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DES DÉLIRES A ÉVOLUTION CHRONIQUE

Nous voici maintenant en face de troubles intellectuels extrêmement communs et variés, dont une description symptomatique d’ensemble est presque impossible à établir tant les formes en sont multiples. Aucun des délires à évolution chronique survenant chez les dégénérés ne répond à un type abstrait que l’on puisse prendre pour terme de comparaison. Les troubles de ce genre abondent, et il. n’est pas de jour où le clinicien n’ait l’occasion d’en observer un type. Nous avons recueilli un nombre considérable d’observations, et nous avons tenté d’en extraire quelques caractères généraux, que nous allons essayer de décrire.

Les dégénérés, en effet, ne délirent pas comme les autres aliénés : lorsqu’ils fabriquent une idée délirante, ils lui donnent un cachet spécial, ils la frappent en quelque sorte au coin de leur dégénérescence. Cela est si vrai, croyons-nous, qu’il est presque toujours possible, étant d,onné tel type de. délire particulier, de dire s’il est l’œuvre d’un dégénéré. Et cette affirmation ne doit pas avoir seulement la valeur d’un simple fait : outre la satisfaction que doit éprouver tout médecin, lorsqu’il lui arrive de pouvoir dégager d’une façon à peu près certaine, la véritable nature d’une maladie, il lui est encore possible ici d’escompter l’avenir, de foi’muler un pronostic et d’être souvent réellement utile au malade.

Les délires à évolution chronique peuvent être 'primitifs , c’est-à-dire .qu’ils s’installent pi’Ogressivcment, sournoisement,

sans attirer l’attention en quelque Sorte ; bien différent en cela du délire d’emblée qui procède par bouffées. Entre le jour où apparaît la première idée délirante et celui où le délire bien constitué nécessitera l’internement, ou au moins une surveillance spéciale, il peut se passer de longs mois, et même des années. Il est même très souvent difficile de préciser l’époque exacte à laquelle remonte la première idée délirante, qui est bien loin dans les souvenirs du malade.

D’autres délires peuvent être consécutifs à un délire d’emblée; nous t en avons déjà cité des exemples. Dans ces cas, on voit les troubles intellectuels survenus subitement, et qui sembleraient devoir s’amender, comme il est presque de règle, continuer leur évolution pendant de très longs mois, en se transformant petit à petit, ou même en persistant avec les mêmes caractères. Dans d’autres cas, le délire succède à l’une dé ces tendances délirantes que nous avons signalées (chap. 1} et qui constitue comme une longue période prodromique. Nous avons donné, conjointement à des exemples de ces tendances délirantes, des exemples de cette ti*ansformation progressive et sans transition brusque, de la simple propension en un délire caractérisé.

Examinons maintenant, en peu de mots, comment naissent ces délires. Ils prennent leur source dans les circonstances ordinaires delà vie normale,dans les différents degrés et dans les différentes formes de l’instruction ou de l’éducation, dans les superstitions et les préjugés, auxquels les faibles d’esprit sont si accessibles. D’autres fois, on voit, par une bizarrerie singulière, les malades emprunter leur délire à leur entourage, par esprit d’imitation. C’est dans la prédisposition à délirer d’une part, et dans la faiblesse intellectuelle, qui l’accompagne d’autre part, qu’il faut chercher la véritable explication des cas de folie à deux. Un débile communique à un autre débile ses idées délirantes, que celui-ci partage, en raison même de la faiblesse de ses facultés, fabriquant de toutes pièces un délire analogue au premier, par le pro-

cédé que nous examinerons plus loin. Nous avons rapporté l’histoire de ces deux débiles, la mère et le fils, qui, successivement d’abord, puis simultanément, se crurent possédés du démon, exemple très simple de ce que furent en grand les épidémies de convulsions. Le délire naît encore des idées fausses qui ont été inculquées autrefois dans l’esprit des malades, erreurs qu’ils sont incapables de redresser, de principes religieux exagérés auxquels ils ajoutent foi aveuglément, parce que certaines religions leur défendent de les approfondir. La croyance au diable, aux esprits, aux tables tournantes et parlantes, comme les convictions religieuses acceptées sans discussion, et choquant le bon sens, donnent naissance à des délires spéciaux. La terreur du loup-garou, des fantômes, et tous les contes fantastiques, qui, dans nombre de campagnes, hantent encore l’esprit des enfants, peuvent engendrer plus tard, dans des esprits incapables de réagir, des délires hallucinatoires.

Le délire, tout à fait à son origine, est représenté par de simples interprétations absurdes, illogiques, de faits réels, auxquelles les malades attachent leur esprit; peu à peu, le fait primordial, base de la première interprétation délirante, s’efface de leur souvenir ; reste l’idée délirante qui continue à évoluer seule, d’autant plus facilement que le degré d’intelligence du malade est plus inférieur. Un débile, par exemple, est enfant naturel ; au lieu de concevoir sa naissance comme une simple anomalie, il s’imagine qu’on lui cache sa famille, et il se fait alors mentalement une série de questions qui finalement aboutissent à la création d’une idée délirante. Peutêtre y a-t-il un héritage dont on veut le frustrer; peut être est-il le bâtard d’un prince, d’un empereur; peut-être sera-t-il plus tard millionnaire ou un grand personnage. Il cherche à se trouver une ressemblance quelconque avec un personnage en renom. Nous avons raconté l’histoire de ce débile qui, s’étant trouvé une ressemblance avec le Prince Impérial en était arrivé à se persuader que ce dernier n’était pas moi’t, et qu’il

était lui-même Napoléon IV. Une autre fois, un débile, débonnaire et philosophe, rêvera les réformes sociales les plus extraordinaires ; il se croira bientôt un génie, il sera prophète, un second Jésus-Christ, un saint. Tel autre, enthousiasmé outre mesure par une prédication entraînante, s’imaginera qu’il se. doit à la propagation de l’Évangile, s’enrôlera dans l’Armée du salut, et, délaissant son pays, sa famille, ses occupations journalières, partira prêcher sur les grandes routes,vivant de mendicité. Le délire des persécutions ne reconnaît pas d’autre origine : les malades interprètent à leur détriment certains événements auxquels ils se sont trouvés mêlés; à l’atelier, on leur donne le plus mauyais ouvrage; ils ne jouissent pas des mêmes avantages que les autres ; le plus petit évènement prend dans leur esprit des proportions gigantesques, et ils en tirent les plus fâcheuses conséquences.

De l’interprétation délirante au délire vrai, il n’y a plus qu’un pas. Peu à peu, dégageant son idée de ses attaches réelles, le malade n’hésite plus, il ne se pose plus de questions, il commence à être convaincu, il s’incorpore littéralement à son délire. Son intelligence est incapable de corriger la défectuosité de ses associations d’idées. Ces quelques exemples suffisent à faire concevoir que, dans ces cas, l’état mental est tout. Il est mal équilibré, il est défectueux, et le délire n’est qu’une déviation des facultés déductives et inductives qui poursuivent une fausse piste, un mauvais raisonnement. Un esprit droit, bien pondéré, n’est pas accessible à ces troubles intellectuels; le préjugé, la superstition sont justement appréciés et ne peuvent être le point de départ d’une interprétation délirante. L’homme bien équilibré corrige en un mot son éducation, son instruction; il est d’ailleurs dépourvu de ce besoin du merveilleux qui est presque fatal chez les faibles d’esprit; il manque des matériaux nécessaires à l’édification d’un délire.

La genèse du délire, telle que nous venons de l’exposer, explique l’absence si fréquente des hallucinations dans les

délires des dégénérés. On voit, en effet, des délires évoluer chroniquement pendant de longues années sans présenter de véritables hallucinations ; l’illusion, au contraire, est beaucoup plus fréquente. Lorsque l’hallucination existe, elle se produit en vertu du même mécanisme que dans le délire d’emblée; elle est la conséquence même du délire qui la provoque.

Le peu de fondement des idées délirantes rend compte également de leurs transformations incessantes et de l’absence de systématisation. Dès qu’il a perdu complètement son équilibre intellectuel, le dégénéré le récupère difficilement; tout événement nouveau est encore interprété faussement, et le malade s’engage sur une nouvelle piste. Tout autre est le délirant chronique dont la logique est rigoureuse, et qui interprète tous les faits dans un sens donné, celui qui lui est indiqué par ses hallucinations, qui, chez lui, nous le savons, sont primitives.

De même que les délires d’emblée, les délires à évolution chronique peuvent affecter toutes les formes, toutes les variétés connues et observées chez les autres aliénés, mais ils ont un aspect et une évolution bien différente. Ils peuvent apparaître à tous les âges, dès l’enfance même. Nous ne désignons plus ici les simples tendances délirantes qui font pressentir l’éclosion d’un délire parfait à une époque plus tardive de la vie; il s’agit de délires qui commencent à se constituer nettement dans l’enfance, qui évoluent chroniquement pendant l’adolescence, et qu’on retrouve plus tard à un âge avancé. L’apparition du délire dans le jeune âge est spéciale aux dégénérés, elle s’expliquerait d’ailleurs difficilement sans une prédisposition. Voici l’observation d’un débile qui, dès l’âge de 11 ans, ébauche un délire mystique et ambitieux, et que nous retrouvons délirant encore à l’âge de 44 ans :

Observation XXVIII

Dégénérescence mentale. Délire mystique et ambitieux évoluant chroniquement depuis l’âge de 11 ans.

V... est âgé de 44 ans. C’est un débile qui, depuis l’âge de onze ans a eu des révélations divines, ainsi qu’il ressort d’un de ses écrits dont nous donnons des extraits textuels, sans les modifier aucunement : «Du temps de ma première jeunesse, dit-il, de l’âge de 8 à 15 ans, j’avais déjà des aspirations de Dieu l’être suprême, notre créateur, qui venait m’incruster dans ma lête que tous les hommes de la terre devront être frères, etc. » En effet, pendant cette période d’années, il a vu et entendu Dieu. Dieu lui apparaissait sous la forme d'ombres lumineuses ; il avait la forme du corps humain; il l’appellait : « mon fils. » A onze ans, celui-ci lui ordonna d’aller dire au prêtre de sa paroisse de ne pas faire de quête pour le denier de Saint-Pierre, parce qu’il y avait trop de misère dans le pays, et qu’il était préférable de^secourir les pauvres. Il se rappelle qu’il exécuta l’ordre, et qu’il fut vertement éconduit. Depuis l’âge de quinze ans. Dieu lui apparaît encore de temps à autre. Il sait ainsi qu’il est choisi par celui-ci pour remplir une grande mission, parce que sa prière a toujours fait du bien aux malheureux, et qu’il s’est constamment montré charitable. Depuis l’âge de 15 ans jusqu’à l’époque actuelle, il a toujours présenté le même ordre d’idées. En dépit de ses convictions religieuses, il fréquentait très irrégulièrement les églises, et professait un souverain mépris pour les jésuites. De temps en temps, « il lui venait, dit-il, des idées à propos de vilaines choses qui se passent dans le monde; il se sentait disposé à faire du bien à tous; il sentait aussi que Dieu pensait à lui et lui donnait des idées. »

Depuis un an, il sait que Dieu l'a choisi pour sauver la France et les travailleurs; c’est un ange qui lui a transmis sa mission divine; il doit fonder la République définitive. Au commencement de novembre 1885, il quitte Lille où il exerçaitdepuis plusieurs années la profession de charcutier, et vient à Paris dans l’intention de soumettre à M. Grévy quatre programmes qu’il a élaborés. Il s’est fait arrêter à l’Elysée et a été conduit au dépôt de la préfecture. Le 9 novembre il arrive au bureau de l’Admission de Sainte-Anne. 11 nous apprend que le lundi, qui a précédé le 4 octobre, Dieu lui a dit de renseigner sa femme, sur ce qu’il avait à faire. Il a été privé de la parole et de la Legrain. 12

faculté d’écrire pendant trois quarls d’heure. Il s’est lavé la tète, la parole lui est revenue, et il a dit : « Je dois sauver la France. »

11 séjourne à Sainte-Anne jusqu’au 25 novembre, époque à laquelle il est transféré à Ville-Evrard. Pendant tout ce temps, le délire ne s’est pas modifié. V... a écrit un factum dont nous avons cité quelques lignes, et dans lequel il expose en termes rappelant le langage ecclésiastique, ses différentes vues philanthropiques et sa mission divine.

Les quelques renseignements que nous avous pu recueillir sur ses antécédents héréditaires sont les suivants : sa mère était faible d’esprit; elle poussait très loin la dévotion. Pendant qu’elle privait parfois ses enfants de nourriture, elle envoyait ceux-ci porter du pain chez des gens nécessiteux. Elle est morte subitement frappée pendant son travail. Une sœur est hémiplégique gauche depuis l’âge de quatre mois.

V... a une fille de 16 ans qui a présenté quelques phénomènes convulsifs à l’âge de neuf ans. Un fils est, de l’aveu du père, moins intelligent que lui.

Cette observation démontre que certains malades peuvent vivre pendant très longtemps au sein de la société, tant que leurs idées délirantes n’ont pas une activité démesurée qui les rende compromettants pour eux-mêmes ou pour autrui. Une multitude de dégénérés ont, pendant toute leur vie, des idées délirantes avec lesquelles ils s’accommodent très bien, sans gêner leu.r entourage. Leur internement devient nécessaire, le jour où une cause quelconque est assez puissante pour déterminer une excitation passagère. Cette cause est le plus habituellement des excès de boissons auxquels lës dégénérés sont naturellement enclins. Cette accommodation au milieu social est encore un caractère bien spécial qui ne se rencontre dans aucune autre forme de délire : le paralytique général, le délirant alcoolique, le délirant chronique sont intolérables pendant longtemps dans le monde.

Deux grands caractères du délire chez les dégénérés sont encore les suivants ; 1° variations fréquentes dans la forme du délire, absolument comme dans le délire d’emblée, mais ici, variations lentes, survenant sans aucune brusquerie; 2° coin-

cidence très fréquente de plusieurs idées délirantes dans le même temps.

L’observation XXIX nous montre la confirmation du premier caractère. Le malade a d’abord un délire ambitieux, absurde qui évolue pendant quelques années, avec des rémissions très légères pendant lesquelles s’observent d’autres troubles délirants sans importance; puis un délirehypochondriaque rem« place intégralement la phase ambitieuse qui ne reparaît plus. Des exemples analogues peuvent être empruntés à quelques autres observations :

Observation XXIX.

