mais ce n’est qu’une apparence. Par suite de mariages entre parents très rapprochés, la grand’mère sourde se trouva être commune à notre malade et û sa cousine germaine. L’hérédité est donc directe dans les deux cas.
F... est un faible d'esprit. Il a toujours été orgueilleux et prétentieux ; il est très satisfait de sa personne. Son instruction, un peu au-dessus de l’ordinaire, entretient son orgueil. Il y puise les éléments de prétentions exagérées.
En 1877, à la suite d’un traumatisme crânien, qui paraît avoir été la cause occasionnelle d’une explosion d’idées délirantes, il a été enfermé pendant cinq mois dans une maison de santé à Dijon. Ses idées délirantes avaient, comme aujourd’hui, un cachet ambitieux; il se croyait officier de l’armée, et s’était même fait faire des vêtements en rapport avec son grade supposé.
11 sort complètement guéri de son accès délirant, et s’occupe d’agriculture. Mais il reste comme auparavant, original, primesaufier ; il a peu de suite dans les idées. Au régiment, il était l’objet des brimades de ses camarades; on le passait à la couverte. C’est à la suite d’une épreuve de ce genre qu’il s’était blessé au crâne. Il ne reste actuellement aucune trace de ce traumatisme.
Au mois d’août 1885, il aurait eu une insolation, que l’on accuse d’avoir déterminé les troubles délirants actuels. Toujours est-il que, vers cette époque, marié depuis peu de jours, il s’excite tout à coup
et devient ambitieux. 11 commet une série d’actes absurdes. Voulant apporter des perfectionnements dans sa ferme, il fait une série d’achats inconsidérés pour lesquels il dépense beaucoup d’argent. Il prétend que la Bourse lui appartient, qu’il est en relation avec la maison Rothschild, à laquelle il envoyait dépêches sur dépêches.
On l’interne dans une maison de santé où on le tient au secret pendant trois mois. Il parait avoir été très excité. Il porte au* chevilles des traces non équivoques d’entraves. Pendant son séjour à la maison de santé, ses idées ambitieuses suivent leur cours. Il a trouvé un système de transmission électrique; fixé sur un fauteuil, il sent les clous en cuivre de celui-ci transmettre un courant électrique jusqu’à son domicile en Seine-et-Oise, et à l’aide de ce courant, il sait tout ce qui se passe là-bas ; par moments, il éprouve une trépidation dans les jambes, qui lui indique le passage du courant.
Le 30 octobre, jour de son arrivée à Sainte-Anne, il présente les mêmes troubles délirants ; il a une attitude orgueilleuse, et il explique imperturbablement son système. Il écrit constamment de longs factums incohérents, où se révèle, à côté des idées ambitieuses, la faiblesse naturelle de son état mental. Il guérit d’une façon sûre et radicale toutes les maladies reconnues incurables. L’électricité qu’il a trouvée mécaniquement est la preuve absolue du spiritisme. C’est une réalité foudroyante même pour les grands hommes du jour, excepté pour lui. Ses secrets seront révélés au médecin d’abord,’puis au ministère de la guerre, à l’industrie et au commerce. Ensuite il se retirera pour poser les premiers jalons d’une nouvelle société qui sera la plus laborieuse, la plus humble, mais la plus terrible par son silence : l’agriculture.
Attitude constamment arrogante. Il répond avec une certaine hauteur aux questions. Prétendant qu’il n’est pas fou, mais bien un génie (24 novembre), il devient parfois agressif et dangereux, parce qu’il n’entend pas qu’on le tienne enfermé. Il en demandera raison devant les tribunaux. Il provoquera le directeur de la maison de santé en duel à la lancette, d’abord, puis à l’épée. Verbiage incohérent sur toute espèce de sujets qu’il développe dans ses lettres : l’amour, la liberté, la patrie, le présent, le passé, l’avenir, etc.
Vers la fin de décembre, son attitude ne se modifiant pas, il est envoyé à Ville-Évrard.
Voici encore (obs. XXVI) un délire ambitieux survenu tout à coup chez un héréditaire à la suite du surmenage intellectuel
dont les élections de 1885 ont été la cause chez hon nombre d’individus.
Observation XXVI
Surmenage intellectuel. Excitation maniaque avec idées ambitieuses et idées de persécution survenant brusquement chez un prédisposé.
G... âgé de 37 ans, instituteur, entre dans le service de M. Magnan le 24 octobre 1885.
Son père est mal équilibré; il a des emportements fréquents et non justifiés. La mère, d’une intelligence très ordinaire, a pu apprendre à lire, mais elle ne sait pas écrire. Une sœur est d’une dévotion exagérée; elle ne parle que de Dieu et de religion.
Quand à G..., si aujourd’hui il parait posséder une intelligence un peu au dessus de la moyenne, il semble avoir appris assez lentement. Pendant toute sa jeunesse, il se livrait à des pratiques religieuses exagérées; il emmenait son jeune frère dans l’écurie et le faisait prier pendant des heures entières. IL est ordinairement un peu exalté; il s’entraine facilement; méticuleux, il trouve facilement à redire à tout ; esprit de contradiction. D’ailleurs, sensé, instruit, il occupe un poste assez important, où il est très estimé. Très travailleur, il s’est véritablement surmené depuis quelques années ; par l’exercice, il a acquis une grande puissance d’assimilation ; il engouffre littéralement livres sur livres; depuis six mois, il travaille avec une trop grande assiduité les mathématiques transcendantes ; il a passé avec succès un examen pour l’obtention du certificat d’aptitudes pédagogiques.
