‹ Du délire chez les dégénérésChapitre 16 sur 22 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

MARCHE, TERMINAISON ET PRONOSTIC DES DÉLIRES A ÉVO¬ LUTION CHRONIQUE. — FORMES INTERMITTENTES. — Dɬ MENCES DITES PRIMITIVES ET DÉMENCES PRÉCOCES.

L’évolution chronique est un des caractères dominants des délires que nous venons de passer en revue ; leur marche est par conséquent fort lente, et leur durée indéterminée. Mais leur évolution n’est pas seulement lente, elle est encore très irrégulière. Rien n’est plus singulier en effet que de suivre un dégénéré délirant. Tantôt les troubles intellectuels évoluent avec une rapidité extraordinaire, se multipliant et se transformant sans cesse, et dans ces cas le malade possède une activité débordante*, tantôt, au contraire, déprimé, il poursuit avec lenteur l’évolution de son délire, le modifiant graduellement, ou ne le modifiant en aucune façon. Tantôt enfin, il y a des alternatives d’excitation et de dépression pendant lesquelles le délire change d’aspect.

La marche du délire est influencée de différentes manières : par le milieu social, dans lequel vivent les malades, par le milieu spécial de l’asile d’aliénés, par les divers traitements et les occupations journalières. Éminemment impressionnable, le dégénéré délirant tire généralement un fort mauvais profit de son existence dans le milieu oïl il vit habituellement. Si la forme de son délire n’entraînait pas la nécessité de l’incarcération, celle-ci serait particulièrement indiquée par le fait même de la prédisposition qui expose le malade à toute éventualité délirante nouvelle. Au contraire, à l’asile, il s’opère

généralement une détente aussitôt après l’entrée, détente qui peut être salutaire si les facultés ne sont déjà pas profondément altérées. En raison même dupeu de fondement de ses idées délirantes, le dégénéré est l’aliéné le plus susceptible d’être influencé par une bonne direction, par un traitement moral bien ordonné. La connaissance du terrain de dégénérescence servant de base au développement d’un délire est donc particulièrement intéressante pour le médecin traitant, qui se gardera bien de désespérer dans de semblables occasions.

La inarche du délire chez les dégénérés est d’ailleurs différente, suivant le mode de terminaison de la maladie. Celle-ci peut se terminer de bien des façons, et il y a lieu d’établir des distinctions très nettes :

1° Délires marchant vers la guérison ;

2° Délires guérissant, mais reparaissant plus tard, une ou plusieurs fois pour aboutir soit à une guérison définitive, soit à un affaiblissement de l’intelligence, soit à la démence (formes intermittentes) ;

3° Délires marchant rapidement vers la démence (démence précoce ou primitive) ;

4° Délires marchant lentement vers la démence.

1° Délires marchant vers la guérison. — Cette terminaison, sans être très rare, est cependant beaucoup moins commune que pour , les délires d’emblée, où la guérison est presque la règle. Pour le délire à évolution chronique, la fréquence .-moins grande de la guérison complète s’explique par le choc cérébral, évidemment plus considérable dans une maladie de longue durée que dans une maladie courte ; l'affaiblissement intellectuel, plus notable, retardera nécessairement une terminaison favorable. Quoi qu’il en soit, la guérison s’observe souvent, et elle s’installe de deux façons différentes; Après avoir déliré pendant deux ou trois ans, on voit brusquement le malade changer d’attitude et en quelques jours, les troubles délirants disparaissent. Cette brusque terminaison est encore bien spéciale aux dégénérés, elle est en tout compa-

rable à la brusquerie du début des délires d’emblée. Elle est une nouvelle preuve de la faiblesse des attaches des conceptions délirantes, qui vivent en quelque sorte d’une vie propre, sans entamer profondément l’état mental. D’autres fois, la guérison succède à une convalescence d’une assez longue durée ; on assiste à l’égrènement des idées délirantes, qui disparaissent peu à peu. La guérison du délire à évolution chronique s’observe, chose singulière, aüssi fréquemment chez le débile que chez le dégénéré intelligent à cause dé la tendance que possède ce dernier à systématiser son délire auquel il s’incorpore plus facilement que le débile. La durée des formes qui guérissent est impossible à fixer ; elle dépend d’ailleurs de plusieurs éléments dont le principal est l’âge du malade. Toutes choses égales du reste, un sujet jeune aura plus de chances de guérir qu’un sujet âgé, affaibli déjà par des excès antérieurs. Dans un autre ordre d’idées, le pronostic est bénin généralement pour les délires polymorphes, dont les différents aspects se succèdent rapidement, en raison même de l’activité cérébrale qui crée le polymorphisme. On peut espérer la gùérison à la suite d’un nombre plus ou moins considérable de transformations, et c’est surtout dans ces cas que la guérison peut arriver brusquement.