Dégénérescence mentale, Accès nombreux de délire, variant chaque fois de forme.

C..., 24 ans,entre à Sainte-Anne le 13 mars 1885. C’est un homme obèse, à la physionomie peu intelligente, à l’attitude triste, il blèse en parlant. Il a toujours eu le caractère sombre, il est renfermé et peu communicatif. Venu avant terme (8 mois 1/2), il a toujours présenté ,l’état mental d’un débile. Après sa naissance, son développement a été tardif. Il n’a commencé à marcher que ver? 2 ans. Encore est-il toujours resté maladroit dans ses mouvements, grossier et inapte à tout travail délicat, il n’a parlé que vers 7 ans ; jusqu’à cet âge il a présenté fréquemment des accès convulsifs dont la description rappelle assez bien celle de l’épilepsie. Mis à l’école, il a pu apprendre suffisamment à lire, à écrire et à compter; mais son manque d’initiative, sa gaucherie et l’état véritablement inférieur de ses facultés intellectuelles en ont toujours fait la risée des camarades.

Plus tard, il a appris difficilement son métier d’ouvrier en pianos ; ,il est resté toujours d’une faiblesse musculaire telle qu’il soulève difficilement le moindre fardeau. Pas de fugues, pas d’impulsions. Depuis l’âge de 20 ans il s’est abandonné à son penchant pour la boisson (absinthe, eau-de-vie de marc). Il boit avec gourmandise et abandonnerait tout pour un verre de vin. Jusqu’aujourd’hui il n’a pas été sujet au vertige, ni aux éblouissements. Il lui est arrivé un certain nombre d’accidents en dehors de l’état d’ivresse (entorse, chute, fracture du bras), qui paraissent aussi bien en rapport avec l’état de faiblesse musculaire qu’avec l’idée de vertige.

L’onanisme n’est pas certain ; le malade est resté jusqu’à ce jour

indifférent vis-à-vis des femmes; il serait, d’après sa mère, d’une inaptitude sexuelle flagrante.

Avant de décrire les phases délirantes de sa vie, jetons un coup d’œil sur ses antécédents héréditaires :

Grand père maternel, mort à 52 ans, à la suite d’une congestion cérébrale ; il faisait des excès de boisson, et une période délirante a précédé sa mort.— Grand'mère maternelle, morte à 27 ans. Plusieurs de ses frères et sœurs sont morts très jeunes (15, 30 et 37 ans), d’une affection pulmonaire. — Grand père paternel , débile. — Le père était alcoolique, déséquilibré, coureur de filles; il a abandonné sa famille depuis vingt-trois ans.

La mère est bien portante, très active, un peu loquace.

Un oncle maternel est fortement alcoolique.

Trois oncles paternels sont morts tuberculeux.

Enfin, une sœur du malade est morte phthisique à 20 ans.

C... est entré à, Sainte-Anne une première fois en 1879. A cette époque, sous l’influence probable d’excès de boissons, il a présenté une bouffée de délire ambitieux ; il se disait prince, propriétaire du château de Versailles ; il allait épouser la fille de la duchesse de Berri ; il était agité, turbulent, prononçait des discours incohérents et présentait simultanément les signes d’un délire alcoolique : insomnie, cauchemars caractéristiques, tremblements des mains, hallucinations de l’ouïe.

Au mois de juillet 1879, deuxième entrée à Sainte-Anne. Cette fois, une bouffée d’idées mystiques s’était jointe à une nouvelle bouffée d’idées de grandeur. Tantôt, il était mélancolique, dans une attitude semi-extatique, se disant touché du doigt de Dieu, et était en proie à des hallucinations très actives ; tantôt, c’était de l’agitation maniaque; il se déshabillait, déchirait ses vêtements et exprimait à ce moment des idées de grandeur incohérentes, où se trouvaient mélangés les noms de comte Almaviva, Richelieu, Grand Vizir ; le tout avec des intonations et des gestes déclamatoires.

Sorti de Sainte-Anne, il reste quelques jours calme, puis il s’excite de nouveau, et, repris du même délire ambitieux incohérent, il est ramené après huit jours de liberté.

Depuis cette époque, il est sorti de l’asile à une date que nous n’avons pu préciser. Il n’a pu reprendre ses occupations et est resté à la charge de sa mère. Il a fait de nouveaux excès considérables de boisson (3 ou 4 litres de vin par jour, eau-de-vie de marc à pleines tasses, absinthe, bitter). 11 était ivre presque tous les jours. Actuellement, les idées ambitieuses n’ont pas reparu, elles ont fait place à de la dépréssion mélancolique. Cette fois encore, le délire alcoolique

s’est trouvé mélangé aux autres idées délirantes. (Insomnie, cauchemars terrifiants, animaux de toute espèce qui grimpent après ses jambes.) Il y a un an environ, Q... fut atteint d’une congestion cérébrale avec attaque épileptiforme (écume de la bouche et convulsions). La légère surdité qu’il présente remonterait à cette époque.

Depuis six semaines, idées tristes ; il est resté pendant trois jours dans le mutisme complet avec refus d'aliments. IL entend des voix qui lui disent : « Tu as la vérole, on va t’enlever. » Préoccupations hypochondriaques : il se croit syphilitique, il va asphyxier toute la rue, il veut qu’on l’opère ; des animaux lui rongent le ventre. Il ne peut manger parce qu’il a mal à la gorge. Il voulait qu’on lui coupât les testicules parce qu’ils étaient malades. Tentative de suicide; il a voulu se couper le cou, il s’est fait une légère écorchure, mais « le couteau ne coupait pas»,dit-il. Il a fait aussi une tentative de strangulation.

2 avril 1885. Depuis son entrée, le malade a conservé l’attitude mélancolique; il est tranquille, ne refuse plus la nourriture ; les troubles hypochondriaques dominent la scène. Ce sont toujours ses parties génitales qui le tourmentent, œ II a une maladie de vessie, il a la vérole. »

9 avril, « C’est à l’hôpital du Midi qu’il faudrait que je fusse, vous ne connaissez pas mon mal. » Hallucinations de l’ouïe. « On va t’enlever pour te mettre au pavillon noir. » — « J’ai le rectum bouché, il y a huit jours que je n’ai été à la selle. »

La coïncidence de plusieurs idées délirantes dans le même temps trouve sa démonstration dans les deux observations suivantes. Dans la première, on voit simultanément évoluer des idées mystiques, des idées de persécution, des idées ambitieuses, des idées mélancoliques et des idées érotiques avec alternatives d’excitation et de dépression. Dans la seconde, nous notons la coïncidence d’idées mélancoliques, hypochondriaques, mystiques, ambitieuses et d’idées de persécution. Les cas de ce genre sont extrêmement fréquents, et les dégénérés seuls peuvent se présenter sous cet aspect. Cet enchevêtrement parfois inextricable d’idées délirantes est interprété par certains auteurs comme une coexistence chez le même malade de plusieurs délires de formes différentes. Mais il n’en

est rien ; aucune de ces idées délirantes n’a une évolution marquée d’avance, que l’on puisse rapprocher de Celle d’une grande entité clinique, entité qui se serait présentée déjà chez l’un des ascendants du malade.Elles relèvent toutes de la même cause, et, à l’inverse de ce qui se produit dans les vraies coexistences, la même influence préside à leur éclosion.

Observation XXX.

Goïncidence d’idées délirantes très variées chez un héréditaire dégénéré.

B..., 23 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 19 février 1885. Il appartient à une famille de déséquilibrés, et il a présenté de bonne heure l’attitude du dégénéré.

Antécédents héréditaires. •*— Le père était très exalté, buveur. Extravagant dans ses actes et dans ses paroles, il proférait souvent des menaces d’homicide ; il est mort d’apoplexie. Un oncle paternel, frère du précédent, aurait été enfermé dans un asile d’aliénés. Il avait depuis cinq années des idées de persécution, auxquelles étaient venues se mélanger des idées mystiques et érotiques.

Un frère dü malade, très mal équilibré S’est vu condamner à cinq années de travaux publics après cinq jours de présence au régiment. Un autre frère, plus mal équilibré encore, à mené Une vie de débauche; très exalté, très remuant, il ne pouvait rester plus d’un mois dans la même place. Il entreprenait fréquemment sans nécessité le voyage de Paris à l’une des villes de l’Hérault, et inversement, et faisait le voyage à pied. Il prétendait que sa mère était son ennemie, et refusait de la voir. Il a fait toute espècq de métiers. Après avoir eu deux enfants illégitimes avec une Catalane, il fuit avec elle dans lé Val d’Aran, et vit dans les montagnes. Appelé pour le service des vingthuit jours, il insulte un officier, est envoyé aux compagnies de discipline , s’évade et est fusillé par une sentinelle. D’ailleurs, peu intelligent, il n’avait presque rien appris au collège. Très extravagant, il parlait sur le ton de la déclamation.

Histoire du malade. — Au moment de son arrivée à Sainte- Anne, il présente un délire multiple, où toutes les idées délirantes possibles se trouvent réunies : idées de persécution, idées ambitieuses, idées mystiques, idées érotiques. Il est difficile de préciser l’époque à laquelle remonte exactement le délire, qui a d’ailleurs suivi une marche absolument désordonnée.

Depuis trois ans, ses amis lui tournaient le dos par le fait d’une

fatalité étrange ; on faisait le vide autour de lui; il se consolait avec ses livres. A Lyon, on l’a traité de « vieux cul ». Il ne voyait pas de femmes, et pourtant on lui a fait attraper une « chaude-pisse carabinée. »

Dieu i’a jugé digne d’une protection particulière; il l’a sondé pendant toute Une nuit ; pendant que des fluides magnétiques faisaient apparaître devant lui des visions, il entendait des voix qui ricanaient. Possédé de l’idée de Dieu, il voudrait réformer les abus de l’Église. Il est obligé de croire aux doctrines dé Lavater; il a vu et entendu les esprits. Il raconte qu’une voix a lancé des flammes sur lui, tout en provoquant une sorte de vent qui a fait battre les volets ; la rosacé de l’église a rougi ; ses collègues lui apparaissaient avec les yeux mâchurés, et ils sentaient des odeurs dé courtisane. A 15 ans, il lui est arrivé de pratiquer le coït buccal sur un camarade ; il est poursuivi maintenant par cette idée, et c’est pour cela que le démon s’est attaché à ses pas depuis cette époque. Dans une conversation avec un esprit, celui-ci lui a dit: « Je suis Cromwell; toi, tü es Charles I er ». Le prince Victor lui est apparu et lui a dit : « Tu es mon frère. » En entrant dans une église,’ il a trouvé que la porte résistait : c’est un esprit qui la retenait. A Castelnaudary, il a crié : « Je suis le roi. » Puis oh l’a interné dans ün coüvent, où l’on a voulu l 'enfiler. Il se dit l’héritier des Bourbons ; il est appelé aux plus hautes destinées ; l’esprit du mal le combat, mais il est soutenu par le Père. Il y a vingt jours que les esprits le tourmentent et lui disent : « Tu es cuit, capôn, jésuite. » Il pratique la religion depuis cette époque, depuis que Dieu s’est révélé à lui. Signes de croix.

Après renseignements, noüs avons appris que les troubles intellectuels se sont manifestés aussi nombreux et aussi variés depuis une vingtaine de jours, mais qu’il fallait faire remonter à quatre années au moins l’apparition des premières idées délirantes. Peu intelligent, bien qu’ayant acquis des connaissances suffisantes pour être reçu licencié et être nommé professeur d’histoire dans un collège de province, B... a toujours été timide, timoré. Il y. a quatre ans, apparaissent des idées vagues de persécution ; il prétendait que les examinateurs ne le recevraient pas à son baccalauréat, sans en donner la raison. Constamment, il exprimait des craintes de ce genre. Évidemment, on s’occupait de lui, on l’empêcherait d’arriver. L’an dernier, il écrivait à un ami: « Je viendrai à Paris.; je leur ferai bien voir, à ceux qui me persécutent, ce que je suis, comment je suis ; j’écrirai dans les journaux. »

Le 2 février 1885, il commence à s’exalter, et c’est à ce moment que survient la bouffée d’idées délirantes que nous avons rapportées

plus haut. Sans motif spécial, il déclare qu’il veut aller voir sa mère ; il abandonne son cours et prend le train de Toulouse au lieu de celui de Béziers. Il fuyait devant les esprits qui le tourmentaient à Castelnaudary.

Interné dans un hospice, sa mère l’entraîne bientôt à Paris. Pendant le trajet, à Mâcon, il ne veut pas aller plus loin, parce que dans les wagons voisins, il y a des personnes qui ne lui conviennent pas. A Paris, il fait une esclandre à la Chambre ; il tient des propos orduriers et insulte les passants. On l’arrête.

21 Février. Attitude arrogante. Il est le représentant de l’idée de Dieu. « Je suis un peu plus que vous, dit-il, vous le savez bien. »

Le 24 février, il est transféré à Ville-Évrard, sans qu’aucune modification ne se soit produite dans son état.

Observation XXXI.

Dégénérescence mentale. Délire multiple à évolution chronique (idées de persécution, idées ambitieuse^, mystiques, hypochondriaques, mélancoliques, etc.) Hérédité morbide.

D..., 36 ans, ecclésiastique, entre dans le service de M. Magnan, le 27 juin 1885.

Antécédents héréditaires. — Côté paternel. — Grand père. A la suite de chagrins causés par la perte de ses biens en 1789, il est devenu fou. Prédominance d’idées de persécution. D'ailleurs, trèsmal équilibré, il était dépensier; il faisait des aumônes à tort et à travers, voyant partout des persécutés et des dépouillés. Il savait si peu garder ce qu’il avait en poche, qu’on avait coutume chaque jour de remplir sa bourse de menue monnaie, pour que les dépenses inévitables fussent moins onéreuses. Le père était d’un autoritarisme farouche ; type de noble dégénéré, attachant à son titre de marquis une valeur extraordinaire, et affichant son mépris pour le vulgaire peuple. Passions politiques outrées. Attaché servilement à la cause de la vieille monarchie, réfractaire à toute idée de progrès.

Côté maternel. — Grand'mère. Morte dans un asile d’aliénés du /Chili: idées de persécution, délire mélancolique. Mère, exaltée, extravagante, loquace, poseuse, mystique, déclamait sur Dieu, sur la patrie, sur une infinité d’autres sujets ; elle offrait de donner sa vie pour une bonne cause. Les frères e t sœurs de cette dernière sont copiés sur le même modèle.