Dans le commencement du mois d’octobre 1885, une bouffée d’idées ambitieuses apparaît subitement. Le 12, il quitte sa femme, et part dans l’Yonne où il veut se porter candidat à la députation pour le scrutin de ballottage. Du 12 au 21, on n’a pas de nouvelles de lui, sinon par dépêches, où ses idées ambitieuses sont nettement indiquées : € J’ai dépensé 10,000 francs en deux jours, mais je suis député » ou bien : « Je vais divorcer avec ma femme pour mieux servir mon pays. »
Le 21, ses amis le font admettre à l’hôpital de Joigny. Outre l’excitation maniaque et les idées ambitieuses, on note des idées de persécution. Tous ses amis, sa femme elle-même, s’étaient coalisés contre lui. 11 quitte l’hôpital; le lendemain,attitude tantôt méfiante, tantôt arrogante. En chemin de fer, il regardait les gens comme pour
leur en imposer. Il prétendait d’autre part que les députés avaient mis la police de Gap à ses trousses pour l’empêcher de se présenter â la députation.
Le 24, à la préfecture, même excitation : il est député des Hautes- Alpes; on lui a volé un siège de conseiller général; il est poursuivi par ses ennemis politiques; il va verser son sang pour apaiser l’insurrection.
Le 25, à l’Admission, U est loquace, entretient tout le monde de sa nomination. 11 n’a aucune conscience de sa situation ; il croit être à la prison de la Santé, comme la lettre ci-jointe l’indique ; « J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien intervenir en ma faveur pour me faire sortir de la prison de la Santé où je me trouve interné, je ne sais pourquoi. J'ai eu le malheur, je crois, de me faire élire député des Hautes-Alpes. Voilà peut-être ce qui me vaut l’honneur d’être ici. »
Le 26, dans une autre lettre, il dit : « Est-ce parce que j’ai été élu député que l’on a fait tant de train après moi? Veuillez demander à ma femme, si elle est encore ma femme ou si elle ne l’est plus ; j’ai besoin de le savoir. »
Le 4 novembre, beaucoup moins excité, il est envoyé à Ville- Evrard.
Enfin l’observation suivante nous montre un dégénéré atteint d’emblée d’un délire de persécution, qui devient, par la suite, nettement chronique.
Observation XXVII
Débilité mentale. Apparition rapide d’idées de persécution à deux reprises différentes. Appoint alcoolique dans les deux cas.
H... 45 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 4 juin 1885.
Antécédents héréditaires. — Le père était un vieux buveur; faible d’esprit ; il est mort de misère. La mère est morte tuberculeuse à 32 ans; également faible d’esprit; culture intellectuelle nulle. Un oncle maternel était épileptique. Il est mort à 40 ans à Bicêtre. Il avait souvent du délire. Du côté maternel, il y a encore 16 oncles ou tantes dont la plupart sont débiles ou buveurs. Enfin, un frère du malade est alcoolique.
H... est un faible d’esprit habituellement timide et timoré. Il sait à peine lire et écrire. Ordinairement triste.
Il y a quatre ans (1881), tout à coup, il exprime des idées de persécution : « C’est singulier dit-il, on met de l’eau dans notre vin, on me suit dans les rues ; on me regarde de travers. » Ou lui disait qu’on allait l’assassiner avec sa femme. Déjà, à cette époque, il faisait quelques excès de boissons, qui paraissent avoir été la cause déterminante de cette explosion d’idées délirantes. Celles-ci, d’ailleurs disparaissent au bout de deux mois.
Il y a trois semaines, réapparition des troubles intellectuels, dont la cause parait résider encore dans de nouveaux excès de boissons, d’autant plus qu’il s’y joint des idées délirantes qui doivent vraisemblablement être mises sur le compte de l’intoxication. Il s’imagine tout à coup que sa patronne veut le mettre à la porte. Un téléphone le suit partout : « ils savent tout ce que je pense, tout ce que je fais, tout ce que je dis » Pendant le repas, il cogne sur la table ou sur un verre, pour avertir le téléphone, et il se met à parler comme s’il était en communication avec quelqu’un : « oui, oui, j’ai entendu, on va me donner de l’ouvrage, je vais y aller ; ne faites pas de mal à ma femme. » Après avoir causé il rassurait son entourage, en disant : « Je suis tranquille maintenant. » Il est suivi dans la rue par quatre hommes qui veulent le tuer. Il s’imagine qu’il va être empoisonné. Dans la maison, il ne prend plus d’eau aux robinets; il n’y a que celui du sixième étage qui n’eBt pas empoisonné ; à la fontaine, il jette d’abord trois ou quatre seaux d’eau avant d’en choisir un pour sa consommation.
Pendant la nuit, le sommeil est agité. H... se croit toujours en communication avec un téléphone qui est au plafond de sa chambre. Il voit dit-il, passer la fumée de l’électricité. On voulait entrer chez lui avec une corde à nœuds; il barricadait sa porte. Finalement, il est allé se plaindre au commissaire, priant qu’on enlèvât le téléphone de chez lui. 11 éprouve de fausses sensations ; il a un écho dans la région épigastrique.
Le jour de l’entrée, 4 juin, mêmes troubles. Sur notre demande, il entre en correspondance avec le téléphone en frappant sur la table. Il envoie des paroles rue de l’Ancienne-Comédie. Il entend les sons parles deux oreilles; il est très étonné de correspondre ainsi. Léger tremblement des mains.
Le 13 juin il est envoyé à Vaucluse dans le même état.