2° Formes intermittentes. — La nature des folies intermittentes divise les auteurs qui les considèrent généralement comme des types bien définis de vésanies, comme des entités. Si l’on se reporte à ce que nous avons dit du délii*e des dégénérés jusqu’à présent, il est facile de voir qu’à chaque pas, noirs notons les intermittences. Celles-ci se manifestent' de mille manières. Quel que soit l’aspeçt sous lequel elles se présentent, il est juste, croyons-nous, de les considérer comme un caractère des vésanies greffées sur l’état mental des dégénérés. Par le fait même de la prédisposition, le dégénéré est toujours prêt à délirer. Nous avons déjà noté pour le délire d’emblée, que s’il guérissait la plupart du temps, il reparaissait parfois à différentes reprises dans la vie du rhalade ;

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les différents accès sont séparés par une période de retour complet à la santé. Quelquefois, il n’y a qu’une accalmie passagère, üne sorte de début de convalescence, lorsque le délire reprend son intensité première; c’est la forme rémittente. Cette réapparition du délire témoigne bien hautement de la propension continuelle que possèdent les malades à présenter des troublés psychiques. Il en est encore de même pour les folies à évolution chronique ; les intermittences ont la même valeur séméiologique que pour les délires d’emblée.

La description clinique des délires intermittents est variée à l’infini. Assez habituellement on désigne sous le nom de folies intermittentes des accès de délire revenant plusieurs fois dans la vie, à intervalles réguliers ou irréguliers, mais présentant ordinairement le même type. Les types décrits sont les accès-de manie et les accès de mélancolie. Parfois on note une alternance entre les types des accès; ces alternances sont encore très irrégulières. Mais il n’y a, à vrai dire, qu’une analogie de forme entre ces folies intermittentes et celles que nous étudions dans ce travail. La forme importe peu; ce qui importe, c’est précisément le caractère intermittent qui est capital et qui est justiciable dans les deux cas de la même interprétation : il s’agit toujours de malades prédisposés.

Si l’on admet comme nous que la prédisposition est à la base de toutes les folies intermittentes, il faudra étendre le cadre de ces dernières et y faire rentrer tous les délires périodiques survenant chez les dégénérés. Il n’en est pas moins vrai que les folies intermittentes décrites jusqu’à présent ont un aspect clinique assez bien défini, par exemple les folies circulaires, les folies alternes, les folies à double forme, mais nous n’hésitons pas néanmoins à les ranger dans la catégorie des folies des dégénérés. Ces formes cliniques, décrites par les auteurs, étant mises à part, comment se présentent à l’observation les autres formes intermittentes que nous envisageons ici? Analysons cinq des observations que nous rappor-

tons dans ce travail. Dans l’observation XXXIV, page 193, nous trouvons trois accès de délire mystique, mais, dans sa marche, le délire affecte surtout la forme rémittente. Dans l’observation XLVIII,nous notons un premier aecès maniaque qui guérit complètement, puis unpeu plus tard, un autre accès de délire avec idées de persécution et idées mystiques, qui guérit- encore très rapidement. Dans l’observation.suivante XLIX, nous remarquons un premier accès mélancolique en 1871, puis en 1884, un accès de délire ambitieux, avec idées de persécution et idéès érotiquës. L’observation L nous montre un accès maniaque en 1879, un accès mélancolique avec idées de persécution en 1882, un autre accès du même genre en 1883, un accès de -mélancolie avec idées de persécution en 1885, enfin dans la même année, un autre accès semblable au précédent. Chaque fois on note un affaiblissement plus marqué de l’intelligence, Enfin, la cinquième observation est celle d’un intermittent qui, en 1873, a un premier accès maniaque avec idées ambitieuses, en 1875 un deuxième accès semblable, en 1880 un accès d’excitation cérébrale avec idées incohérentes de satisfaction, en 1885 un accès maniaque avec projets ambitieux.