Le frère aîné du malade est débile, d’une prétention sans bornes, et d’une fierté ridicule ; il fait étalage de ses titres de noblesse, de

son marquisat, de son blason. Orgueilleux, autoritaire, il a le ton et le geste déclamatoires, la parole est brève et impertinente ; il fait valoir à tout propos son droit d’aînesse qui fait de lui le chef de la famille. Il prétend que son frère (le malade) l’a nargué pendant sa maladie, en osant porter le blason, en faisant mettre les armes de la famille sur son papier à lettres, en dessinant la couronne de marquis sur ses enveloppes. Lui seul, grâce au droit d'aînesse, doit jouir de tous ces avantages. Il me foudroie d'un air dédaigneux et hautain lorsque je lui dis que le droit d’aînesse n’existe plus, il répond : « Ce sont des traditions, monsieur, qui ne s’éteignent qu’avec le sang ; elles coulent dans nos veines, et tant que nous vivrons, nous garderons la foi en nos vieilles traditions. » Il affirme que tous les membres .de. la famille sont aussi exaltés que lui. Diabétique depuis deux ans, il attribue sa maladie au retentissement de son exaltation cérébrale sur son quatrième ventricule.

Le frère cadet est débiie ; idées religieuses exagérées; pojtrait moral ressemblant à celui du précédent. Même exaltation cérébrale, même enthousiasme pour ce qu’ils appellent la bonne cause. Il n’a pu arriver à terminer ses études.

Histoire du malade. — Chétif dès l’enfance, d’une intelligence faible, il a toujours manqué d’initiative. Méfiant,.fuyant les siens, préférant la solitude, il était d’une humeur acariâtre ; très orgueilleux, il aimait à s’entourer de gens de basse condition, au milieu desquels il pouvait dominer. Plus tard, d’un mysticisme outré, il faisait l’apôtre, recherchant partout des discussions sur la religion, aimant la controverse. Il était d’une libéralité exagérée, rappelant ainsi ce qu’avait été le grand-père paternel ; il se dépouillait de tout d’une façon inconsidérée. Il ne donnait pas discrètement, en se cachant, mais ouvertement ; il distribuait des sommes considérables. Il a dépensé de cette façon une dizaine de mille francs en très peu de temps.

Physiquement, il a évolué lentement ; il a marché et parlé très tard ; ses dents sont apparues tardivement.

Il y a six ans environ qu’il présente des troubles délirants. Élevé dans un séminaire, il présenta un jour, vers cette époque, à la suite d’une retraite, des hallucinations de l’ouïe. Il s’entendait appeler par Dieu à une vie meilleure. Son directeur de conscience, qu’il consulta, lui prouva qu’il avait une vocatioo, qu’il était réellement choisi par Dieu, et le poussa à entrer en religion. Il fut bientôt ordonné prêtre. Bientôt après, il apporta dans les pratiques religieuses une exagération inouïe; il s’imposait les rigueurs ‘corporelles les plus pénibles, luttant chaque jour pour vaincre les besoins les plus naturels.

Il eut à ce moment de la spermatorrhée. Des médecins de Paris lui conseillèrent de pratiquer le coït.

II fut ensuite traité une première fois pour un délire mélancolique avec idées mystiques. Au bout d’une année, très incomplètement guéri, on lui prescrivit un voyage en Europe, pour le distraire. A Paris, il est en proie à des idées de persécution : son médecin tente de l’empoisonner; dans les hôtels, il regarde les gens avec méfiance, rencontrant partout des ennemis ; la franc-maçonnerie le persécute. Une autre fois, dans un voyage à Lisbonne, il croit qu’à bord on veut l’empoisonner. Descendu à terre, il ne voit plus qu’ennemis, et il tente de se suicider : un matin, on le trouve baignant dans son sang ; il s'était coupé les testicules avec un rasoir. A la suite de ce fait, on l’interne dans un asile de Lisbonne (octobre 1884). Ramené à Paris, il est enfermé dans une maison de santé, où il présente du délire mélancolique avec refus d’aliments, troubles hypochondrioqaes : il se croit atteint de plusieurs maladies ; il sent son ventre habité par une sorte de tumeur où réside le démon. Il est possédé par l’esprit malin, et ii sent une lutte intérieure; c’est la lutte de l’esprit et de la matière. En même temps, il a une attitude arrogante et fiêre; il veut secouer le joug de son frère aîné; rompant avec les traditions familiales, il dessine sur le papier à lettre le blason et la couronné de marquis, auxquels, paraît-il, il n'a pas droit.

Mis en liberté sur la demande de son frère, il fait partout étalage de ses titres de noblesse, de sa fortune, et commet mille excentricités. Réfugié chez les Lazaristes, il fait pendant la nuit des illuminations devant des images de sainteté, et risque d’allumer un incendie. lise livre à des voies de faits contre différentes personnes, et fait scandale dans la demeure de son frère. Dernièrement enfin, de nouvelles excentricités religieuses le font arrêter dans un hôtel: il se tenait en prières, le corps demi-nu, entouré de six lampes allumées. A la Préfecture, il refuse de se vêtir, prétendant que ses vêtements soüt empoisonnés.

Tranféré à Sainte-Anne, il se présente avec une attitude arrogante, il est couvert d’amulettes, de chapelets et de médailles; dans sa chambre, il est dans un état de nudité complet. Il est grossier vis-àvis des gardiens, pour peu il serait agressif ; il ne souffre pas qu’on l’approche ; il accueille le médecin avec méfiance, et lui répond fort mal. Un matin, quand j’ai pénétré dans sa chambre, il était revêtu d’une simple flanelle, était en érection.

Le l or juillet, il est envoyé à Ville-Évrard.

S’il est vrai que les dégénérés délirants accumulent en quelque sorte très fréquemment les formes délirantes les unes sur les autres, il n’en est pas toujours ainsi, et les cas de délires simples ne sont pas très rares. Nous désignons ainsi ces états ou une idée délirante simple domine tellement la scène morbide qu’elle constitue à vrai dire â elle seule tout le délire. Mais on trouve bien souvent quelques autres idées délirantes pccupant le second plan, très intimement liées à l’idée principale, et qui n’ont pas l’importance capitale de cette dernière. En voici quelques exemples :

A. Type mélancolique. — L’observation suivante est un cas de mélancolie avec troubles hypochondriaques évoluant chez un dégénéré. La prédisposition seule peut rendre compte des bizarreries du délire lui-même, qui le sépare très nettement de la mélancolie simple. Le malade, normalement déséquilibré, est capricieux jusque dans son délire.

. Observation XXXII,

Délire mélancolique et hypochondriaque. Terrain héréditaire.

Mort. Autopsie.

G..., 32 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 30 mai 1885.

Antécédents héréditaires. — Côté paternel. — Père, mort k 45 ans d’une maladie de foie avec ascite. Une tante , morte de la même maladie, paraît avoir été une femme énergique et dévouée. Religieuse, supérieure d’un hôpital à Constantinople, elle a été médaillée après la campagne de Crimée, pour services rendus. Un oncle est hypochondriaque. Il a des accès fréquents de tristesse. Pendant la conversation, il s’arrête tout à coup et interroge les battements de son cœur ou de son pouls ; tantôt le cœur bat trop vite, tantôt il bat trop doucement. Idées religieuses très avancées. Tous lès membres de la branche paternelle sont un peu malades imaginaires.

Côté maternel. — Grand-père, goutteux. Grand'mère, cancéreuse. La mère a un caractère désagréable, revêche, hautain ; elle est peu sociable.

Une sœur est fantasque, originale ; elle a des crises nerveuses pour le motif le plus futile, comme un plaisir manqué. Toujours exaltée, elle rit ou pleure sans motif raisonnable. Elle a présenté

aussi des troubles hypoc'hondriaques : elle s’est imaginée pendant quelques années qu’elle était atteinte d’une maladie de poitrine. —i tJn cousin germain présente une asymétrie faciale très prononcée ; il est assez mal équilibré.

Le malade a une petite fille de 8 ans, chétive, atteinte d’un mal de Pott ; très entêtée, elle promet d’être mal pondérée.

Histoire du malade. — Habituellement original et excentrique, il a peu de suite dans ses idées. Il crit que tout. Il y a une dizaine d’années, il a contracté la syphilis.

Depuis dix-huit mois son caractère s’est modifié considérablement* Il est devenu plus déséquilibré et plus insupportable que jamais ; il prend les événements au tragique; un rien le démonte ; il est parfois complètement apathique et déprimé. Dans ses moments d’humeur, il voit tout en noir. Les facultés intellectuelles ne sont pas affaiblies; la mémoire est restée intacte. Pas d’excès alcooliques. Depuis le même temps, il a des troubles de la sensibilité générale. Il croit avoir une maladie grave de l’estomac, pour laquelle il consulte médecins sur médecins, mais son état ne se modifie pas.

Il présente des alternatives de dépression et d’excitation : tantôt indifférent, se renfermant dans un mutisme volontaire; il faut le secouer pour obtenir quelques mots ; tantôt au contraire, lorsque les troubles hypochondriaques reprennent le dessus, il devient irritable. Il analyse alors chaque aliment, se demandant si celui-ci n’est pas lourd," si celui-là est assez léger. Il commande du poisson et aussitôt il désire manger de là viande.

Les troubles délirantsont augmenté d’intensité depuis un mois. G... refuse toute nourriture, sous prétexte qu’il ne peut pas manger. Quelque chose s’est cassé dans son gosier; celui-ci se contracture; l’estomac lui brûle. Tantôt aucun médicament ne lui convient, tantôt il les accepte tous. Il cesse toute occupation, et n’est préoccupé que de son état. Il devient indifférent même envers ses enfants qu’il adorait. Il quitte Bordeaux où il ne veut plus rester, bien que sa préi sence y soit indispensable. En chemin de fer, il se plaint de vapeurs, de suffocations. A Paris, il commence à pleurer, et il pleure pendant longtemps.

Il y a quinze jours, il avale de l’alcool camphré avec l’intention de se suicider. A la suite de cette ingestion, il a un vomissement marc de café, et est obligé dé s’aliter. Depuis ce moment jusqu’à son arrivée à Sainte-Anné, il n’a pris comme aliments qu’un œuf (12 jours). Il refuse systématiquement toute nourriture. Étendu sans, mouvement sur le lit, il refuse de parler et pleure de temps en temps.

Le jour de l’entrée, l’état général est très grave. Dépression profonde, mutisme complet, léger mouvement fébrile ; narines pulvérulentes, langue sèche. Il prend forcément quelque nourriture, mais il ne tarde pas à succomber.

Autopsie .(Résumé). — Amaigrissement considérable. Quelques tubercules crétacés dans les poumons. Adhérences pleurales au même niveau. Petites plaques athéromateuses sur l’une des valves de la mitrale ; quelques plaques du même genre rangées en demi-cercle à l’origine de l’aorte, et au niveau de la crosse. — Foie et rate sans lésions apparentes. — Reins : capsules légèrement adhérentes. Anomalie de structure. Chaque rein est multilobé; on trouve la substance corticale pénétrant en certains points jusqu’au niveau du bassinet.

— Fstomac. Pas d’ulcération, pas de tumeur*, quelques suffusions sanguines qui disparaissent par le lavage. Muqueuse très injectée.

— Duodénum. Ni ulcération, ni tumeur. — Pancréas, normal. Cerveau. Vaisseaux de la pie mère très distendus par une quantité

de sang considérable. Les anfractuosités sont remplies, surtout dans les régions antérieure-, d’une suffusion gélatiniforme, au-dessous de laquelle on ne découvre ni fausse membrane, ni la moindre trace d’un processus inflammatoire. La pie-mère adhère assez fortement, en certains points, à la substance corticale, mais la chaleur était très intense, et l’évaporation avait sans doute desséché les pièces anatomiques, d’autant plus que l’examen de ces pièces n’a été fait que plusieurs heures après leur extraction. — Pas de lésion en foyer; vaisseaux gorgés de sang. — Pas de granulations épendymaires.

B. Type mystique. — Voici maintenant une observation typique de délire mystique. Nous ayons déjà signalé la fréquence de ce délire chez les dégénérés. A moins qu’il ne s’y joigne une idée délirante ambitieuse très nette, nous croyons cette forme de délire presque pathognomonique de l’état de dégénérescence. Presque toujours alors, l’état mental préexistant est celui des débiles. Lorsqu’une idée de grandeur se trouve surajoutée, le doute peut parfois exister. On voit en effet les délirants chroniques, à la période ambitieuse, présenter un caractère essentiellement religieux; ils sont Dieu, prophète, Antéchrist. Mais dans cés cas, la marche de la maladie est tout autre. Chez le débile, l’idée religieuse a peu

de fondement, et un certain cachet d’absurdité est revêtu par le délire. La systématisation est rare, et lorsqu’elle existe, elle n’est pas logiquement consécutive à une série d’idées de persécution également systématisées. L’observation XXXIII nous montre un exemple de délire mystique joint à des idées ambb lieuses. D’autres exemples de délire mystique simple seront cités chemin faisant :

Observation XXXIII.

Débilité mentale. Idées mystiques, délire religieux. Evolution chronique.

Vagabondage.

S... Élie, 34 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 13 octobre 1885. Il vient de la prison de Mazas où il subissait une prévention pour vagabondage. Une ordonnance de non-lieu a été rendue. Son attitude à l’arrivée est bien caractéristique. Tantôt il prend des poses de prédicateur, et déclame des versets de la Bible qu’il accompagne de commentaires appris par cœur, avec une intonation spéciale dont la monotonie est rompue parfois par des éclats de voix dans les passages pathétiques. Il a des larmes dans la voix, et ses accents dénotent une conviction profonde. D’autres fois, il tombe dans une sorte d’extase ; il prend des airs penchés et inspirés; la tète, après avoir subi quelques oscillations, tombe sur une épaule, et les yeux, tournés vers le ciel, s’humectent de larmes. Pendant cette attitude contemplative, les bras pendent le long du corps; le malade a l’attitude résignée. Il fait part de son désir de contribuer à l’œuvre d’évangélisation. Dieu lui dit de suivre ses pensées. Il lui apparaît sous la forme créatrice. Il ne le voit pas réellement, il n’entend pas sa voix ; mais il se sent possédé et inspiré par lui.

