C... (Lucien), 22 ans. Entré le 11 juin
Attitude à l’entrée :
Attitude à l’ent)'ée, —Délire, mélancolique avec. hallucinations et idées de persécutions, excitation par intervalles. Raconte que depuis un mois, on lui fait des misères.
Antécédents héréditaires. — Côté paternel. Grands parents débiles. Père soigné depuis vingt ans à l’asile de Chambéry. Apparences de délire chronique. Prédominance d’idées ambitieuses. Pris subitement à 37 ans d’excitation maniaque avec turbulence et actes incohérents, On est obligé de le faire surveiller. Même état pendant douze ans ; des idées de grandeur surviennent, tout lui appartient, il a des chevaux, ces maisons ; son délire n’est pas absurde comme dans la paralysie générale. Dans cette période de douze ans, il pârait avoir eu des moments de lucidité. Le reste du temps, actes incohérents, souvent absùrdes, incapacité de travail, fugues pendant huit jours, dont il revenait en loque-, presque toujours nu. A Chambéry, il se croit possesseur de l’asile, c’est lui qui organise tout, tout est sous ses ordres. — Oncles et tantes, débiles. — Mère. Intelligence très ordinaire, instruction nulle ; goitreuse. — Tantes maternelles. Faibles d’esprit ; l’une d’elles bégaye très fort. Une autre a eu deux
enfants ( cousins germains du malade) atteints de méningites et morts avec des convulsions. — Oncle mort à 37 ans d’une fièvre chaude. Trois jours de délire incohérent,probablement en rapport avec excès de boissons. — Sœur. Morte à 13 ans de dépérissement. Probablement tuberculeuse.
Histoire du malade. — Il est né au début de la période délirante du père. Venu à terme. (Pendant la grossesse, émotions vives delà .mère, au sujet de la maladie du père). Retardataire, a appris difficilement à lire et à écrire.
Caractère et état mental. D’un caractère habituellement souruois, triste, peu communicatif, foncièrement peureux, émotif, man- .quant de confiance en lui-même et dans les évènements, doutant toujours de tout, craintes, scrupules, avait toujours peur d’avoir dit du mal de quelqu’un, d’avoir lésé quelqu’un dans ses intérêts. Aimant la solitude, ne paraît pas s’être livré à l'onanisme ; paraît avoir été très réservé vis-à-vis des femmes , as,sez travailleur, mais intelligence faible, il reste trois ans dans une pension sérieuse sans en tirtr profit; occupait les derniers rangs, mais a’était pas le jouet des camarades. N’a pas pu passer d’examens. À toujours eu peur de ressembler à son père ; c’était une idée noire qui le hantait souvent. Idées de persécutions disséminées dans toute son existence; il est toujours malheureux; on lui en veut, on ne l’aime pas. Pas de rêves, pas de cauchemars, pas d’idées ambitieuses, mais une certaine pointe d’orgueil perce dans tous ses actes. Satisfaction. Pas de superstitions; pas d’idées fixes, pas de monomanies, pas de tics ; pas de convulsions dans l’enfance. Jamais d’excès de boissons. Pas de crises de nerfs, pas de tentatives de suicide.
Accentuation de l'état mental , et déjà troubles délirants. — Déséquilibration. •— A 15 ans, C...se place comme valet de chambre pendant dix huit mois. A partir de cette époque, pris d’une humeur vagabonde, il ne peut plus rester dans la localité qu’il habiteil s’embarque à bord d’un navire comme domestique, et pendant trois ans, il navigue, quittant au bout de peu de temps, un navire pour un autre, ne restant pas plus de trois mois dans chaque endroit, semblant fuir devant quelque chose qui le poursuit : « Laissez-moi fuir, laissez-moi aller, je ne vous fais pas de mal. .»
Acheminement progressif vers l'état délirant actuel. — Vers 18 ans, l’attitude préoccupée et triste augmente. C... commence à s’effrayer en songeant au service militaire, et penlant deux ans, cette crainte est sa préoccupation de tous les moments. Il ne veut à aucun prix être soldat. Il arrive à se méfier de tout le monde.
Crise actuelle. Désigné pour le service par le conseil de révision, il ne reste que six mois au régiment, pendant lesquels on ne peut rien tirer de lui au point de vue du service. Il désobéit sans cesse, sans autre motif que ses craintes cachées et l’idée de rébellion, ne voulant pas se plier au service militaire qu’il n’aime pas. C’est un peureux; mis en prison, il passe six semaines après devant le conseil de guerre qui l’acquitte, vu son état mental.
Réintégré au régiment, il ne fait que trois semaines de service : Refus d’obéissance, agitation, méfiance, mutisme ; il se blottit dans un coin pour ne pas voir les pantalons rouges ; il est impossible de l’extraire de sa cellule où il est en proie à des hallucinations de la vue et de l’ouïe, fixant un coin de l’espace avec un aspect terrifié ; quand On lui parlait, il se reculait, méfiant, et était très longtemps avant de répondre, paraissant plongé dans un rêve. C’est pendant cette crise qu’on l’amène à Sainte-Anne.
Séjour à Vasile. Même état mélancolique avec demi-stupeur ; physionomie constamment inquiète. Hallucinations très actives pendant les premiers temps. Il s’est jeté plusieurs fois sur les gardiens, a fait deux ou trois tentatives d’évasion, à différentes reprises ; fortement halluciné, il a brisé des carreaux pour se sauver. Constamment taciturne et préoccupé, il ne peut s'occuper à rien ; il a une mimi- -que craintive quand on s’approche de lui. Vers le milieu d’octobre, l’état mental se relève, C... cause assez volontiers, il ne paraît plus halluciné, mais il est toujours triste. Vers le commencement de novembre, remis en apparence de ses troubles délirants, il manifeste le désir de retourner chez lui et écrit quelques lettres à cet effet. Il est transféré à Marseille le 17 novembre 1885, très amélioré.