Çef, quelques exemples résument en peu de mots la marche réelle d’un très grand nombre de délires chez; certains dégénérés. Toute la vie de ces derniers est parsemée d’incidents morbides, dont chacun pris à part peut présenter une physkn nomie spéciale/Si l’on ne voit le malade qu’une seule fois, au moment d’un accès, il est impossible de diagnostiquer ou de prédire la forme de la maladie. Si l’on assiste à un cinquième accès, par exemple, et que Ton soit privé de renseignements sur les antécédents personnels du malade, le diagnostic de la forme intermittente est encore impossible par la seule observation de l’accès. C’est bien une preuve que les folies intermittentes ne portent pas en elles-mêmes de signes spécifiques.. Leur évolution périodique ne suffit pas pour les élever au rang d’entités; elles sont dominées par l’hérédité morbide qui

est un signe d’une bien plus grande valeur. Nous pouvons dire des folies périodiques, surtout de celles qui changent d’aspect à chaque accès, ce que nous avons dit des syndromes : ce sont des vêtements différents dont s'affuble toujours le même malade : le dégénéré.

Voici maintenant les observations de formes intermittentes que nous avons analysées plus haut :

Observation XLVill.

Dégénérescence mentale. Agitation maniaque avec impulsions et hallucinations, idées mystiques et ambitieuse. Forme intermittente. Guérison de deux accès. •

L..., 28 ans, entre le 7 avril 1885 à Sainte-Anne, avec de l’excitation maniaque, des troubles de la sensibilité générale et des hallucinations très actives. L’accès a débuté il y a deux mois environ; les troubles intellectuels ont augmenté graduellement d’intensité, et l’excitation violente n’est apparue que dans les derniers jours.

Au début, idées vagues de persécution, d’ailleurs très fugitives : L... s’imaginait que son frère lui en voulait. Puis, des idées mystiques surviennent et s’accompagnent d’actes incohérents : il se couchait pendant une, partie de la journée, avec un drap sur la face, et il restait en prières, croyant qu’il était Dieu. Lorsqu’il parlait c’était celui-ci qui parlait par sa bouche. Pendant la nuit, insomnie avec cauchemars : c’est la mort qui l’empèche de dormir ; il voit Dieu, les Saints, la Vierge ; il s’essuyait le visage avec un mouchoir et regardait ensuite si ses traits ne s’étaient pas imprimés sur la toile comme ceux de Jésus-Christ. Il entrait en conversation avec Dieu, s’imaginant qu’il était le Christ ; il voulait revivre la vie de ce dernier ; il laissait pousser ses cheveux et sa barbe pour lui ressembler, et restait sans manger comme lui dans le désert, etc.

Une série d'actes plus incohérents encore marquent les derniers jours : il se mettait des assiettes sur la poitrine pour renouveler son haleine, il déménageait les objets de cuisine dans son lit. Une voix lui disait de mettre de l’acier sur la fenêtre, sur le toit et sur la cheminée pour empêcher la foudre de tomber. Par moments, il se mettait à briser les objets qui l’entouraient et il les jetait au feu. Ces actes impulsifs lui étaient commandés par une voix.

Admis à Sainte-Anne, L... ne tarde pas à se calmer ; sa lucidité d’esprit ne tarde pas à revenir ; il parvient à reconstituer ses sou-

venirs et rend compte lui-même des différents faits que nous venons de raconter. Le délire disparaît avec cette rapidité si fréquente chez les dégénérés, et, le 3 mai, L... est rendu à la liberté. Il présente l’attitude d’un homme intelligent et réfléchi.

L’accès que nous venons de décrire n’est pas le premier. Il y a un an, un accès d’agitation maniaque a duré de trois à quatre semaines. Il n’y gvait pas d’idées mystiques, mais des hallucinations et surtout des impulsions en vertu desquelles L... se jetait brusquement sur son frère pour lui faire du mal. On rapporte que, dans l’enfance, des accidents de ce genre se sont déjà produits à plusieurs reprises.

L... n est d ailleurs ni épileptique ni buveur. Ses antécédents héréditaires sont particulièrement intéressants ; oit retrouve dans la famille la trace de troubles délirants qui présentent aussi une évolution intermittente.