Voici en quelques mots l’histoire de ses antécédents héréditaires et personnels :

Antécédents héréditaires, — Côté paternel. Grand-père un peu buveur.Père, 68 ans. Pas buveur, pas libertin, mais un peu emporté. Un oncle de ce dernier était buveur. — Côté maternel. Grand-mère : intelligence très ordinaire, loquace *, au village elle s’occupait de l’art de guérir et connaissait beaucoup de recettes contre les maladies. La mère, 58 ans, est très émotive ; grande faiblesse de caractère. Un cousin-germain de celle-ci était faible d’esprit 5 idées mystiques. Dans les assemblées, il se levait et annonçait l’évaDgile ; il

le traitait

parlait au milieu de tout le monde sans permission 5 on d’innocent.

Histoire du malade, — Jusqu’à ^6 ans nous trouvons peu de chose à signaler. D’une intelligence très débile, il se faisait remarquer par une timidité exagérée qui le rendait tout honteux. Il avait déjà des sentiments de piété. De temps en temps, il se masturbait seul. L’onanisme a d’ailleurs persisté très longtemps, même après le mariage; il ne pouvait avoir de relations avec sa femme. Etant enfant, et plus tard, pendant le service militaire, il se rappelle très bien avoir voulu ramener ses camarades et même ses supérieurs au respect de Dieu, D’ailleurs ces accès de prosélytisme ne duraient pas longtemps, car on se moquait de lui.

Il y a plusieurs années, en 1878, en travaillant dans les caves d’un marchand de vins, il eut des accidents d’intoxication alcoolique, dus en grande partie aux vapeurs qu’il respirait. Il rêvait qu’il tombait dans un bassin, qu’il roulait dans l’eau, qu’il passait dans des tuyaux ; sensations de chute. Il voyait de petites bêtes jaunes qui le répugnaient. Pendant plusieurs jours il éprouva des étourdissements, des lourdeurs de tète ; les idées s’embrouillaient; il allait et venait automatiquement. Il était devenu très triste et voulait se débarrasser de la vie. C’est alors qu’il se fit avec un rasoir des entailles au bras gauche et aux deux jambes vers le cou de pied. Il pensait, dit-il, être plus tôt réuni à Dieu. Dans une lettre, il avait annoncé sa résolution d’en finir avec ses jours ; il priait un ami de payer ses dettes. Il croyait aller au ciel pour préparer, avec le Seigneur Jésus, des places à cet ami, à tous ses parents et aux chrétiens. Ces accidents durèrent peu de jours . (Mai 1878.)

Eln juillet de la même année, il se marie. A cette époque, il commence à s’occuper plus que jamais de l’évangélisation des masses. A Neuchâtel, l’esprit de Dieu agissait sur lui. « Certes, dit-il, ce n’est pas moi qui agissais. » Il quittait son travail et allait au dehors propager l’évangile. Il se rendait auprès des employés de la police et leur demandait : « Vous ne connaissez pas le Seigneur? » Il n’a jamais entendu par les oreilles la voix de Dieu ; c’est par la pensée que celui-ci se manifestait à lui. Les agents de la police le tournaient en ridicule.

En 1882, il revient au pays natal sur le conseil de sa femme. Il ne travaillait plus suffisamment pour entretenir son ménage ; il n’était plus occupé que de l’évangélisation et ne s’attirait que des sarcasmes. Sa femme a dû se placer comme gouvernante à Pétersbourg.

Il ne reste pas dans sa famille; il vient à Montauban, colportant çà et là des bibles, dont il étudiait chemin faisant des passages. A

Montauban, il reste environ cinq mois, travaillant dans la journée, et le soir, passant son temps à évangéliser les voyageurs qui desicendaient à l’auberge. 11 est persuadé qu’il accomplissait un devoir, en quittant sa femme et sa famille, et en parcourant les routes, la Bible à la main.

Il se rend ensuite à Genève, en faisant la route à pied, portant un violon. En route, quand il passait dans un village, il réunissait les habitants, les enfants surtout, et leur chantait des cantiques, en s’accompagnant sur son instrument. Puis il faisait en public la lecture dé la Bible, et la commentait. Il vivait de mendicité. Comme ses prédications étaient peu lucratives, il faisait danser. A Genève, où il arrive en 1884, il est arrêté comme vagabond, puis expulsé.

Revenu dans sa famille, il recommence à travailler, sans abandonner pourtant ses occupations religieuses. Puis dans le courant de 1885, repris de son humeur vagabonde, il part et vient à Paris^ en passant par la Suisse. Il déclamait sur les routes, faisant de là propagande pour l’ Armée du Salut, récoltant des abonnements pour le journal « En avant », se faisant donner de la nourriture et des vêtements pour prix de ses exhortations. A Paris, il voulut vivre des mêmes expédients, mais il ne tarda pas à être ramassé comme vagabond.

Pendant son séjour à Sainte-Anne, du 13 octobre au 21 décembre* il conserve la même attitude. Il n’a aucune conscience de son état. Parfois, on le surprend dans un coin, en compagnie d’autres malades, qu’il a rassemblés autour de lui, et auxquels il récite des sermons appris par,cœur. D'autres fois, il nous poursuit, et nous demande de vouloir bien l’écouter, ou de lui indiquer Jes versets qu’il doit apprendre. Malgré notre insistance, il n’arrive pas à comprendre qu’il doit abandonner son existence de vagabondage, travailler pour vivre, et rappeler sa femme auprès de lui. Il s’est attiré de la part des chefs de l’Armée du Salut de sévères admonestations et une inculpation d’escroquerie, relativement aux placenqents du journal « En Avant ». Il ne se croit pas coupable, ainsi qu’il l’indique dans le passage suivant d’une de ses lettres : « Je ne puis que maintenir ce que je vous ai déjà dit, que j’ai reçu de la part de toutes les personnes qui ont bien voulu m’accorder, soit de l’argent, soit de la nourriture, soit des vêtements, qui pouvaient m’être utiles pour mon voyage. Mais cela peut-il être vu et considéré comme flagrant délit en escroquerie? Je ne le crois pas du tout, car le Seigneur lui-même nous dit : Tout ouvrier est digne de son salaire. Et d’après ces paroles, je me trouvais donc digne de recevoir des personnes qui ne me refusaient pas de tendre attentivement l’oreille à mes exhortations

touchant les principes des saintes écritures que j’ai eu à cœur de leur annoncer. »

II est dirigé sur Vaucluse dans le même état.

Dans l’observation suivante, nous trouvons un exemple de délire mystique à forme rémittente ; mais, autant le malade précédent était humble, sans prétention, autant celui-ci sera ambitieux. Il a les mêmes allures prophétiques et s’occupe de propagande religieuse, mais en même temps, il est un second Christ. Le premier est plutôt déprimé, le second est constamment exalté.

Observation XXXIV.

Excitation cérébrale. Délire ambitieux et mystique à forme rémittente.

Evolution chronique chez un dégénéré.

L.,., entré le 21 décembre 1885 dans le service de M. Magnan pour la troisième fois, a toujours été mal équilibré. Depuis déjà sept ans, il présente un délire à évolution très irrégulière. Il y a parfois des rémittences pendant lesquelles le malade peut s’occuper, mais le délire reprend sa première intensité, et l’on observe alors de l’exaltation cérébrale avec idées ambitieuses, mystiques, et quelquefois des idées de persécution. L... a toujours eu des idées religieuses exagérées, mais depuis quelques années surtout. Autrefois il a fait quelques excès de boissons. Les idées de persécution revêtent plutôt l’aspect d’interprétations délirantes ; elles remontent à sept ans environ. Jamais d’hallucinations. Puis les idées ambitieuses ont occupé la scène presque exclusivement jusqu’aujourd’hui» Depuis deux ans, L... ne travaille plus, et ne songe qu’à prêcher la morale. Il était d’ailleurs très instable dans les places ou on l’occupait ; il a changé plusieurs fois de métiers. Il a quitté plusieurs maisons de commerce, parce que, dit-il, il voyait se faire des choses contraires à la probité.

En juillet 1883, premier internement. Quelques excès avaient sans doute été la cause déterminante de troubles intellectuels plus intenses. A cette époque, il était très agité, il chantait et poussait des cris pendant Ja nuit, commettait mille excentricités. En même temps, il se déclarait animé de l’esprit de Dieu et prétendait avoir reçu de celui-ci une mission réformatrice.

Legrain.

Transféré à Ville-Évrard, il en sort à la faveur d’une rémission passagère. .

Deuxième internement en mai 1885. L... se présente encore avec une attitude ambitieuse. Il a une mission à remplir sur la terre, il doit secourir les faibles et punir les méchants, .

Rendu une seconde fois à la liberté, il recommence à s’exalter ;. il prend des attitudes'de prophète,il poursuit les femmes et les enfants dans les rues, leur parle d’une façon bizarre et lei épouvante ; d’autres fois, il leur dit : « Soyez moins coquets, vous serez plus honnêtes.» Il fait des séjours prolongés à l’église, où il se prosterne et fait maintes génuflexions. IL déclame dans les rues, parle de Dieu, de la religion, il Cfôit qu’il est un second Christ. Pendant la nuit, il éveille subitement ses enfants et les fait prosterner devant le Christ. Il fait des achats inconsidérés d’objets religieux : crucifix de dimensions énormes, images de sainteté, etc. Divagations philanthropiques. Il installe à sa table des pauvres qu’il rencontre dans la rue, en disant : « Est-ce que le Christ ne ramassait pas les malheureux l » Il a une mission que personne ne sait, et que personne ne peut comprendre. Parfois, i! se croit poursuivi par le clerc du commissaire de police,et il croit qu’on veut le martyriser comme le premier Christ. Il passe une partie de son temps en voitures, du haut desquelles il évangélise les masses dans les rues de Paris, ou dans les villages. Il s’est mis à faire des vers qu’il vient de faire imprimer et distribuer aux pauvres.

Tel est son. état d’esprit lors de son troisième internement. (Décembre 1885.) Le 30 décembre il est transféré à Vauciuse.

Les antécédents héréditaires de L... nous dorment l’explication de son état : La granâ'mère paternelle est " monte, dans un asile d’aliénés à Orléans, où elle avait été internée à deux reprises. L e père était déséquilibré, débauché, noceur, il a rendu sa femme extrêmement malheureuse. Depuis la guerre, il est devenu d’une avariée sordide; possesseur de 18,000 francs de rente, il caché son argent dans son jardin. Une sœur de L... a été traitée pendant six mois à l’asile de Mayenne pour un délire mystique. Très faible d'esprit, elle a toujours été bigote ; elle envoie encore actuellement à son frère des lettres pleines de divagations religieuses, de sermons auxquelles elle joint des images de sainteté. Cette malade a deux filles, faibles d’esprit, également bigotes. Enfin un fils de L..., âgé de 17 ans, a l’intelligence très bornée. Il ne peut rester plus de huit jours dans une place d’où il se fait renvoyer à cause de sa nonchalance et de son manque d’aptitudes. Il cultive le mensonge. En voici un exemple: Une fois, il est allé raconter à des amis de la famille que son père a

tiré un,coup de revolver sur sa femme, puis qu’il s’est jeté à l’eau. Ce mensonge a provoqué des scènes de famille très regrettables.

G. Type ambitieux. Les idées ambitieuses germent facilement chez les dégénérés, qui normalement sont déjà portés vers elles; le débile vaniteux, infatué de sa personnalité, orgueilleux, est un type classique.il suffit de peu de chose pour voir éclore un délire où se reflétera l’état mental habituel du malade. Nous l’avons vu survenir d’emblée, nous allons le voir, dans le cas suivant, s’établir lentement. Tout plein de son amour pour l’humanité, le malade, débile, aborde sans .hésiter la question sociale par ses côtés les plus ardus, et la .tranche imperturbablement par une série d’inventions grotesques. A ces conceptions ambitieuses qui s’accompagnent de quelques hallucinations, viennent se joindre par la force des choses quelques idées vagues de persécution. Notre malade ne comprend pas qu’on fasse fl de ses découvertes qui doivent faire le bonheur de la France ; il ne trouve pas l’expli- 'cation de ses échecs successifs à la députation, en dépit des affiches pleines de sentiments humanitaires dont il inonde les murailles. Conséquemment, il doit avoir des envieux, des jaloux qui veulent profiter de ses inventions, ün voit qu’ici l’idée de persécution est bien secondaire et qu’elle est inséparable des idées ambitieuses.

Observation XXXV

• R..., âgé de 56 ans, est un type de débile ambitieux, mais débon¬

naire et à peu près inoffensif. Il a toujours beaucoup travaillé, dans •le but dé faire le bonheur de l’humanité. Il a fait vingt inventions différentes, toutes aussi grotesques les unes que les autres. Lui seul n’a pas conscience de l’étrangelé de ses idées, et il souffre cruellement de se voir raillé, bafoué par ceux mêmes au bonheur desquels il prétend contribuer. Il a successivement inventé un ballon dirigeable, un appareil destiaé à démontrer que la terre ne tourne pas comme le veulent les savants. Il a trouvé le moyen de détruire tous les microbes répandus dans l’air par lé moyen d’un filet assez sem-

blable à celui dont on se sert pour attraper les papillons. Par le même moyen il assainit et désinfecte les chamb’es. Il a construit un canon spécial avec un boulet mitrailleuse qui vomit le fer, le feu, le plomb, et au besoin le poison. Grâèe à son ballon dirigeable, en remplissant la nacelle de grenades de dynamite que l’on lancerait sur l’ennemi, on obtiendrait une destruction universelle. Par ce moyen, on pourrait brûler Paris en deux heures.

Mais son invention capitale est une lunette astronomique absolument étrange, qui, d’ailleurs, est devenu la cause de son internement, comme elle a été celle de tous ses déboires. Il s’exprime ainsi à son égard, dans un factum qu’il distribuait dans la rue. « J’ai pour « tout bien une lunette de mon invention, supérieure à toutes les luit nettes qui existent jusqu’à preuve du contraire. Elle me permet « de voir le soleil la nuit comme le jour, par un temps sombre comme « par un temps clair, dans les quatre points cardinaux de l’espace, « flamber comme un feu de cheminée, avec ses taches de minerai, et « de charbon, entouré d'un anneau couleur de l’arc-en-ciel, le tout « ensemble, en mouvement et en éruption comme le Mont Vésuve. « Vous me demandez comment je puis faire pour voir le soleil dans « les quatre coins cardinaux de l’espace. Vous savez que le soleil est « 1,500.000 fois plus gros que la terre; il se trouve placé au centre; « il me suffit donc de planter ma lunette partout où je vois le jour, « et je vois le soleil. Vous me demandez comment je fais pour le voir « la nuit ; vous savez aussi bien que moi que toutes les planètes « sont éclairés par le soleil; il me suffit de planter ma lunette sur la « lune ou sur la première planète venue. D’après le principe, je vois « le soleil et ses taches par réflexion, comme je vois ma figure dans « une glace, et quand le temps est sombre, il me suffit de pointer ma « lunette sur le premier bec de gaz venu lorsqu’il est allumé, c’est « justement là que je le vois le mieux avec tout ce qui existe dans le «soleil... Quant à la planète Saturne elle n’a pas non plus d’an- « neaux... Je vous fais observer que je ne suis pas heureux dans « mon invention; l’échange du métier, par jalousie, excite les bâte dauds contre moi, lorsque je travaille sur les places publiques « avec ma lunette, les uns leur disent que c’est de la physique, d’au- « très que j ai un soleil dans ma lunette, d’autres des images, donc, « pour éviter tous ces faux manifestes, et que mon invention ne reste « pas dans l’inconnu, dans l’intérêt de l’instruction publique et que « nos enfants ne restent pas avec des oreilles longues par l’ambifion « de tous ces égoïstes et de ces ambitieux, je demande une commis- « sion indépendante de l’Académie et des astronomes pour examiner

« le travail de ma lunette, et des bailleurs de fonds ensuite pour « l’exploiter.

« Vous me demandez pourquoi je ne m’adresse pas aux astrono- « mes pour exami ter mon travail. Je vous dirai que jamais aucun « de ces messieurs n’a fait opposition à mon travail ; ils m’ont sim- « plement dit qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi. Voici çe que « je pense de ce refus : Ces messieurs seraient obligés de rétracter « une partie de ce qu’ils ont dit, ça ne leur ferait pas honneur: ils « passeraient pour des menteurs aux yeux du public. Ils seraient « obligés de renoncer à leurs télescopes qui ont coûté fort cher. « Avec une de mes lunettes, d’une valeur de 2 fr. 50 et même au- <r dessous, on peut voir tout ce qui existe dans le soleil. »

Cette citation, peut-être un peu longue, nous dispensera d’ailleurs de donner de plus amples détails sur l’état mental de notre malade, qu’il est maintenant facile de juger. R... toujours hanté par un amour exagéré de l’humanité, s’est présenté maintes fois à la députation, toujours avec un égal succès. Ses affiches étaient un véritable tissu de niaiseries, du genre de celle dont nous avons donné plus haut l’exemple. Comme il arrive à beaucoup de débiles, R... était la victime inconsciente des railleries de tous. On l’engageait à se porter à là députation, et il s’y portait tout heureux de pouvoir montrer son dévouement à la chose publique. Il ne comprend pas ses insuccès, encore moins comprend-il le sens des quolibets peu généreux dont il s’est vu maintes fois accablé.

Il vivait de l’argent qu’il gagnait sur les places publiques, en exploitant les vertus de sa lunette. Constamment entouré de gamins et de badauds qui se moquaient de lui, il s’est impatienté petit à petit, et, au mois de mars 18S5, il ne sortait plus qu’armé d’un révolver, n’ayant d’ailleurs aucune intention homicide, mais dans le but unique de faire peur aux gamins et de se faire craindre. Un jour qu’il était assailli sur une place publique, il tira un coup de revolver en l’air, et cet acte le fit arrêter.

Placé à Sainte-Anne, il s’y tient très convenablement, il espère avoir trouvé enfin les hommes de science capables de comprendre son système.

Les renseignements sur son hérédité sont nêcessairements incomplets. R... est enfant naturel. Sa mère était la maîtresse d’un capitaine d’artillerie. Elle était méchante et le battait; elle est morte à l’hôpital après une vie de débauche. Nous avons vu une sœur de R..., une vieille fille, un peu faible d’esprit, et originale.

Il ressort bien nettement de l’étude d’un nombre considérable d’observations de dégénérés dont le délire suit une évolution chronique, que ce délire présente une complexité souvent très grande ; nous avons signalé déjà ce caractère plus haut : nous devons y insister de nouveau ici, pour placer ces délires véritablement polymorphes, en face des formes simples que nous venons d’étudier. Ce polymorphisme du délire n’est soumis d’ailleurs à aucune règle, et c’est précisément cette irrégularité dans les manifestations symptomatiques de la, maladie, dont le propre est d’échapper à une description d’ensemble, qui caractérise l’une des plus fréquentes attitudes des héréditaires. Toutes les conceptiçms délirantes peuvent se trouver réunies ensemble, même les plus disparates; on peut imaginer mille combinaisons différentes, elles sont toutes possibles. L’enchevêtrement des idées délirantes est le plus souvent inextricable, mélange intime d’idées tristes, d’idées ambitieuses, d’idées mystiques, d’idées de persécution, etc. ; mélange dans lequel on ne reconnaît ni un délire ambiteux, ni un délire mélancolique, ni un délire mystique évoluant chacun pour son propre compte ; mais la synthèse de tous ces délires est telle, qu’il est impossible de lui imposer une dénomination, de la placer dans .un cadre nosographique déjà connu. Cet aspect clinique si spécial n’appartient qu’à la catégorie de malades qui nous occupe ici; un délire polymorphe ne peut trouver son explication que dans une aptitude très grande à délirer, aptitude nécessairement en rapport avec une lourde prédisposition héréditaire. Toujours on verra la dégénérescence mentale préexister à la création d’un délire multiple, qu’il survienne d’emblée ou qu’il soit chronique dès le début.

La série d’observations que nous publions ci-après.ne contient que des délires complexes. Malgré la variété infinie de combinaisons que nous y rencontrons, il est facile d’y trouver des caractères qui les rapprochent toutes. La prédisposition héréditaire est constante. Sur aucun de ces cas, il n’est pos-

sible de placer une étiquette, si l’on s’en tient aux formes de vésanies connues et décrites jusqu’à présent. A moins d’admettre une coexistence de plusieurs délires, ce qui serait, croyons-nous, une erreur clinique, il est impossible de les placer dans un des chapitres classiques de la pathologie men - 1 taie. Si l’on constate d’autre part avec nous que dans tous ces cas l’hérédité domine la scène, on les rangera sous la rubrique : Délire des dégénérés.

• Observation XXXVI.

Délire polymorphe chez un héréditaire dégénéré.

L F.. 46 ans, entre â l’Admission de Sainte-Anne le 12 juillet

Antécédents héréditaires. —Père. Alcoolique, faible d’eaprit, était brutal vis à vis de sa femme et de ses enfants. Il est mort dans la misère. Mère. Elle à disparu depuis l’âge de 66 ans ; on ne sait ce qu’elle est devenue. A cette époque elle avait de la tendance à boire de l’eau-de vie et les facultés baissaient un peu. Un frère débile, avait des prétentions d’inventeur. Un autre frère est mort à 16 ans avec les symptômes d’une affection cérébrale qui dura six jours; à la suite d’un accident, on avait remarqué un affaiblissement sensible de ses facultés.

Histoire du malade.— Jusqu’en 1867, on n’observe aucun trouble ihteltectuelbien.net. D'une intelligence ordinaire, il avait appris seul à lire et a écrire en 1858. Il avait pourtant à cette époque comme toujours, une certaine tendance à se poser en victime : il remarquait que certaines gens avaient plus de chance que lui, qu'il ne savait pas plaire comme tout le monde; il travaillait néanmoins convenablement et në buvait pas. Marié en 1858, il se trouve heureux malgré l’état maladif de sa femme et le nombre croissant de ses enfants ; il ne songe pas à se plaindre. C’est vers 1867 qu’il commence à récriminer contre la société. A la suite d’une série d’événements fâcheux il retnarque que personne n’est venu à son secours; il trouve qu à Paris on est très malheureux. A partir de ce moment, il ne s’impose aucune privation et fait ribote, au moins une fois par mois, sans préjudice d’excès journaliers de boissons, qu’il commettait par suite d’entraînements. En 1870, pendant le siège, il remarque qu’on lui a refusé un fusil et qq’on l’empêche ainsi de toucher les trente sous alloués quotidiennement aux gardes nationaux ; il est étonné qu’on n’ait pas secouru son enfant atteint de la variole ; il voit bien qu’on cherche à

le faire souffrir et que l’inégalité existant entre tous les hommes de la terre est tout à son désavantage. La série des interprétations délirantes continue pendant quelques années encore. En 1872, un jour en rentrant chez lui, il rencontre un homme qui lui demande dans une langue bizarre ce que c’était que le Panthéon. A partir de ce moment, il trouve que rien ne lui réussit; les faits les plus simples l’étonnent. On lui refuse du travail ainsi qu’à son enfant : dans la rue on lui fait des signes de toute sorte ; les hommes, les femmes, les enfants font des gestes à son adresse; un enfant lui demande à boire à la fontaine Wallace, il ne trouve pas cela naturel ; cet enfant le suit et cela le surprend ; une autre fois enfin, il voit une femme assise sur une borne, et il se demande ce que cela peut bien vouloir dire.

Alors surviennent des idées mystiques; il se sent désigné pour être martyr; il est possédé par le diable ; il voit bien qu’il est « lié » comme on disait dans les campagnes. En même temps, il Se déprime et devient tout à fait mélancolique. Il est poursuivi par l’idée de se faire mourir, ce qu’il aurait fait, disait-il, s’il n’avait pas eu d’enfants. Néanmoins il se promène avec un rasoir dans sa poche. De plus en plus déprimé, il ne travaille plus, et couche à la belle étoile ; on le ramasse comme vagabond et on le transfère à Sainte-Anne (13 juillet 1874).

A l’asile, il déclare qu’il est tranquille, personne ne le tourmente plus. Transféré à Ville-Evrard, il y séjourne pendant dix années. Pendant ce temps, il présente toujours les mêmes interprétations délirantes sans avoir un délire particulièrement systématisé. On n’observe pas de périodes d’excitation; il se plaint de temps en temps qu’on fait quelques passe-droit; mais en somme, dit-il « ça n’a pas été grand chose»; il ne réclamait pas, parce qu’il ne voulait pas avoir l’air d’être fâché. Son attitude est toujours restée la même et peut se résumer en deux mots : il interprétait à son détriment tout ce qui se passait autour de lui.

Il sort de Ville-Evrard le 16 octobre 1884 et rentre à Sainte-Anne une année après, novembre 1885. Pendant cetle année, il conserve toujours la même attitude; il est encore tourmenté, inquiet ; de plus, il recommence à boire et, sous l’influence de ses excès, survient une période d’excitation avec idées confuses de persécution et de grandeur. Il a des chàlets et des châteaux; son fils va épouser la fille de l’empereur de Chine; on lui a électrisé le sang. Les facultés intellectuelles ont baissé considérablement, les artères sont venues athéromateuses. Dès le lendemain de son entrée à Sainte. Anne, l’excitation était en partie tombée : « J’avais des illusions, dit-il, je me trouvais

électrisé, je croyais que mon fils devait se marier avec la sœur du roi de Chine. Autrefois, je me suis imaginé que j’avais des communications avec Dieu. » Mais les préoccupations pénibles ne se sont pas amendées ; il est encore persécuté, il n’est pas éloigné de croire, dit-il, qu’on a mis quelque chose dans son vin.

Le 8 décembre, il est transféré à Ville-Evrard.

Cette observation est un bel exemple de délire polymorphe à évolution lente, ayant succédé à l’une de ces tendances délirantes que nous avons étudiées, et qui aurait pu faire prévoir le délire actuel. Ce dernier parait constitué vers 1870, et il dure encore aujourd’hui. Pendant seize années, le malade a présenté à l’observation à peu près toutes les idées délirantes imaginables. En 1885, époque à laquelle il commence à être très affaibli intellectuellement, il fait une bouffée de délire ambitieux qui s’évanouit presque aussitôt.

L’observation suivante, montre le mélange intime d’idées mystiques et d’idées mélancoliques. Un appoint alcoolique détermine un moment d’excitation avec idées vagues de persécution.

Observation XXXVII.

Délire multiple à évolution chronique chez un débile.

C.. , âgé de 48 ans, est un dégénéré débile dont une tante a été aliénée et dont le frère et la sœur sont faibles d’esprit. Il a toujours été superstitieux. Son instruction est très rudimentaire.

Il y a trois mois, à la suite d’excès de boissons (vulnéraire), il fait un accès de délire mélancolique, auquel viennent se joindre quelques symptômes dus à l’intoxication alcoolique (cauchemars terrifiants, visions d’animaux, de fantômes, etc.). Il devient triste, tourmenté, inquiet, sans motif, et se renferme, peu à peu, dans un mutisme presque complet. Il y a une quinzaine de jours, des idées mystiques viennent compléter le tableau. Il se met à lire des livres de piété, il va à l’église et veut se confesser. La nuit, il ne dort pas, il voit le diable; il en a peur et il déclare qu’il veut mourir pour Dieu. Signes de croix, génuflexions. Scrupules, reproches imaginaires, craintes, idées de suicide. Troubles de la sensibilité générale ; il a comme le feu dans le front ; l’électricité lui envoie des décharges dans le front et dans les aines. 11 y a quelques jours, sen-

tant des démangeaisons dans le dos, il s'est mis à prier et n’a plus rien senti. Une autre fois grelottant dans son lit, il s’imaginait que c'étaient les sorciers qui agitaient son lit. Il déclare qu'il va mourir, parce que Dieu doit punir les pécheurs.

Vers la fin de mars 1885, il devient turbulent, il veut tout casser, prétendant qu’on va» venir le chercher ; il -voit des gens qui lui jettent des pierres.

Internement à Sainte-Anne. . . . ,

Le'cas qiié nous relatons maintenant est relatif à un jeûna dégénéré qui, atteint de délire mélancolique, mélange à ce dernier des idées mystiques et des idées de pérsécutio». L’enchevêtrement dès trois variétés de délire “est complet, on n’y remarque aucune systématisation.

.Observation XXXV11I.

Délire polymorphe chez un dégénéré : Idées mélancoliques, idées mystiques, idées de persécution. " ;

Antécédents héréditaires. — Côté ‘paternel. Grand-père débile, instruction nulle. Timidité exagérée. Nerveux, emporté.: Grand'mère débile. Père sujet aux cauchemars (ne boit pas), sommeil agité, pleure quelquefois la nuit. Mélancolique, peu causeur paraît absorbé; Travailleur. Instruction et* intelligence ordinaires (vingt ans de service dans la même administration). Tante chétive, déviation de la colonne vertébrale, prolapsus utérin. A eu dix enfants (cousins germains du malade), dont cinq morts en bas-âge, de langueur. Les autres sontchétifs, pâles, d’une intelligence rudimentaire.'