Grand'mère maternelle, faible d’esprit, alcoolique. Mère, très nerveuse, excentrique, originale, absolument mal équilibrée; elle présente fréquemment des périodes d’excitation avec idées mystiques et idées de persécution. Faible d’esprit ; elle ne sait ni lire ni écrire. Un oncle maternel, débile et mal équilibré, s’est suicidé à un âge avancé. D’autres oncles maternels ont été également mal pondérés. Le père, âgé de 60 ans, n’est pas buveur, mais, au dire du malade, il présente à peu près tous les sept ans un accès d’agitatipn maniaque rappelant celle que nous avons observée. « Presque tous les membres de la famille, ajoute-t-il, ont la même maladie que moi. '» Une sœur est morte tuberculeuse à 21 ans. Cinq autres frères ou sœurs sont nerveux, irritables, peu intelligents en général, et présentent tous des périodes d’excitation avec idées de persécution.

Enfin, un fils de L... est mort avec des convulsions.

Observation XL1X.

Dégénérescence mentale. Nombreux accès de délire. Folie intermittente.

L... entre pour la première fois à Sainte-Anne en décembre 1819, à l’âge de 35 ans. Voici l’histoire de ses antécédents héréditaires : Sa mère, mal équilibrée et très irritable, a eu trois accès de mélancolie et est morte dans une maison de santé. Un grand-père de celle-ci aurait été également aliéné. Un cousin germain de la mère est mort privé de raison depuis plusieurs semaines, à la suite d excès de boissons. Il était buveur d’absinthe.

Histoire du malade. — N’a jamais été intelligent, mais s’acquittait assez convenablement de son métier de monteur sur argent. Il n’a pas fait d’exéès de boissons, paraît-il.

l rs entrée (6 décembre 1879). Etat maniaqué qui s’est déclaré subi-: tement quelques jours avant l’entrée par des crises d’une extrême violence. Le malade crie et brise tout ce qui se trouve à sa portée ; d’autres fois, il a l’idée de s’empoisonner. Son patron raconte qu’il y a un mois il aurait eu une attaque dans la rue et qu’il aurait perdu connaissance; on n’en sait pas plus, Jamais L... n’a présenté le moindre signe d’épilepsie. Sa maîtresse raconte, d’autre part, que l’accès maniaque a été précédé d’une période de plusieurs semaines pendant lesquelles il a été triste ; il disait qu’on lui en voulait et parlait de se suicider. Pendant la nuit, il dormait mal. Il avait des cauchemars et rêvait de voleurs et d’incendies.

Vers la fin de décembre, l’agitation maniaque est complètement tombée, mais L.,. est halluciné; il entend constamment des injures. Il est transféré à Vaucluse le 3 janvier 1880, et ne quitte cet asile qu’en mars 1882.

2 e entrée (3 juillet 1882). Depuis sa sortie de Vaucluse jusqu’à sa seconde entrée, il a eu deux ou trois accès d’agitation, Il se croyait enragé et voulait se faire fusiller. Depuis quelques jours nouvel accès de dépression mélancolique avec hallucinations et idées de persécution, On l’accuse de crimes, et certaines Chansons des rues s’adressent à lui. Il a peur de mourir; on lui en veut, il y a un sort contre lui. Il se sent poussé par quelque chose qu’il ne peut pas définir, Panophobie. Habitudes d’onanisme.

Tout à coup, pendant qu’il est bien tranquille, on lui envoie des mots dans la tête ; ainsi, quand il veut dire le mot Français^ on lui envoie le mot Galipé. On lui dit qu’il s’est vendu, ce n’est pas vrai, dit-il, puisqu’il s’est racheté. Il sent des picotements dans les mains.

Affaiblissement notable des facultés intellectuelles. Transféré à Vaucluse le 15 juillet, il en sort en octobre 1882. Il reste sobre, mais de temps en temps il a des accès de craintes indéterminées, des scrupules religieux et quelques hallucinations; on parle de lui; il voit sa mère qui est morte ; il croit qu'on l’appelle : « Assassin lèche, misérable. »

Dans l’intervalle des accès, il est tout à fait tranquille et travaille convenablement à fabriquer des dés en argent et ëü or. Il reste avec sou état mental habituel : il est faible d’esprit, incapable de soutenir une conversation, il n’a pas la moindre suite dans les idées et a constamment besoin d’être dirigé. Il est d’ailleurs très irritable, vaniteux, un peu prodigue et se bute facilement.