Côté maternel. —• Mère mélancolique; quand elle est seule,^évoque volontiers des souvenirs tristes ?et se met à pleurer. Au commencement de son mariage, à propos de contrariétés, désirait la mort. Tante morte à 5 ans avec des convulsions. Tante mort-née. Tante dont on ne sait rien, si ce n’est que son enfant est* faible d’esprit.

Frère plus doux, plus causeur, plus gai que le malade. Instruction un peu au-dessus de la moyenne. A pissé au lit par intermittence jusqu’à 8 ou 9 ans.

Histoire do malade. — Caractère : A toujours été très doux, plutôt gai que triste, travailleur, ne restait pas un instant inoccupé. “Enfance : A 8 ans. troubles cérébraux, regard vague, agitation, demihébétude, fièvre pendant plusieurs jours (sinapismes et révulsifs nombreux). A toujours été nerveux, sujet aux cauchemars ; la nuit^

même dans l’enfance, était agitée; il se réveilliit en sursaut,' tout en sueur, en proie à des hallucinations. Facile à élever. Il occupait de; bonnes places dans ses classes. Adolescence : A 15 ans apprend faci* ; lement son métier de serrurier. Très régulier, très rangé. Deux ans après part pendant deux ans pour faire son tour de France. Bonne conduite, pas d’excès; il s’est suffi à lui-même pendant tout ce temps. Pas coureur, on ne lui connaît aucun défaut, jl ne boit pas,, il ne fume pas.

Délire. — Au moment de l’apparition du délire, M... était depuis dix mois à Brest, à l’école des mécaniciens ; très bon élève, il était sorti au mois de janvier 1885 premier quartier-maitre mécanicien sur 100 candidats. Le 16 avril, sarfs autre chuse apparente qu’une amourette contrariée , il devient plus triste que de coutume ; il ne parle plus à personne ; cette; dépression mélancolique augmente progressivement, et il se renferme dans un mutisme absolu. Parfois,, il for-, mule des plaintes, des inquiétudes. Il a des scrupules et s’accuse de viols imaginaires, d’avoir tué son père ; il croit qu’on le soupçonne d’avoir volé chez son capitaine; on lui dit qu’il a fait de, fausses signatures. Peu à peu, il en arrive à ne plus vouloir reconnaître ses, anciens camarades ; on ne tire plus de ,lui que despropas.incoixérents qui'paraissent dénués de sens. Sa physionomie est défaite, l’oeil est égaré. Pendant la nuit, il s’agite et a des hallucinations. Jl volt, dit-il, un homme auquel on a arraché les yeux* la barbe et les ongles. Devenu de plus en plus sombre, il s’imagine qu’on mêle du poison à ses aliments. 11 refuse de manger. Un jour, il dit à un camarade :« Puisqu’on me prend pour un bonàrien,je ferais bien un plongeon par la fenêtre. »On est obligé de le surveiller pour, éviter un.suiçide. Prétend qu’on met quelque chose dans son verre pour le rendre malade. Ses idées; de persécution se doublent d’idées mystiques ; cé sont les prêtres, les Jésuites qui l’ont mis dans cet état. Tout son mal vient de ces gens-là. «c Dieu me punit, aujourd’hui,dit-il; maintenant, je crois en lui. » Ou encore : « J’aurais mieux fait de me faire piètre. » Il accompagne ces plaintes de lectures pieuses dans le livre de messe.

Il revient dans sa famille vers le 30 avril. En chemin de fer, il entend crier derrière lui ; à l’une, des stations, il se sauve et fait le tour du train pour chercher la personne qui crie. Chez lui, il suit un traitement hydrothérapique et s’occupe à des ‘ouvrages manuels, mais il ne parvient pas à se calmer; l’idée fixe de se suicider le poursuit. Il fuit toute société, parce qu’on lui en veut. I.a maison % est remplie de téléphones qui l’espionnent. Les voisins sont des espions, comme tous les membres de la famille.

Le même état continue pendant tout le mois de mai. Quelques jours avant son placement à Sainte-Anne, il tente de se précipiter dans la Seine.

Un mélange d’idées incohérentes de persécution et d’idées religieuses évoluant chroniquement est l’objet de l’observation XXXIX :

Observation XXXIX (Résumé).

Délire mystique avec hallucinations. Excitation passagère. Evolution chronique.

G... (François), 44 ans, entré le 9 octobre 1885.

Antécédents héréditaires. — Père, très buveur. Culture intellectuelle très élémentaire. Intelligence douteuse. Mère morte hydropique. intelligence des plus simples; instruction nulle. Deux frères, faibles d’esprit, sont d’une avarice sordide.

Descendance. 5 enfants-, n’ont encore rien présenté d’extraordinaire. On ne connait pas de vésanique dans la famille.

Histoire du malade. — Débilité intellectuelle. Dépression mélancolique avec hallucinations. Il y a deux ans, au mois de juin, le malade a fait une fièvre typhoïde ; mais déjà, auparavant, il avait présenté des troubles délirants. Il disait à ses chefs que Dieu lui parlait. Idées mystiques, préoccupations religieuses. Excitation par intervalles. En 1881, Dieu l’a injurié ; il a éprouvé un frisson sur la tète. Le frisson était un signe d’approbation. Il a vu Dieu deux fois ; il était très brillant, c’était une petite figure. Il y a un mois, quelques idées de persécution se joignent à son délire religieux ; ces idées sont peu coordonnées ; il parle vaguement de la persécution opérée par ses chefs sur sa personne, mais il a conscience parfois qu’il dit une bêtise. Les camarades lui font des moqueries, les passants sont jaloux de lui. Ne paraît pas avoir fait d’excès de boissons. Sa boisson ordinaire depuis deux ans était le café, dont il prenait un litre et demi par jour.

Il reste quatre jours à Sainte-Anne et est envoyé à Ville-Evrard le 13 octobre 1885.

Dans l’observation suivante, nous trouvons un débile, dont l'attitude est tantôt triste, tantôt exaltée et qui présente des idées mélancoliques, des idées très nettes de persécution, et une iiouffée ambitieuse.

Observation XL.

Débilité mentale. Délire multiple : Idées mélancoliques, idées de persécution, idées ambitieuses.

S... (François), 21 ans, entre à Sainte-Anne à deux reprises différentes dans la même année (20 mai et 7 septembre 1885). Un court espace de temps sépare les deux périodes délirantes. Dans cette observation, on peut noter un appoint alcoolique avec délire caractéristique, qui est la cause occasionnelle de la seconde phase délirante et de la deuxième entrée. L’hérédité est ici considérable et convergente.

Antécédents héréditaires. — Côté paternel. Grand-père, a été enfermé dans une maison de santé, à Orléans. Toxicophobie, dé lire mélancolique, idées de persécution. Père saturnin, colères, emportements brusques, sans raison suffisante. Ne serait pas buveur. A eu, il y a huit ans, un accès de délire des persécutions avec dépression mélancolique, à la suite de la morsure d’un chien qu’il avait cru enragé. Crises d’excitation pendant lesquelles il voulait mordre sa femme. Les prêtres lui en voulaient et cherchaient à le tuer. Il y a deux ans, nouvel accès de mélancolie avec hallucinations de l’ouïe, de la vue, et idées de persécution.

Côté maternel. Grands-parents, incultes, intelligence très ordinaire. Mère, a eu, à 20 ans, pendant dix-huit mois, des attaques d'hystérie : convulsions cloniques, pas de perte de connaissance, larmes, etc. Depuis cette époque les crises se sont espacées de plus en plus. Une émotion les fait éclater. Tante, débile, attitude songeuse, apathique, indifférente. Grand'tante, crises d’hystérie. Soeur. 27 ans, crises d’hystêro-épilepsie depuis l’âge de 15 ans, convulsions dans l’enfance. Sœur, 24 ans, débile, rire niais. Blésité. Convulsions et crises de nerfs, comme la précédente. Mauvais caractère.Instruction à peine ébauchée. Concubinage depuis la mort de son mari. A un enfant âgé de 5 ans qui se masturbe constamment et qui se fait lécher la verge par un petit chat. Sœur, 19 ans. Convulsions dans le jeune âge.

Histoire du malade. — Ôébilité mentale. Forfanterie. Orgueil démesuré. Pose. Première enfance : n’aurait pas eu de convulsions. A 5 ans, a eu une fièvre qualifiée de, centrale ayant duré six-semaines. N’aurait jamais eu de crises de nerfs comme ses sœurs. État mental. Facultés intellectuelles très irrégulièremant développées. Les facultés d’assimilation sont assez rudimentaires, mais la mémoire est excellente. Antécédents personnels. Mauvais caractère, très

querelleur, toujours satisfait et plein de lui-même; gestes déclamatoires habituels. Fatuité. Fait parade de son peu d’instruction. « Vous autres, vous ne savez rien,, vous êtes des imbéciles, allez donc à l’école.'» Exaltation cérébrale accoutumée. Colères. Emportements fréquents. Tendances vers les idées de persécution ; a toujours des idées noires; interprétant d’une façon délirante tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend dire. Onanisme jusqu’à 15 ans. Très porté vers les femmes, qu’il fréquentait déjà avec excès vers cet âge. Aurait contracté la syphilis il y a quatre ans. Ce serait pour un accident de nature syphilitique qu’on lui aurait énuclêé l’œil droit. Coliques de plomb il y a trois ans. Signes de tuberculose pulmonaire.

Première entrée. Il entre une première fois à Sainte-Anne, le 20 mai 1885, en proie à un delirejde persécutions très net, reposant sur un fond mélancolique. Il s’était présenté à la Préfecture pour faire des révélations importantes aitçhef d,e,la sûreté. A l’asile, son attitudé était étrange, lçs réticences dont il accompagnait les réponses qu’il nous faisait étaient l’indice des préoccupations pénibles qui hantaient; son esprit. 11 était visiblement halluciné, mais, malgré nos questions pressantes', il n’a 1 pas voulu dire Fobjët de ses inquiétudes.

Envoyé à Ville-dSvrard le 20 mai, il s’y calme peu à peu ; ses hallucinations semblent disparaître, et, après un espace d’une vingtaine de jours, il est rendu à la liberté.. Il reste; chipie et en possession apparente; de son esprit pendant quinze jours, puis, il retombe malade. Nouvelles préoccupations, nouvelles craintes,nouvelles idées de persécutions : les âgents lui: veulent du mal, il s’imagine qu’on l’épie, qu’on le regarde dans la rue.. Quelques excès de boissons viennent alors mettre le comble à la mesure, et le délire alcoolique vient se greffér. facilement sur ce terrain déjà préparé et déjà délirant. Les nuits sont agitées :par des Cauchemars, accompagnés de visions terrifiantes (précipices, animaux fantastiques).,

Huitjoufs avant sa deuxième entrée, il fait une fugue, sans raison apparente, et il n’a pas reparu depuis à son domicile. Pendant ce temps, il fait de courtes apparitions chez différentes personnes, se plaignant qu’on lui en veut, exprimant l’idée,de se détruire.et de tuer sa maîtresse. Il a voulu se jeter par une fenêtre ; il s’est emparé, chez sa sœur, du. revolver et du porte-monnaié de spn beaurfrère.

Deuxième entrée. 7 septembre 1885. Son attitude est la même que •la première fois. Il est arrogant et reste encore très réservé quand on •lui adresse des questions. Son aspect n’est pas celui de l’alcoolique. Il reste triste et préoccupé, mais il paraît moins halluciné qu’autrefois.

Il est envoyé à Ville-Evrard le 12 septembre 1885.

Le malade suivant est un dégénéré intelligent qui, à la suite d’excès nombreux de tous genres devient délirant : un déliré mélancolique s établit avec impulsions au suicide, ■ puis des troubles hypochondriaques et‘des idées de persécution, avec hallucinations multiples viennent compliquer la scène.

Observation X'LI.

- 'Dégénérescehcé îûcntale. Délire multiple : idêes-de persécution, "

• • : - ; 1 prêdbmjnancè d’idées mélancoliques et hypochondriaques.

%• 39. ans,, employé de commerce, entre à Sainte-Anne lè

28 avril 1885; son attitude est celle d’un mélancolique halluciné, il ■est parfois saisi dqfrqyfeui 1 et paraît’ impulsif. Face pâle, amaigrissement notable, signes stéthoscopiques de phthisie pulmonaire.

Et’aprêç les'réügeignements jciobnés:par sa:femme, B,., a toujours été déséquilibré, original. Tempérament nerveux, exalté, poussant tout: à; l’extrême. II. est. coléreux, volontaire, casse et brise tout sans motif; n’a aucune mesure, ni dans ses paroles, ni dans ses actés,; mène une vie dés plus irrégulières et entremêle ses discours de gros* sièretés et de trivialités. ■ >

Son état de santé est peu connu avant .l’âge de 18 ans. A cette époque, iL fit une fièvre, que le médecin qualifia de cérébrale. Ce qùî est certain, c'est que, à cette époque, on put observer chez lui ünê période d’excitation anormale accompagnée parfois de moments d’égarement. .

Antécédents héréditaires. —D’une manière générale tous les membres de la'famille sont mal équilibrés ; les hommes sont joueurs, passent ufie partie de leur vie à l'estaminet, se préoccupant fort peù du lendemain, ne songeant pas même à assurer leur subsistance quotidienne. . „

Le père est mort d’accident:, M était probablement buveur,

• 'Mère. '.très, nerveuse* mal équilibrée. A eu, vers 40, ans, 10 ans 'après la mort de son mari,"un enfant bâtard. Elle est morte d’un cancer.

Grand-père maternel. Était un ivrogne.

Un frère présente dés accidents nerveux mal déterminés.

Un autre frère, très exalté, aurait fréquemment des attaques de nerfs. En tout cas, il est impulsif, frappe sa femme et mène une existence de dérèglement.

B... a cinq enfants qui tous portent en eux, les traces de la tare héréditaire.

Une fille,âgée de 15 ans,a le même tempérament que le père, colères violentes, accidents hystêriformes.

Un fils , âgé de 13 ans, a uriné au lit jusqu’à 10 ans.

Une fille âgée de 8 ans, nerveuse, mal équilibrée, tempérament d’hystérique.