• Un nouvel accès mélancolique l’amène à Sainte-Anne pour la troisième fois le 3 juin 1883, vingt jours environ après le début de l’accès. Scrupules, craintes d’être accusé de vol. Il a peur d’avoir quelque chose qui ne lui appartient pas. Étant jeune, il a pris un sou qu’il a caché dans la terre. Sa conscience lui a toujours reproché ce vol, et aujourd’hui surtout. Idées vagues de persécution : il s’entend appeler lâche dans les rues.

Transféré à Vaucluse le 6 juin 1883.

4° entrée, le 13 juin 1885. Affaiblissement de plus en plus marqué dé l’intelligence. Idées très confuses de persécution ; dépression mélancolique avec troubles hypochondriaques ; inégalité pupillaire. Alternatives de prostration et d’excitation. Il a un poids qui pèse sur tout son être-, il est anéanti; il ne veut pas qu’on parle de lui parce qu’on lui veut du mal. Il se croit déformé; il est honteux de se voir ainsi dans la rue ; on parle de lui, on l’appelle : lâche, misérable. Il souffre de tous les membres; il trouve drôle de respirer tantôt par le nez, tantôt par la bouche; il a beaucoup de chagrins ; il a toujours travaillé au-dessus de ses forces ; il est misanthrope ; c’est plus fort que lui, il voit tout en noir, il n’a plus d’espérance. Il a eu l’idée de sè tirer un coup de revolver.

Transféré à Ville-Evrard le 23 janvier 1885.

5° entrée, le 24 décembre .1885, Affaiblissement très marqué des facultés. Diminution de la mémoire. Découragement. Tendance au suicide; idées vagues de persécution. Céphalalgies. Étourdissements fréquents.

II est inquiet, tourmenté. Il croit, dit-il, qu’il a la manie de la persécution ; il est pris de peur dans la rue et il n’ose plus sortir. Tout parle contre lui, c’est comme une fatalité de la nature. Il n’entend plus de grossièretés comme autrefois.

Le 30 décembre, 1885 il est envoyé à Vaucluse.

Il est probable qu’il reviendra encore un certain nombre de fois dans les asiles; les facultés, aujourd’hui très affaiblies,peuvent, d’autre part, faire pressentir une démence prochaine. En tout cas, en raison même de cet affaiblissement, le type intermittent se transformera probablement en type continu. Déjà, depuis 1883 environ, les accès sont plutôt rémittents qu’intermittents.

Il convient d’ajouter que L... a commis des excès de boissons très irréguliers, qui, d'une part, doivent compter au nombre des causes déterminantes des accès, et qui, d’autre part, ont contribué à l’affaiblissement intellectuel.

Observation L.

. Folie intermittente. Dégénérescence mentale. Difficulté du diagnostic avec la paralysie générale.

C... est un aliéné intermittent, et qui est intéressant à plus d’un titre. D’abord, nous voyons le délire se développer sur un terrain nettement dégénéré ; puis chaque accès dans sa forme rappelle très bien certaines manières d’être des paralytiques généraux au début. Si l’on prend chaque accès en particulier, le diagnostic doit donc être forcément hésitant, et l’on ne peut avoir une idée exacte de la maladie, qu’en considérant l’ensemble des accès, c’est-à-dire en suivant leur marche, en tenant bon compte des périodes de calme qui les séparent.

Hérédité. — Le père s’est pendu après avoir dissipé sa fortune. — Fils aîné, condamné pour recel d’objets volés. —■ Un autre fils * âgé de 26 ans, a quitté sa femme et est devenu souteneur de filles publiques. Chaque fois qu’il accompagne une femme à Tours ou à Bruxelles, il touche 50 francs. Il vit de ce commerce. — Une nièce (fille de la sœur) est presque imbécile; bigote, elle passe sa vie dans les églises.

Histoire du malade. — C... a été toujours mal équilibré, sa vie est remplie d’actes étranges, singuliers, comme nous sommes accoutumés d’en voir accomplir aux héréditaires dégénérés. Il est aujourd’hui âgé de 64 ans, à l’époque de sa quatrième entrée dans les asiles.

Dans l’enfance, il était très paresseux; son père le frappait souvent, parce qu’il ne voulait pas travailler. A l’école les camarades se moquaient de lui. Plus tard, il entreprend différents métiers les uns après les autres, ce qui indique bien l’instabilité de son caractère, caries capacités ne lui manquaient pas. Il est successivement cordonnier, boucher, commis dans un magasin de nouveautés. Puis à 18 ans, il participe à la fondation d’une maison de nouveautés, de concert avec son père, et voyage pour le commerce. Il mène une existence assez légère, il se marie à 30 ans avec une femme dont il avait déjà eu trois enfants. Il l’aimait beaucoup, dit-il mais il lui faisait souvent des infidélités.

Vers 45 ans, il commence à devenir sombre par intervalles • cette succession d’accès de tristesse semble avoir suivi de près quelques pertes d'argent. En 1870, il a ud premier accès de délire. Excitation maniaque, avec idées ambitieuses ; cet accès dure trois mois et gué

rit. Le malade reprend son travail ; personne ne remarque que les facultés aient sensiblement baissé.

Vers la fin de l’année 1872, deuxième accès, pour lequel il entre à Sainte-Anne (première entrée) ; délire ambitieux, projets de spéculation, activité exubérante, dépenses absolument exagérées, propos incohérents; troubles délirants rappelant ceux de la paralysie générale au début; il représente.plusieurs maisons, il va gagner beaucoup d’argent, il est très intelligent, très capable ; commandes nombreuses de marchandises, dont il va trouver le placement. Sensiblerie, pleurs sans motif, pupilles légèrement inégales.

Au bout de six semaines de cet état, il se fait arrêter au mondent où il refusait de payer un cocher, el on l’interne à Sainte-Anne. Le jour de son entrée, on constate les mêmes idées de. satisfaction, la même ambition ; il ne regarde pas à la dépense ; il a une position de 60,000 francs, il est libre et indépendant, etc.

Cet accès guérit complètement et le malade est rendu à la liberté jusque vers le milieu de 1875.

Le 14 mai de cette année, survient un troisième accès : excitation maniaque avec propos incohérents, gestes désordonnés, actes absurdes et inconséquents; idées ambitieuses. Il passe sa journée en voiture et ne veut pas payer, il se dispute avec les cochers ; il veut dépenser tout son argent et ne rien laisser à ses héritiers qui ne sont pas reconnaissants. Cet accès est survenu à la suite de nombreuses extravagances; il avait mené pendant deux mois une vie de dissipation, restant au café jusqu’à 4 heures du matin.

Envoyé à Ville-Evrard, il guérit encore une fois. Rendu à la vie privée, il recommence à mener une existence de déséquilibré comme autrefois et il fait des excès de boissons. En 1880, survient un quatrième accès, et le 12 février il entre de nouveau à Sainte-Anne. Excitation maniaque, avec loquacité, divagation, projets absurdes, dépenses inconsidérées, sensiblerie, insomnie, actes extravagants, idées ambitieuses, incohérentes; prétend qu’il va épouser une femme qui pèse 300 kilogrammes.

L’intelligence est légèrement affaiblie, la mémoire est à peu près intacte, pas de troubles de la motilité.

Envoyé à Ville-Evrard, le 18 février, il guérit une quatrième fois.

En 1885, le 24 novembre, cinquième accès ; excitation maniaque ; désordre dans les actes et dans les idées, irritabilité, il se fait arrêter encore une fois après avoir refusé de payer un cocher. Il avait recommencé son existence de débauches et commis de nouveaux excès de boissons. Exagération de sa personnalité; il se dit très coureur, fort et vigoureux; les femmes lui payent à boire; il ne dépens

rien pour elle 9 , il chante et cela suffit. Projets extravagants et ambitieux ; il a l’idée d’une exploitation lucrative et grandiose, d’un chemin de fer qui marchera au moyen de l’électricité et que toutes les grandes villes adopteront.

Le 26 novembre, il est envoyé à Ville-Évrard.