Une fille âgée de 4 ans présente de singulières allures : elle n’a encore aucun sentiment de la propreté ; vicieuse, elle se fait un malin plaisir de voler tout ce qu’elle trouve; de plus, elle a de véritables impulsions à boire. Lorsque ces accès surviennent, elle boit de l’eau de savon dans une cuvette.de l’eau d’amidon, de l’eau phêniquée ; elle boit le vin à la bouteille. En temps ordinaire, elle reste silencieuse, apathique, dans un petit fauteuil, refusant de s’amuser, ne prononçant aucune parole.

Enfin, une fille âgée de 18 mois est arriérée, et ne prononce pas encqre un mot.

Histoire du malade. — Au mois de septembre dernier, B... a eu quelques crachements de sang. Depuis quelques années déjà, il faisait des excès de boissons (absinthe, vin, bière, etc.). II prétendait qu’une vie réglée ne lui convenait pas, il lui fallait des excès. Le reste du temps il menait cette existence irrégulière dont nous avons parlé plus haut ; vie semée d’inconséquences, d’exagérations, de bizarreries, d’originalités (pendant trois mois consécutifs, par exemple, il s’est levé tous les jours à 3 heures du matin pour aller pêcher sous le pont des Saints-Pères) ; vie remplie d’extravagances, il se mêlait à toutes les bagarres, il reçut même à cette occasion plusieurs coups de casse-tète. Dans un moment d’aberration, il voulut faire manger à sa femme les excréments de sa fille.

Les excès de boissons ont déterminé chez lui à des époques variées, des signes certains d'intoxication alcoolique. Depuis fort longtemps il ne dort pas la nuit, il est en proie à des cauchemars terrifiants dans lesquels il tue sa femme, ses parents, il assiste à des batailles ; des cadavres gisent autour de lui.

En outre, depuis quelques années, se sont manifestés chez lui des troubles qui pourraient faire penser, surtout en considération des excès d’absinthe, à des vertiges épileptiques ; à différentes reprises, en effet, B... a commis des actes inconscients. Une nuit entre autres, il s’est levé subitement et est tombé à terre. Il n’a conservé aucun souvenir de cette chute. Une autre nuit, il urina dans une bottine au lieu d’uriner dans le vase. Nul souvenir de l’acte. Enfin, une autre fois, il s’est déboutonné en plein jour, dans sa chambre

en présence de sa femme et de ses enfants. Nul souvenir de l’acte.

Depuis deux mois, B... est déprimé, semble renfermé en lui-mème et son attitude est toute nouvelle; il a l’idée fixe qu’il va mourir et ne veut plus sortir de chez lui. Sa vie est toute faite d’incertitudes, de craintes, d’inquiétudes qui le poussent à abandonner volontairement son travail.

Il est parti, il y a quelques temps, pour faire un voyage à Arcachon, autant pour le rétablissement de sa santé que pour faire diversion à ses idées mélancoliques ; mais son esprit ne trouve pas de repos ; il y a cinq jours, au milieu de la nuit, il s’est levé brusquement, sentant, disait-il, venir la fièvre,a pris tous les instruments offénsifs de la maison (couteaux, fourchettes, etc.) et les jetant dans la chambre de ses enfants, il s’écria : « Enlevez-moi tous ces objets, j’ai l’idée de faire du mal ! » L’idée du suicidé le poursuit, mais il eu a peur. Une fois seulement, il a sauté par dessus les palissades de son jardiu, et s’est mis à courir pour se jeter à la mer. En même temps il craignait son entourage, et disait que les potions du médecin étaient destinées à l’empoisonner. En revenant d’ArcaChon, ces jours derniers, il a tenté plusieurs fois de se jeter sous les roues du train qui l’emmenait à Paris. A l’hôtel, il a essayé de s’étrangler cinq ou six fois.

Tel est l’état de B... au moment où il est admis à Sainte-Anne.

Depuis son entrée jusqu’au 1 er mai, même état de dépression mélancolique. Idées de persécutions : « On doit lui couper les oreilles, le nez : on doit boire son sang ; on le lui dit en patois. »

14 mai. Dit qu’on a mis quelque chose dans sa potion pour l’empoisonner. Toute la nuit, un homme a marché dans sa chambre avec dés squliers ferrés.

16qnai. « On veut me tuer ici. » Désespoir. Ce matin B... a profité de l’absence momentanée de son gardien pour pénétrer dans la cave, où il s’est suspeddu au moyen d’une corde trop faible, qui s’est heureusement cassée. Toute la nuit dernière on a fait du bruit autour de lui; le malade M... est celui qui est chargé de lui attacher les oreilles; on lui a dit 20 fois pour une, qu’on devait le mutiler ici, s'il avait par hasard une crise; il y a à l’infirmerie un choix d’individus disposés à le mutiler, ils n’attendent que des ordres. On lui met tous les jours quelque chose dans son verre.

: 21 mai. Le malade est envoyé à Sainte-Anne dans le service de

M. Dagonet.

7 juin. U fait une nouvelle tentative de suicide en se précipitant par la fenêtre du premier étage de son quartier.

Enfin l’observation suivante est celle d’un dégénéré qui présente un délire mélancolique et des alternatives de dépression et d’excitation, auxquels vient se surajouter une bouffée de délire ambitieux qui guérit en très peu de temps.

Observation XLÎI.

Délire polymorphe à évolution chronique chez un prédisposé. Délire mélancolique. Excitation cérébrale Délire ambitieux. Guérison de la phase ambitieuse.

M...* 35 ans, entre au bureau d’Admission de Sainte-Anne le 28 juin 1885.

Antécédents héréditaires. — Père, mort à 54 ans ; habituellement triste il eut, un an avant sa mort, quelques accès de mélancolie. Idées religieuses avancées. Manque absolu de volonté. Mère , très mal équilibrée, originale, extravagante. Caractère très entier. En 1870, elle possédait 50,000 francs ; avec cette somme, elle ouvre une maison de secours, recueille les isolés, les malheureux, dépense tout son avoir, et s’endette, sans songer un instant qu’elle a dix enfants. Sa philanthropie seule l’entraînait, elle n’avait pas eu l’idée de déposséder ses héritiers. Elle s’est opposée systématiquement au mariage de tous ses enfants , sans motif appréciable. Une sœur, 30 ans, a des crises d’hystérie depuis l’enfance. Deux sœurs sont mortes tuberculeuses, l’une à 9 ans, l’autre à 15 ans. Une soeur, 38 ans, est névropathe, mélancolique, très émotive. Une sœur, 34 ans, tuberculeuse, est apathique. Un frère , 40 ans, absolument déséquilibré, instable dans ses idées, inconséquent, mène une vie de débauche. Un autre frère , 28 ans, est névropathe, coléreux, mal équilibré.

Histoire du malade. — M.. . est mal pondéré ; s’il ne possède aujourd’hui qu’une instruction rudimentaire, c’est que dans l’enfance on n’a pu le déterminer à s’instruire. Il reste habituellement isolé, triste, n’aimant pas vivre avec le reste de la famille avec laquelle il a eu d’abondants démêlés, à propos de son mariage.il est sobre.

Il y a trois mois, il devient triste sans motif, il se prend parfois à pleurer, sans pouvoir justifier ses larmes. Devenu très émotif, il se lamente et se désespère constamment :« Nous sommes perdus,disait-il; jamais nous n’arriverons. » Il y a un mois, une poussée d’idées ambitieuses vient se mélanger aux idées mélancoliques : il va être décoré ; on va le nommer à la place de M. Grévy ; il a gagné le gros lot ; il va être

pape. En même temps, excitation cérébrale simulant à s’y méprendre celle du paralytique générai au début, d’autant plus que les pupilles sont légèrement inégales. Mais les facultés intellectuelles ne se sont pas affaiblies progressivement. M... est moins apte au travail, à cause de ses idées délirantes; mais ce qu’il fait n’indique pas la démence prochaine. Pas de crises épileptiformes ni apoplectiformes.

Au moment de son entrée à Sainte-Anne, il est en pleine phase ambitieuse : il est pape, duc de Malakoff, il possède 5 milliards. Peu à peu, ses idées se dissipent, et une dizaine de iours après son entrée, elles ont complètement disparu. M... a conscience de ses idées délirantes * « C’était de la plaisanterie, dît-il. »

Il est encore excité, loquace, et tient quelques propos incohérents.

On le transfère à Ville-Évrard.

Le polymorphisme du délire chez les dégénérés nous semble suffisamment établi par les quelques observations qui précèdent. Une particularité qui ressort encore bien nettement de la lecture de toutes les observations, c’est l’influence considérable qu’exerce le degré de développement des facultés intellectuelles sur les formes et sur les variétés de délire. Déjà nous avons dit chemin faisant que le délire du dégénéré reflétait exactement son état mental. Normalement déséquilibré, son délire est véritablement ataxique au point de vue cérébral. C’est cette ataxie cérébrale qui rend compte de la brusquerie du début de certains délires, de leur métamorphose rapide, du polymorphisme, et en général, de tous les caractères saillants de l’état délirant chez le dégénéré. Si maintenant, nous considérons Le délire dans ses rapports avec le degré de développement des facultés intellectuelles, et non plus avec leur dégré de déséquilibration, nous lui trouverons encore des caractères bien saillants. A ce point de vue, nous pouvons diviser les dégénérés en faibles d’esprit et en individus intelligents ; les uns et les autres délireront un peu différemment.

Chez les débiles, le délire présentera les mêmes défectuosités que l’intelligence. Il sera illogique, absurde ; souvent ri-

dicule et grotesque. Les associations d’idées, en outre de ce caractère de fausseté dont elles sont entachées, et qui constitue le délire, seront aussi pauvres qu’en temps ordinaire. Les conceptions sont mesquines, étroites ; le débile est incapable de forger une belle idée délirante ; son délire est une succession de petitesses; si au contraire, il est orgueilleux, vaniteux, et qu’il construise un délire ambitieux, celui-ci ne connaîtra pas de limite ; on y. verra accumulés lès millions, les titres de noblesse, les situations sociales les plus élevées ; le tout sans ordre, sans enchaînement ; c’est un véritable dévergondage de l’esprit. A la démence près, c’est, dans bien des cas, le véritable délire ambitieux de la paralysie générale. Si le malade est persécuté, il concevra les perséctitions'lés plus insensées, les moins possibles ; s’il est hypochondriaque, au lieu de s’en tenir aux simples troubles de la sensibilité générale, on le -verra échafauder sans vergogne toute une physiologie ridicule. •Timoré et superstitieux, c’est lui qui sera dans son délire la proie des sorciers, des magnétiseurs, du démon et des esprits. C’est encore sa débilité intellectuelle qui le rend accessible au délire mystique. En un mot, un délire qui se fait remarquer par une succession d’idées absurdes, mal enchaînées, mobiles, dont l’ensemble choque le bon sens d’une façon grossière, toute idée de paralysie générale, étant d’ailleurs écartée, doit être mis au bilan de la débilité mentale.

C’est grâce à ce fond de faiblesse, que le diagnostic peut souvent être fait dans des cas difficiles, simulant le délire chronique. Souvent un malade comme l’un de ceux que nous avons observés, a réussi, grâce à une apparente cohésion dans les idées délirantes, à une apparente logique, qui fait songer à la systématisation, a cacher la véritable nature de son délire ; l’étiquette de délire chronique est sur le point de lui être attachée lorsqu’il dit pour clore sa réponse, que sa fortune monte à plus de cinq cents milliards. Voilà une conception que n'accuserait pas le délirant chronique ambitieux ; s’il n’est pas encore sur la pente de la démçnce, il sait fort bien qu’une

semblable fortune ne saurait exister, il n’est jamais aussi absurde. Seuls, le débile et le paralytique généi*al peuvent avoir une ambition aussi démesurée.

Le dégénéré intelligent n’a plus la même attitude, et de même qu’il était logique, dans une certaine .mesure, d’assimiler le débile délirant au paralytique général, de même ici, l’assimilation peut-être faite, toute proportion gardée, avec le délirant chronique. Intelligent, le dégénéré délirant est sus-, c-eptible d'enchaîner ses idées-d’une façon logique. Les conceptions absolument supérieures, peuvent en imposer au clinicien et lui faire commettre une erreur de diagnostic. Jamais il n’est absurde ni grotesque comme le débile, ses idées délirantes peuvent être monstrueuses, mais elles sont logiquement enchaînées ; le l'aisonnement est parfois aussi serré de près que dans le délire chronique. Le dégénéré intelligent défend ses idées délirantes, il y tient généralement plus que' le débile que l’on peut mieux influencer. C’est en raison même de cette logique que le délire a souvent une longue durée, ce qui complète l’assimilation avec le délire chronique. Les cas de ce genre sont d’ailleurs peu communs, et l’erreur peut être évitée grâce à d’autres signes. Mais ce qui est constant dans tous les cas, c’est l’aspect intelligent du délire, image de ce qu’est normalement le malade. Cet aspect, à vrai dire, n’est pas possible à décrire ; l’observateur en est le seul juge, et son appréciation ne peut être soumise à aucune règle.

Nous donnons ici quelques exemples de délires absurdes comme seuls peuvent en créer les débiles. Leur évolution est d’ailleurs chronique ; mais il faut ajouter que, même lorsqu’il survient d’emblee, le délire emprunte toujours à l’etat mental préexistant l’un de'ses plus importants caractères.

Observation XLIII

Débilité mentale. Délire ambitieux à caractère absurde.

L... 18 ans, entre à l’asile Sainte-Anne, le 13 octobre 1869. Il porte à la région sus-orbitaire une cicatrice très étendue sur laquelle il ne

peut fournir aucun renseignement. Le certificat qui l’accompagne porte : troubles cérébraux consécutifs à une fracture du crâne. Le malade présente une grande confusion dans les idées; complètement obtus, il répète plusieurs fois les questions avant d’y répondre. Pendant la nuit, il a des hallucinations, il se lève, il a peur qu’on le vole.

Le lendemain (14 octobre) on note : qu’il ne comprend pas les questions qu’on lui pose, qu’il est incapable de fournir aucun renseignement; il a eu très probablement une attaque épileptique pendant la nuit ; il a uriné au lit. Hébétude.

D’après les indications données par la mère, L... est peu intelligent, bizarre, il n’a jamais pu faire un travail suivi, il n’écoutait aucun conseil. Le 8 octobre il est tombé d’une échelle et s’est blessé à la tête. La chute a été accidentelle, l’échelle avait été déplacée. La mère affirme que son fils n'a jamais eu d’attaque de nerfs et qu’il n’urinait pas au lit.