Quelle est la destinée des formes intermittentes de la folie des dégénérés ? Si l’on prend chaque accès en particulier, il est bien évident que la guérison est la terminaison naturelle. Mais, si l’on considère tous les accès réunis ensemble, c’est àdire la vie toute entière des intermittents, on observe des terminaisons variées, en relation justement avec le nombre et la fréquence des accès. Après un certain nombre d’accès, on peut voir la guérison s’établir définitivement ; le malade, légèrement affaibli, continue à vivre, sans présenter d’autres troubles intellectuels. Cette terminaison, assez rare dans les folies intermittentes Classiques, est beaucoup plus commune dans les formes intermittentes que nous considérons ici. Une autre terminaison très commune, d’ailleurs logique après un nombre assez considérable d’accès, est l’affaiblissement en masse des facultés intellectuelles.Cet affaiblissement n’arrive pas fatalement à la démence, et les malades, dont l’activité cérébrale n’est plus assez considérable pour créer un nouvel accès,peuvent vivre encore longtemps, sans arriver à la démence, jusqu’à- ce qu’une complication organique vienne les enlever. Enfin, un autre mode de terminaison, le plus habituel dans les folies intermittentes classiques, est la démence à un âge généralement assez avancé. Dans ces cas, la dissolution des facultés intellectuelles s’opère graduellement après le dernier accès. Le pronostic des vésanies intermittentes est donc assez fâcheux. Il s’aggravera d’autant plus que les accès seront plus nombreux et plus longs.

8° Délires marchant rapidement ver sla démence (démence précoce ou primitive ). — On voit quelquefois la démence survenir chez des sujets très jeunes, d’une manière précoce. Cette démence, que l’on peut appeler primitive, aune physionomie toute

spéciale. Les malades ont présenté pendant leur enfance ou pendant leur adolescence un état mental satisfaisant ; ils ont pu parfois être des sujets intelligents, distingués même, lorsque tout à coup on voit leur intelligence décliner ; ils cessent de faire des progrès ; même, ils rétrocèdent, et perdent peu à peu tout ce qu’ils ont appris; ils reviennent à l’état primitif, à l’état de l’idiot qui est dément dès la naissance ; ils commettent une série d’enfantillages, ou des actes, compromettants dont ils n’ont plus la moindre conscience, et, en quelques mois, la démence s’établit d'une façon irrémédiable. D’autres fois, lé début dé la maladie a été marqué par quelques idées délirantes', très fugaces, et la démence leur est consécutive.

Il est inutile d’insister sur ces faits cliniques bien connus; une lourde prédisposition héréditaire nous paraît être la raison indubitable d’une démence aussi précoce, survenant sans qu’aucim trouble délirant soit venu au préalable affaiblir un état mental, qui, jusque-là, n’avait rien présenté d’anormal, sans qu’une maladie grave intercurrente ait pu produire des lésions énormes et irréparables. Les jeunes déments sont au premier chef des dégénérés.

4° Délires marchant lentement vers la démence. — Lorsque les malades ont déliré pendant un certain nombre d’années, d’une manière uniforme, sans avoir présenté autre chose que de rares rémissions de très courte durée, quelle que soit d’ailleurs la forme clinique du délire, on peut vraisemblablement les considérer comme perdus sans retour. Pendant dix ans, quinze ans, le délire évolue, changeant peu d’aspect. Nous avons dit que les délires polymorphes étaient plus favorables, et qu’ils s’acheminaient assez souvent vers la guérison. Il en est bien autrement lorsque le dégénéré s’attache obstinément à une ou plusieurs idées délirantes ; cette uniformité tient un peu du système, et nous savons que les délires systématisés comportent un mauvais pronostic en général. Ces cas sont assez rares à la vérité, et le dégénéré, primesautier de sa nature, a peu de tendance à la systématisation. Mais, dès qu’elle

survient, on voit la maladie se prolonger indéfiniment, et alors de deux choses l’une, ou bien le malade est emporté par une maladie intercurrente en pleine évolution délirante, ou bien, les progrès de l’âge aidant, la démence survient : démence tardive, démence secondaire bien différente de la démence précoce et primitive survenant dans le jeune âge. Les dégénérés partagent ce mode de terminaison avec les délirants chroniques.

Pour résumer le pronostic des délires à évolution chronique, disons que, d’une manière générale, la guérison est plus fréquente que la terminaison par démence, et qu’elle survient de préférence pour les délires polymorphes. Elle termine encore un bon nombre de formes intermittentes, à l’exception des folies intermittentes classiques (folie circulaire, folie à double forme, folies alternes). Enfin la démence est la terminaison habituelle de ces dernières et des délires uniformes de longue durée, évoluant sans incident, avec une apparente systématisation. C’est encore la fin fréquente de certains délires survenant dans le jeune âge.

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