Le 16 octobre, on note que le malade répond plus exactement, que ses idées sont moins confuses ; il ne se souvient nullement de son accident, il ne se rappelle même pas qu’il travaillait sur un échafaudage à l'extrémité d’une échelle. Mémoire très peu précise. Propos incohérents.

Un espace de 15 ans sépare la première entrée de la seconde (22 mai 1885). A cette époque, il présente des troubles intellectuels depuis une année environ : il est devenu extravagant ; il ne reste plus en place, change souvent d’occupations ; il a quelques idées vagues de persécution, il craint qu’on ne cherche à couler sa maison. Troubles de la sensibilité générale ; chez un marchand de vin, il a vu un fluide électrique se répandre dans le broc, il en a ressenti une commotion. Depuis le mois de juillet 1884 environ, il se sent inspiré. Effectivement depuis cette époque, et surtout depuis trois mois, il a des idées ambitieuses d’une remarquable incohérence. 11 est vérificateur, improvisateur, il a le don de charmer les oiseaux, il s’est, présenté plusieurs fois à l’église pour réclamer une dignité; il travaillera dans les parties artistiques et dans l’harmonie, il fera représenter des pièces; il portait des lettres à l’Éiysée, écrivait à la reine d’Angleterre, au directeur des Arts et métiers; il imite le cri de tous les animaux, etc., etc.

11 affecte dans son langage d’employer des tournures spéciales, et des mots bizarres qui le rendent absolument incompréhensible. En voici quelques exemples :

« L’Atlas, en tout point, quoique en général semble résumer car- « dinaux, les cinq puissants états : Europe, Asie, Afrique, Océanie. * En tout point, conciliant, prévoyant et persévérant. Esprits comme

« fruits seront même plus qu’en 1848 èn charmantes vestiles. Fleurs <r admirables d’humanité sauront bien le grand jour, succès faire « triompher. Favorisé par autres situations, n’étant pas, je m’arrête « ici, en attendant de parfaire, a plus amples détails, lesquels on ai- « mera toujours des mieux à préciser pour revendication, amenant « ainsi par la paix plus universelle. »

Voici un autre factum dans le même style, où sont nettement exprimées ses idées ambitieuses :

« Ordre, Illustre, Inscriptions »

« Instruction, Arts, Belles lettres y sont »

« Faisant en ce milieu honneur à la nation »

« Désirant ardemment, non comme orateur, mais comme dignitaire « assister à l’enterrement de l’immortel citoyen, Victor Hugo, entre « autres, j’aime, confiant en la gratitude des hommes à croire que « cette faveur, soit après ma sortie de ce lieu de supplice, où sont « de malheureux damnés, desquels il me coûte d’avoir à entendre de « vagues propos.

« Je pense alors recueillir une bonne réponse, en retour de ces « écrits, par lesquels, quoique cela, j’aurai toujours plaisir à faire « en mes temps oisifs, si en service important, j’en avais l’occasion « propice. Je remplacerai soit en politique les fonctions qui me seront « confies. »

Son attitude reste invariable, à Sainte-Anne, depuis le 22 mai, jusqu’au 9 juin, époque à laquelle il est transféré à Ville-Evrard. Pendant ce temps, il élabore quelques élucubrations grotesques dans le genre de celles que nous avons citées.

Observation XLIV

Délire. Débilité mentale, mystique et ambitieux à caractère absurde.

C... (Auguste) 31 ans, cultivateur, est un type de débile. Ses facultés intellectuelles sont des plus bornées. Peu de caractères le séparent de l’imbécile vrai, dont il rappelle à peu près 1 état mental. Un degré d’éducabilité plus élevé fait seul la différence. Le délire qu’il a forgé rappelle tout à fait l’état de son esprit : il est incohérent, absurde, grotesque, dépourvu de la moindre logique.

C... a été arrêté au moment où il se jetait sur une jeune fille qu’il cherchaità embrasser; il annonçait qu’il était venu àParis pour épouser la fille du roi, il prétendait avoir gagné le gros lot de 100.000 fr. L’obtusion de ses facultés intellectuelles était si considérable qu’on pouvait légitimement croire à l’existence d’un délire épileptique.

La durée et l’évolution de ce délire ont démontré qu’il n’en était rien.

Arrivé à Sainte-Anne le 29 septembre 1885, il est resté complètement obtus jusqu’à la fin de décembre, époque à laquelle il a été transféré à Vaucluse. Pendant ce laps de temps, on parvient à saisir dans ses rares divagations, les traces d’un délire mystique et ambitieux, d’ailleurs sans aucune cohésion : il lui est arrivé un grand bonheur, il a gagné le gros lot, — il doit « épouser la petite fille de « Bonaparte — Dieu lui parle quelquefois, le ciel s’est ouvert sur lui,

<i en 1881 : il a vu au dessus de lui, dans le ciel, un rond et une A/;

« le rond (Oj doit vouloir dire Auguste et M doit dire Marie la Sainte « Vierge; il avait été malheureux en venant au monde et Dieu est « venu à son secours, puisqu’il s’est laissé voir par lui, il- lui est « apparu uue étoile, et a cru être né sous cette étoile, c’était la bonne;

« ça l’à fortifié dans la foi, le ciel lui reste favorable. Il a gagné le « gros lot mais il n’avait bas de billets de loterie, il l’a annoncé dans « une lettre à son père. Un jour, dit-il, une femme somnambu- « liste lui a dit qu’il croyait être malheureux, mais qu’il se trompait « beaucoup, qu’il avait un bel avenir et qu’il serait marié richement ;

« ça lui a coûté un franc et un morceau de pain. Tout ce qu’elle a « dit est arrivé ! Vous savez bien tout ce qui m’est arrivé par mon « étoile, etc... »J

Il est facile de reconnaître dans ce fatras d’idées absurdes, le caractère dominant du délire. C... croit à la bonne aventure et c’est sur son horoscope qu’il a greffé tout un échafaudage d’idées ambitieuses;là divinité intervient d’autre part, pour lui annoncer que les prédictions de la somnambule vont se réaliser.

C... présente les attributs extérieurs de certains dégénérés ; il est microcéphale,et le volume des bosses pariétales est un peu exagéré.

Ces observations se passent de commentaire. IL est impossible de créer un délire plus incohérent, et qui donne une plus juste idée de l’importance qu’il faut attribuer à l’état mental dans la détermination delà nature d’un délire.

Pour clore cette longue étude des caractères si disparatés du délire des dégénérés, il nous reste à parler des formes absolument spéciales à ces derniers. Il ne s’agit plus ici d’idées délirantes qui peuvent être partagées par les autres catégories. d’aliénés, et auxquelles le dégénéré imprime un caractère spécial,mais de délires ne répondant à aucune description po-

sographique générale et qui appartiennent en propre à la dégénérescence mentale. .

En décrivant l’état mental des dégénérés, nous avons dit qu’il se manifestait au dehors par une série d’originalités, qui étaient des signes certains de la prédisposition maladive. Nous retrouvons les mêmes originalités chez les dégénérés lorsqu’ils délirent, èt, de même que les bizarreries de l’esprit nous servaient à caractériser l’héréditaire dégénéré, de même les bizarreries du délire serviront à l’isoler cliniquement au milieu de tous les autres aliénés délirants. Il y en a d’innombrables variétés : on sait, en effet, combien est féconde l’imagination des dégénérés. Une idée étrange, bizarre, une illusion,, se trouve ici le point de départ d’un délire; par exemple, une erreur de personnalité : une mère ne reconnaît plus son enfant, et persiste pendant un temps plus ou moins long dans son‘erreur ; un autre malade se croit mort, il ’s’imagine qu’il est dans le corps d’une autre personne, et que bientôt il subira une nouvelle transformation ; se croyant mort, il soutient qu’il n’a plus de nom, et que ce dernier a disparu avec son corps. D’autres fois, l’idée originale perce au milieu d’un délire à forme définie; ét le dégénéré se révèle ainsi tout à coup. Un malade,- par exemple, dans le cours d’un délire à forme ambitieuse, s’imagine qu’il : a été l’amant d’une certaine personne, auprès de laquelle il a vécu, et que les enfants de cette dernière lui appartiennent. Notons bien que, dans tous ces cas, l’idée originale n’est pas la conséquence d’un, délire, elle constitue le délire lui-même. Dans d’autres cas, elle devient le point de départ d’un enchaînement plus ou moins logique d’idées délirantes. L’erreur de personnalité,: dans, l’exemple suivant, ne prend pas sa source dans un délire. Un malade ambitieux croit qu’il est le fils d’une princessè, dont il prend le nom; conséquemment il oublie volontairement son nom, et commet sciemment l’erreur de personnalité. La différence entre les deux cas est ici très nette; dans le premier cas, l’erreur est inconsciente, et constitue de ce fait le délire:

lui-même ; dans le dernier, l’erreur est consciente, et la conséquence logique du délire ambitieux.

Nous donnons ci-après quelques observations de ces délires spéciaux. Dans la première, il s’agit d’une erreur de personnalité. Dans la seconde, nous voyons un déséquilibré qui, au cours d’un délire mélancolique, manifeste des impulsions et des idées originales, qui le font immédiatement reconnaître pour un dégénéré. La troisième observation est relative à un dégénéré mélancolique, également impulsif, imprimant à son délire un cachet bien particulier.

Observation XLV.

Imbécillité. Délire sans forme déterminée. Onanisme. Impulsions érotiques.

Création d’une personnalité imaginaire.

C...,2Q ans, présente l’état mental de l’imbécile: discernement très restreint, incapacité de se diriger. Signes physiques de dégénérescence ; difformités crâniennes, exophthalmie. Il se livre constamment à l’onanisme, d'une façon bestiale. Quelquefois, il lui arrive en se masturbant, dit-il, de penser à une dame ; mais le plus souvent, il n’en est pas ainsi. Il a cherché des rapprochements avec les femmes publiques, mais, il n’a éprouvé aucune satisfaction, il préfère l’onanisme,,

Il y a trois ans, il s’imagine qu’il existe une certaine dameNicaud qui est sa mère; cette dame n'est que le produit de son imagination. Elle ne reste pas à l’état d’idéal. C... croit réellement à son existence et il est persuadé qu’elle a élu domicile rue Fénélon à Paris. Il vient se lamenter à sa porte en demandant sa mère. A plusieurs reprises, il est entre dans la maison, et partout où il trouvait une clef sur une porte, il entrait et demandait Madame Nicaud.

Interné à Sainte-Anne le 8 janvier 1886, il écrit la lettre suivante :

œ Madame Nicaud,

a Je vous dirai que je suis à l’hôpital. Si vous voulez, je suis « votre fils, je suis étourdi et je ne sais plus quoi faire. »

Il travaille très irrégulièrement, il prétend qu’il est très riche et qu’il possède 50 000 francs.

Ses idées délirantes ne paraissant pas devoir s’amender d’ici longtemps, le malade est transféré à Ville-Evrard, le 30 janvier 1886.

Observation XL VI.

Dégénérescence mentale. Dépression mélancolique, originalités, bizarreries.

C..., 54 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne, le 21 décembre 1885.

Antécédents héréditaires peu connus. Trois tantes maternelles : restées célibataires, étaient mal pondérées, peu intelligentes, et d’une dévotion poussée jusqu’à ses dernières limites.

Une sœur de C... présentait le même état mental que lui ; elle est morte tuberculeuse.

Il a quatre enfants : l’ainé, un fils de 19 ans est débile ; il a peu de suite dans les idées. Une fille âgée de 17 ans est très nerveuse, c’est la copie de son père au point de vue mental. Une seconde fille, de 16 ans, est strabiquede naissance; elle est déséquilibrée comme la précédente. Enfin, une fille de 8 ans est violente, susceptible et promet d’être aussi mal pondérée que le reste de la famille.

Histoire du malade.*— C... a toujours été original et excentrique, jusque vers A4 ans, époque à laquelle, à la suite d’une perte d’argent, pris de dégoût pour le travail, et d’un chagrin exagéré, il achève de se déséquilibrer. Autrefois très intelligent, il ne peut plus désormais se déterminer à rien faire. Il se refuse systématiquement à chercher de l’ouvrage, disant : « Ce n’est pas la peine de travailler, quand on n’a pas de chance, et qu’oD perd tout ce qu’on gagne. » Parfois, pris momentanément du désir de travailler, il part chercher une place, mais il s’arrête en route et revient en disant : œ A quoi bon, demain, je serai renvoyé. » On a vécu alors au jour le jour sûr ce qui restait de l’ancienne fortune, puis, quand elle a été épuisée, on a vendu les valeurs, les bijoux, etc. C... assistait à sa ruine, sans en être autrement inquiété ; peu à peu il en arrive à souffrir que sa femme le nourrisse. Parfois il s’excite, il lui vient l’idée du suicide, et menace de se jeter à l’eau. D’autres fois, il se déprime, dit qu’il souffre de la tête et s’enferme pendant une journée dans l’obscurité la plus complète. Depuis quelques années, ses facultés mentales ont très sensiblement baissé ; il conserve toujours son attitude étrange, sans avoir jamais celle du vrai délirant mélancolique. Il est irritable, emporté, violent ; d’autres fois, complètement apathique, il laisse tout faire autour de lui, comme un indifférent ; parfois, enfin, une chaise qui remue, un objet qui tombe suffisent pour déterminer une brusque colère.

Bien d’autres actes doivent être également mis sur le compte de la déséquilibration intellectuelle. Employé comme caissier chez un marchand de vins, il répondait avec son argent de billets protestés qu’on présentait à ce dernier. Celui-ci fit faillite. etC.. perdit de cette façon plus de 30000 francs. Notons que le maichand de'vins était presque un inconnu pour lui.

En dix ans, il dissipa 140 000 francs en affaires de ce genre.

Enfin, depuis trois mois, C .. a des impulsions au vol. Il a dérobé aux étalages des gilets de flanelle, des chaussettes, des souliers. C’est à la suite de son dernier vol qu’il fut arrêté. Il avait volé des pantoufles à l'étalage d’un magasin sans aucune préméditation. II était en promenade, lorsqu’en passant devant le magasin, l’idée lui vint de prendre les pantoufles, idée à laquelle il ne put se soustraire :■ « Je savais bien, dit-il, que je volais, qué je faisais mal, et je le faisais néanmoins avec la ferme intention de restituer ensuite l’objet de; mon vol. »

Observation XLVII.

Héréditaire dégénéré. Délire mélancolique. Impulsions.

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